Han Mook, à la recherche de l’absolu

Par Patrice de la PERRIÈRE
Directeur du magazine « Univers des Arts »

Han Mook, à la recherche de l’absolu

Doyen des peintres coréens en France, Han Mook, qui a célébré le 15 avril dernier son 100e anniversaire, jouit dans la communauté artistique coréenne d’un très grand respect. Il vit et travaille à Paris depuis 1961, tout en exposant en parallèle beaucoup en Corée et aussi dans nombre d’autres pays : Japon, Suède, Angleterre, Etats-Unis, Mexique, Brésil, etc.

Il a exposé en Corée dans les lieux les plus renommés : Musée national d’art moderne, galerie Hyundai, galerie Hoam... En France, ses œuvres ont aussi été présentées, dans le cadre d’expositions personnelles ou de groupe, dans divers lieux et manifestations : Festival international de peinture de Cagnes sur Mer, Bateau Lavoir, Centre Culturel Coréen, OCDE, Galerie Lumen, Maison du Japon, etc.

Les œuvres de Han Mook se trouvent dans plusieurs collections et lieux prestigieux, entre autres au Siège de l’UNESCO et à la Bibliothèque Nationale de France, à Paris, et au Musée National d’Art moderne et au Musée Leeum-Samsung, à Séoul. Il a reçu dans son pays, au long de sa riche carrière, de nombreux prix et distinctions et vient de se voir décerner en France le Prix Culturel France Corée 2012.

Une exposition-hommage vient de lui être consacrée - en juin 2013 - à l’occasion de son 100e anniversaire à la Délégation permanente de la République de Corée auprès de l’OCDE... Autant de raisons de dédier un dossier spécial à ce bel artiste à la longévité exceptionnelle, qui a toujours su faire des modes et des courants.

Né le 6 mars 1914 à Séoul en Corée du Sud, Han Mook, de son vrai nom Han Baek-Yu, se destine très tôt à la pratique des arts graphiques. En 1932, il effectue un séjour d’étude en Mandchourie puis devient un membre actif du groupe d’art moderne Gokakai à Tairen, où il présente ses premiers travaux lors de plusieurs expositions de groupe. En 1935, il suit les cours de l’Ecole des Beaux-Arts de Kawabata à Tokyo. à la fin de la 2e guerre mondiale, il revient en Corée et s’installe près du Mont Geumgangsan. C’est là qu’il décide de se consacrer entièrement à la peinture, puis devient professeur au collège et lycée Geumgang à Goseong de 1946 à 1947.

C’est en 1951 que Han Mook va partir à Busan, à l’extrême sud de la péninsule, avec les troupes sud-coréennes, et qu’il s’installe sur la colline de Bosu-dong dans une cabane en planches nommée « hakkobang ». à propos de cette « hakkobang » il écrit : « Je fais partie de ceux qui ont préféré vivre dignement dans une hakkobang construite de mes propres mains... ». Dans cette baraque, il fait un deuxième étage, une petite pièce d’environ 6m2, son « atelier refuge ».

C’est ainsi qu’à Busan, il entre à l’Association coréenne des Beaux-Arts, puis à celle de Séoul où il participe à de nombreuses expositions jusqu’en 1959. à partir de 1952, on peut le voir aux expositions des peintres de guerre, témoignages très forts de ces temps troublés, avec de nombreux croquis très détaillés. Après la guerre, en 1955, il devient professeur à l’Université Hong-Ik et va y rester jusqu’à son départ en France en 1961.

Ses premières œuvres picturales notables datent de 1952. Il s’agit alors d’une peinture figurative très structurée, avec un graphisme élaboré. On peut dire que ces tableaux créés entre 1953 et son départ en France marquent vraiment les débuts de Han Mook en tant qu’artiste peintre et qu’ils matérialisent sa recherche autour de l’espace et du mouvement.

