Escapade de Chuseok

Par Véronique TOMIETTO

Escapade de Chuseok


Véronique Tomietto a passé dix-huit mois en Corée du Sud entre 2003 et 2004. Son mari travaille alors pour une mission sur le chantier naval Hyundai à Ulsan. Tandis que sa fille de trois ans est inscrite à l’école du quartier, elle arpente les chemins grouillants de richesses et de nouveautés qu’offre le pays à une Européenne fraîchement débarquée : elle prend des cours de coréen, de peinture orientale et de calligraphie, elle explore les rues, les quartiers, la campagne et la ville, découvre une culture passionnante, des saveurs inédites, croise et rencontre des gens surprenants et accueillants, écoute des histoires fabuleuses. La Corée lui inspire l’écriture d’un roman et, lors de ses courtes escapades en famille, elle raconte ses flâneries : paysages qui défilent, émotions nouvelles, images insolites. C’est une de ses flâneries lors des vacances de Chuseok qu’elle nous livre ici.

Les 10, 11 et 12 septembre, la Corée entière vénère ses ancêtres. Tous les hommes se retrouvent chez leurs parents. Les femmes mariées suivent leur mari pour la réunion rituelle chez les beaux-parents.

C’est Chuseok !

Abondance de gâteaux de riz, de gourmandises aux haricots rouges et d’alcool ! Les jeans et les pantalons, les chemises et les cravates sont consignés dans les placards parfumés à la naphtaline. Les vêtements traditionnels sont de sortie pour petits et grands : pantalons bouffants et coiffes noires pour les uns qui rappellent à l’Européen la silhouette plus familière du toréador et hanbok pour les autres avec une superposition de jupons, une robe colorée et fendue derrière pour faciliter l’accès aux toilettes, et une petite veste flottant au-dessus de la taille. Réminiscences du monde de notre enfance et des malles à trésors de nos grands-mères avec leurs poupées de porcelaine aux vêtements empesés.

Trois jours pendant lesquels plus rien ne bouge sur les chantiers, sur les marchés, dans les rues commerçantes, dans les ports de pêche... enfin normalement ! Tout se passe d’abord sur les routes !

Les familles commencent ces journées festives dans leur voiture ralentie, voire parfois bloquée dans les embouteillages.

Nous (Alain, mon mari, Mathilde, notre fille de trois ans et demi et moi), nous sommes étrangers au pays du Matin Calme et n’avons pas de famille à honorer de notre visite. Et pourtant, malgré la grisaille de cette fin d’été, le pessimisme et le scepticisme des uns quant à notre projet d’expédition dans des contrées reculées, nous rêvons de nous évader et de nous perdre au gré des multiples visages que nous offre la Corée depuis les quelques mois que nous y sommes installés. Nous sommes curieux d’aller au-delà de ces massifs montagneux qui hérissent le relief du pays et qui protègent, au détour d’une vallée, des joyaux insoupçonnables quand on vit au quotidien dans une grande ville moderne et industrielle comme Ulsan. Nous tentons donc, nous aussi, une échappée loin de la pollution et du paysage bétonné d’Ulsan. Objectif : le village d’Hahoe niché dans la courbe d’une vallée au fin fond de la campagne à environ cent-cinquante kilomètres au nord d’Ulsan. Ce village, nous explique notre guide “ Lonely Planet ”, est authentique du haut de ses six cents ans d’histoire.

Nous mettons au point une stratégie qui doit nous permettre de rouler sans encombres. Départ le mercredi en début d’après-midi en longeant la côte est où se succèdent les villages de pêcheurs, direction plein nord. (Les rencontres familiales se concentrent plus à l’intérieur du pays !)

La route serpente entre un enchaînement de baies peu franches d’un côté et de rizières de l’autre. Au large, vont et viennent les cargos et les supertankers au milieu desquels osent s’immiscer les petits bateaux de pêche brinquebalant sur les flots avec leurs guirlandes de lamparos.