Qu’il s’agisse de « La Lampe » (1953), de « L’oeuvre en blanc » (1954), ou de « La Femme et le pigeon » (1957), les tableaux de cette première époque montrent le grand travail de l’artiste visant à aller au- delà d’une figuration classique, vers une peinture dépouillée déjà bien structurée géométriquement et animée d’un fort dynamisme.

Cette approche géométrique que l’on pressent dans les œuvres de la fin des années 1950, va se transformer en une affirmation qui va, au fil des ans, permettre à Han Mook d’arriver aux images hélicoïdales, aux spirales.

Et lorsque l’on admire son « Autoportrait » (1958), avec cette profusion d’objets représentés autour du peintre devant son chevalet, on s’aperçoit que la volonté de l’artiste a été de les sublimer afin qu’ils soient élevés au niveau de symboles, et qu’ainsi ils puissent participer au témoignage de Han Mook, en « racontant » une histoire qu’il nous appartient de percevoir et de comprendre.

Pour Han Mook, il y a opposition entre le monde visible et le monde invisible ; il fait, à travers ses œuvres, un rapprochement très explicite entre la beauté extérieure et la beauté intérieure. Pour lui, ces deux dimensions sont différentes mais complémentaires et il cherche toujours à les exprimer avec une vitalité spécifique.

Quartier des usines, huile sur bois, 18 X 22cm, 1952.

L’oeuvre en blanc, huile sur toile,72 X 60cm,1954.

Ainsi, les années 1950, entre la fin de la guerre de Corée et son départ en France, sont très décisives et posent les fondations d’une œuvre qui va éclater, évoluer en se métamorphosant.

Son arrivée à Paris en 1961 va être le point de départ d’une nouvelle période et d’une nouvelle perception de l’art. Avec une remise en question totale et un grand intérêt pour une civilisation qu’il ne connaît pas vraiment, Han Mook accepte de repartir à zéro dans ce que l’on a coutume d’appeler la « Capitale de l’Art ». Pour lui, c’est une occasion de découvrir les peintres occidentaux, peu connus en Corée à cette époque, et d’accéder à de nouvelles inspirations qui vont changer sa façon de penser et de voir les choses. à partir de cette période, la figuration ne su t plus à son expression et devient trop étroite pour toutes les pensées qui l’agitent.

Déjà en 1958, la toile « Amoncellement » annonçait ce qui allait se passer plus tard et symbolisait bien l’éclatement des formes, l’annonciation d’un chaos précédant l’harmonie et l’organisation des lignes de force.

Tour d’abord, Han Mook va travailler des œuvres en matière et taches de couleurs ; un peu comme si la figuration avait explosé pour constituer une nouvelle vision de l’Espace. Ensuite, il réalise des tableaux où s’ajoutent des collages aux formes géométriques. Enfin, la géométrie n’est plus seulement un élément accompagnateur, mais devient une source essentielle que Han Mook va commencer à exploiter.

Composition de traits, huile sur toile, 50 X 40cm, 1962.

À partir de 1970, l’artiste va faire évoluer encore son travail et affiner sa pensée, s’attachant à développer le dynamisme des espaces ainsi que les résonances des volumes : il a la volonté impérieuse d’accéder à une peinture différente, ne se satisfaisant plus d’une composition plane et allant vers une approche plus conceptuelle et tri-dimensionnelle, permettant ainsi à sa peinture, à partir de 1980, d’illustrer une vision spatio-temporelle.

Cette évolution est en partie causée par un événement qui va s’inscrire dans tous les esprits – et dans le sien – de façon indélébile : l’homme marchant sur la Lune, en 1969. Selon la tradition coréenne, il y avait sur cette planète morte un lapin et un arbre à cannelle. L’arrivée de l’homme détruit cette légende montrant que la Lune n’est pas un monde enchanté. à propos de cet événement, Han Mook écrit : «  Il est probable que tout ceci a permis de tracer une ligne bien nette entre la Terre et la Lune. En d’autres termes, un nouvel ordre a été intégré dans notre sphère de vie. L’artiste veut toujours ajouter à sa réalité une touche du monde esthétique. C’est pourquoi il essaie toujours de s’aventurer au-delà des limites. La vraie esthétique de notre époque ne se déploie pas au loin comme un mirage mais réside dans notre réalité bouillonnante de vie. Un espace en mouvement perpétuel, n’est-ce pas la réalité ? »