En contrebas de la route, à une dizaine de kilomètres d’une des villes les plus industrialisées de Corée, se niche le premier village de pêcheurs. Ici, l’horloge de la modernité semble freiner ses aiguilles. Les maisons disparates s’entassent dans un désordre bon enfant. Les portes des cours sont ouvertes et le visiteur égaré tente d’imaginer la vie laborieuse écrasée de chaleur en été et saisissante de froid l’hiver des familles qui vivent ici. Les amoncellements de filets, les farandoles de bouées en plastique ou en polystyrène, les cordages lovés ou en vrac, les empilements de séchoirs à algues et un bric-à- brac indéfinissable jalonnent les quais et tracent le circuit piétonnier. Ce n’est pas le parfum iodé de la mer qui nous chatouille les narines, mais plutôt l’odeur des poissons avariés qui ont échappé à l’appétit des goélands et qui se décomposent à nos pieds !

En face des maisons, les bateaux sont légèrement amarrés, protégés par une digue récente construite par une accumulation de tripodes en béton. Ces drôles de petites embarcations en bois ne sont pas pontées ; elles arborent une poupe carrée relevée sur l’arrière comme celle des jonques et un tableau pour accueillir un moteur hors-bord, rare signe des temps modernes dans cette petite communauté qui survit sur les rivages infernaux de l’urbanisation. Le bassin aménagé est peu profond, les algues l’ont envahi et les bouteilles en plastique vidées de leur soju flottent entre deux eaux. Tout autour, on y rencontre des femmes et des hommes.

Les femmes sont souvent petites, ridées et se courbent sous le poids des ans. Leur visage disparaît sous une large visière, leurs cheveux sont enturbannés dans un tissu fleuri ; elles ne pensent pas toujours à porter des gants et passent des heures au bord des quais à lisser, étaler, retourner les algues qui sèchent : étranges algues à la forme d’une pomme de pin ou longs filaments emmêlés qui virent du brun luisant au noir mat au fil des heures passées au vent et au soleil sur des cordages tendus autour de cadres en bois, tous du même format. Les mains des vieilles sont crochues et décharnées, leur parfum doit se confondre avec celui des algues qu’elles manipulent depuis leur enfance. Aucune jeune femme à l’horizon, la relève ne semble pas assurée et pourtant l’algue appartient toujours au quotidien de tous les Coréens : en soupe, en condiment, en accompagnement avec le riz !

Les hommes, eux, appartiennent déjà à une autre époque, du moins ceux que l’on rencontre sur la digue : fringants dans leur panoplie du parfait et élégant pêcheur ! Pantalons et vestes multipoches neufs. Ils rangent leur attirail dans une housse qui rappelle celle du golfeur ! L’affaire est sérieuse, dilettantes s’abstenir ! Ils sont, sans aucun doute, d’une autre époque et repartent en fin de journée au volant de leur rutilant 4X4 aux vitres fumées.

C’est veille de Chuseok et on imagine que les pêcheurs, les vrais, ceux au teint buriné du vieux loup de mer, se reposent derrière les portes de papier de riz coulissantes de leur maisonnette. Lundi, ils repartiront voguer sur la mer de l’Est, une routine...

En remontant vers le nord, nous faisons un détour par le phare de Janggi, fameux pour sa position géographique ; il est érigé sur la pointe extrême-orientale du pays et est un lieu de recueillement chaque premier janvier au matin. Bien que de plus en plus citadins, les Coréens ont toujours conscience des grands moments et mouvements de la nature.

Sur une immense esplanade, des mains de géants sont sculptées dans l’axe pour accueillir le soleil levant. Au large, au loin, le Japon... Sur l’horizon, quelques cargos qui ont peut-être fait escale à Pohang, un grand port métallurgique que nous traversons à la nuit tombée.

Ce soir-là, notre chambre d’hôtel nous offre à travers ses minuscules fenêtres une vue sur un petit port. Et le restaurant de l’hôtel nous sert un superbe repas : un de ge tang, une soupe de crabe que nous avons réussi à commander après moult gestes, mimiques et aller-retours entre l’aquarium et le menu affiché en V.O !

Le lendemain matin, nous mettons le cap plein ouest pour nous enfoncer dans la campagne. Vergers de pêchers (nous achetons un cageot de pêches sur le bord de la route !), de poiriers et de vignes. Des lacs, des rizières et des petites routes désertes ; un sentiment de bien-être nous envahit.

Je pilote Alain, mon atlas, en V.O, lui aussi, grand ouvert sur les genoux. Malgré mes cours suivis avec assiduité, je ne suis pas encore une lectrice rapide du hangeul et il faut parfois nous arrêter pour vérifier si l’écriture du panneau signalétique correspond bien à ce qui est écrit sur les cartes. L’analphabétisme est une épreuve que la Corée assène à tout étranger qui débarque sans assistance humaine. Plus de repère, ni de référence linguistiques pour construire du sens : l’étranger tâtonne, expérimente, découvre rapidement ses limites et doit vite se lancer dans de nouveaux apprentissages s’il veut rester autonome.

A l’entrée du village de Hahoe, nous rencontrons, au kiosque d’informations, une charmante hôtesse avec qui nous pouvons communiquer en anglais. Grâce à elle, nous marchons directement vers notre minbak, la chambre d’hôtes locale. Nous la suivons à pied dans les rues étroites du village et entrons dans une cour de terre battue, puis passons sous un porche pour déboucher dans une cour intérieure sur laquelle s’ouvrent les pièces de la maison.

Une bonne vieille mamie apparaît sur la terrasse en bois ; son visage ridé respire la gentillesse, ses bras s’ouvrent pour nous accueillir. Notre guide-interprète nous laisse en de bonnes mains.

Nous nous déchaussons dans la cour, grimpons sur la terrasse et nous plions en deux pour entrer dans notre chambre qui est une pièce vide dont les volets de bois extérieurs donnent sur un jardin. Avant de partir en balade, Mamie a déjà posé la literie roulée dans notre pièce. Quand nous rentrons le soir, le lit est fait : une fine couverture molletonnée, une plus moelleuse par-dessus, trois oreillers et une couette légère en guise de drap qui n’existe pas ici. Le drap fin en coton est un produit étranger et importé. En tant qu’étrangers, nous sommes d’ailleurs souvent embarrassés pour organiser notre couchage : nous nous emmêlons dans l’ordre de superposition des éléments de la literie qui se roulent et disparaissent dans un placard au petit matin.

Mais nous ne sommes pas encore couchés !! Il est plutôt l’heure de déjeuner. Nos pas, nos yeux et notre nez nous mènent vers Hadong-gotaek, une maison de charme construite en 1836 et qui fut la résidence d’un notable. Au fond de la cour, sur les terrasses intérieures, il semble que l’on mange... Dans la cour, des femmes s’affairent aux fourneaux. Nous nous déchaussons et nous attablons en position de lotus. La cuisine est végétarienne et excellente : tofu, salade verte et pajeon, crêpe épaisse et salée, garnie de petits oignons verts. Elle est servie dans une assiette déposée au centre de la table pour que nous la picorions à coups de baguettes. La boisson locale à base de riz est le makgeolli ; sorte de vin de riz légèrement fermenté, parfumé et très rafraîchissant.

Le temps de nos agapes, le doyen des lieux est venu s’installer dans sa salle à manger privée : une petite pièce fermée située derrière nous. Tout de lin blanc vêtu, le vieil homme s’est dignement déchaussé, arc-bouté à une corde fixée à une poutre.

Notre pajeon savouré, nous quittons la maison-restaurant les yeux grands ouverts pour dévorer tous les détails qui en font un lieu où il semble bon vivre !
Dans la cour extérieure, les pieds en chaussettes blanches du doyen allongé sur le sol pour la sieste s’encadrent dans la porte. Tableau insolite du digne maître de séant. Autour de lui, seul mobilier : ses bibliothèques.

Devant la porte, de lourds vases ventrus aux motifs floraux bleus.

Le village s’organise, avec au centre, les maisons des notables aux toitures de tuiles, et sur l’extérieur, les maisons des paysans aux toitures plus fragiles de chaume qui s’ouvrent sur les champs. Certaines maisons sont toujours habitées, d’autres ouvertes aux touristes, d’autres encore en cours de restauration. Des maisons qui sentent le bois neuf sont entièrement reconstruites, comme à l’origine.