Ce nouveau concept de l’espace va le conduire à utiliser un compas et une règle afin de mettre en place une dimension que l’on va retrouver jusqu’aux œuvres actuelles. Cette nouvelle perception spatiotemporelle se concrétise à la fin des années 1970 avec une recherche approfondie de la lumière, en jouant avec les prismes de couleurs, et de l’espace en mouvement, annonçant les grandes compositions à venir.

Ainsi le désir de Han Mook va se concrétiser dans des compositions hélicoïdales et spiralées, où la spirale devient l’élément central de toute évolution (cela se retrouve chez Léonard de Vinci, chez Dürer et aussi dans les cathédrales, ou par exemple au Château de Chambord...).

Les œuvres de Han Mook, même si elles semblent limitées par les supports employés, ne représentent jamais un espace clos, mais paraissent se prolonger à l’extérieur de ce support. C’est peut-être cela sa force : arriver à créer des œuvres qui n’ont pas de limites et qui deviennent des éléments du cosmos.

À partir de 1980, le dynamisme des espaces va s’enrichir de ce qu’il appelle « le trajet des constellations ». Cela va lui permettre d’évoquer l’espace et le cosmos pour que les hommes, les terriens, par l’intermédiaire de ses œuvres, puissent se situer dans l’Univers : «  Je vois dans la réalité, une variés qui se succèdent et s’entrechoquent, se dévient, se refusent et se dispersent dans un espace ouvert à l’infini, pour se rejoindre, en définitive et former un tout indivisible placé sous le signe de l’inéluctable : un essai pour instituer une forme dynamique permettant une procréation infinie. Cette nouvelle esthétique rime par conséquent avec la mise en place d’un ordre nouveau. »

À partir de 1990, Han Mook emploie des éléments qui semblent plus fantastiques mais toujours avec une géométrie centrale. Souvent les mêmes motifs sont traduits différemment au fur et à mesure de sa réflexion sur l’espace universel. C’est pour cela que, plus il avance dans cette réflexion et plus ses tableaux, de grand format, se trouvent animés de vibrations et de résonances musicales : « Des vibrations presque intangibles nous permettent de sentir la respiration de l’univers et ses rythmes ; et ces rythmes, à leur tour, nous révèlent l’essence de l’univers régie par la règle de purification  ».

Toujours en mouvement, les œuvres de Han Mook luttent contre l’immobilité linéaire. à ce propos, il écrit : «  L’’immobilité est de l’espace mort, de l’espace fermé. La configuration vivante sans cesse ouverte au monde serait seule digne de son nom. À la moindre vibration, l’univers respire ». C’est cette idée qui fascine Han Mook et qui lui permet de témoigner du rythme de l’espace dans lequel il découvre la vraie figure de l’univers, la loi de circularité : « Toute la configuration vivante de l’espace y demeure. »

Pour finir, disons qu’un tableau de Han Mook représente une parcelle de l’univers ; on n’y voit qu’une partie de la spirale contenue sur la toile mais se propageant à l’extérieur du support de façon immatérielle. Un peu comme si l’on regardait la voûte étoilée, le cosmos, avec une lunette astronomique ne nous permettant que de voir une petite partie de l’ensemble.

À ce titre, Han Mook agit comme une sorte de prophète, nous indiquant un chemin à suivre, celui d’une possible réalisation de soi si l’on accepte l’immensément grand, bien que nous soyons immensément petits.

Du haut de ses 100 ans, Han Mook est le chef de le des peintres et sculpteurs qui ont à cœur d’aller au-delà des étoiles afin d’y trouver des réponses à leurs questions.



Cet article est extrait du numéro 86 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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