En marchant vers la rivière, nous traversons un bois de pins et débouchons sur une plage de sable blanc ; sur l’autre rive des falaises. Ce lieu est, avec certains temples que nous avons dénichés au sommet d’une colline, parmi les plus paisibles de ce pays qui bouillonne 24h/24.

Tandis que Mamie tient les chambres d’hôtes, sa belle-sœur accueille, quelques maisons plus loin, les visiteurs à sa table. Pour dîner, elle nous a mijoté un extraordinaire poulet aux légumes que nous n’avons malheureusement pas pu finir au grand désarroi de nos hôtes.

La nuit s’annonce pluvieuse ; un typhon fait route sur Jeju-do, l’île coréenne la plus méridionale. Nuit tourmentée, grosses pluies, nous nous demandons si nous pourrons extirper la voiture de la cour en terre battue que nous imaginons déjà inondée ! A 8h, le lendemain matin, Alain manœuvre finalement sans trop d’embarras dans la boue et la pluie.

L’étape suivante de cette expédition de fin d’été est un autre village hors des sentiers touristiques, et à une heure de route d’Hahoe si nous ne nous embrouillons pas sur les petites routes entre notre atlas en V.O et la signalisation qui ne nous parle pas toujours ! Mueul est le village natal et familial de Soon, notre voisine à Ulsan, et s’intègre bien dans le circuit que nous avons improvisé pour ces courtes vacances.
L’accueil est chaleureux et nous voilà, nous aussi, presqu’en famille...

Lorsque la pluie s’apaise en fin d’après-midi, nous enfilons les cirés et montons au temple bouddhiste, là-haut sur la colline qui domine le village et le lac. Le grondement du torrent - qui alimente le village en eau potable - et le crépitement de la pluie sur les tuiles des bâtiments et dans les feuillages sont, hormis nos voix bavardes, les seuls bruits alentour. Quiétude et sérénité !

Derrière la porte vitrée, le bonze et son assistante s’interrogent sur ce drôle d’équipage qui sautille entre les flaques et se faufile entre les gouttes de pluie. Probablement les seuls visiteurs de la journée !

“Annyeong haseyo !” Échanges courtois, puis la porte s’ouvre et nous voilà assis dans notre position préférée du lotus autour d’une petite table basse à thé qui se couvre rapidement de fruits coupés, de gâteaux de riz aux haricots rouges. L’assistante est assise derrière une longue et lourde table en bois. Elle prépare le thé qui est ensuite servi dans les traditionnelles minuscules tasses en verre. Le rituel s’ordonne autour de trois services qui se succèdent en variant la force du thé. Mathilde est ravie avec sa tasse-dînette.

Grâce à Soon, la conversation s’enrichit au-delà des rituelles salutations ... Soon est une interprète patiente et le bonze nous conte plaisamment sa vie ici tout en haut sur la colline. La salle commune est chaleureuse, sobre et raffinée. La nuit se profile derrière les pins de la cour, le thé nous réchauffe. Soon repart avec le dernier ouvrage rédigé par le moine, les enfants avec un bracelet magique qui change de couleur au soleil et dont une des perles cache la tête de Bouddha. Nous venons de passer un moment privilégié dans un de ces lieux que beaucoup de Coréens semblent toujours vénérer.

Sur le chemin du retour, nous saluons un petit bout de femme tout ridé qui est la maman de Soon. Les maisons traditionnelles de ce village sont plus simples qu’à Hahoe. Elles s’organisent en L et chaque minuscule pièce s’ouvre sur une cour désordonnée. Les jardins et les champs s’étendent tout autour.

Notre immersion dans la vie rurale s’achève lorsque nous remontons dans la voiture le lendemain matin.

Nous rejoignons rapidement la voie express, redécouvrons la foule, les embouteillages, les aires de repos encombrées. Les immeubles numérotés fleurissent de nouveau. Ulsan n’est plus très loin.

Une fois de plus, cette belle échappée nous a révélé, à nous citadins étrangers de passage, les dessous magiques et insoupçonnés du Pays du Matin Calme.

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