Deux concerts d’exception à la Maison des Cultures du Monde
Par Henri LECOMTE
Chercheur associé à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (CRREA), membre associé du Groupe de recherches en ethnomusicologie de Paris-Sorbonne (Paris IV)

La musique coréenne a été particulièrement à l’honneur en France cette année, puisque après les deux semaines du festival qui proposait à Strasbourg, en juin dernier, des expressions tant contemporaines que traditionnelles, et après les six jours de septembre où le Musée du Quai Branly accueillait musique de banquet, conférence sur le pansori et rituel chamanique, le public parisien a pu assister à deux remarquables concerts. Ceux-ci se sont déroulés à la Maison des Cultures du Monde, les 25 et 26 novembre 2010. Organisés en collaboration avec la radio coréenne Gugak FM, ils présentaient deux artistes traditionnels de premier plan.

Chung Jae-kook, au piri, et Yi Ji-young, à la cithare yanggeum, ont enthousiasmé le public par leur interprétation du Yeongsanhoesang.

Le grand maître du piri Chung Jae-kook.
Madame PARK Hyun-sook est une des plus grandes spécialistes de la cithare gayageum, qu’elle nous a présentée, accompagnée par LEE Tae-baek au tambour en sablier janggu. Le gayageum est peut-être l’instrument le plus emblématique de la musique coréenne. On lui prête des origines très anciennes. En effet, le Samguk sagi (Histoire des Trois Royaumes), ouvrage datant du XIIe siècle, rapporte une légende selon laquelle l’instrument aurait été créé sur les directives de Kashil, le roi de Kaya, fédération tribale du sud de la péninsule, absorbée par Shilla au VIe siècle. Le gayageum est la cithare la plus répandue en Corée, qui est le seul pays d’Asie orientale à avoir conservé systématiquement des cordes de soie pour ce type d’instruments. Le public a donc pu apprécier à sa juste valeur tout l’art des timbres raffinés que cette grande interprète sait tirer de son instrument.
Les spectateurs ont eu, en outre, la très agréable surprise d’entendre un sanjo, dans sa forme longue. En effet, l’assistance a pu apprécier avec fascination une interprétation d’une heure d’une seule pièce, alors que tous les concerts donnés en France auparavant présentaient des interprétations atteignant au plus un quart d’heure. La musicienne a ainsi longuement développé le début du morceau sur un rythme libre, en faisant entendre une riche palette de sonorités et d’ornements, notamment dans la partie d’introduction, le daseureum, sur les douze cordes de soie de sa cithare. Peu à peu, le rythme s’accélérait, un peu à la manière d’un râga de l’Inde du Nord, les deux genres faisant largement appel à l’improvisation. Le sanjo a cependant une toute autre origine, puisqu’il dé- coule sans doute de la forme vocale du pansori, ainsi que des rituels chamaniques du sud-ouest de la péninsule. Le percussionniste relançait d’ailleurs la soliste par des interjections, comme il au- rait pu le faire pour un chanteur ou une chanteuse de pansori.
Le concert du lendemain était consacré à Monsieur CHUNG Jae-kook, très grand maître coréen du piri, petit haut- bois cylindrique, dont la pratique lui a valu d’être reconnu en Corée comme Trésor national pour le piri jeongak, une des formes de la musique de cour. La première pièce, interprétée en solo, nous a permis d’entrer dans l’univers magique de cette musique cérémonielle, surnommée « musique juste » ou « musique élégante ». Venait ensuite ce qui est resté peut-être pour une grande partie des spectateurs la pièce maîtresse du concert, le Yeongsanhoesang, accompagné par Madame YI Ji-young à la cithare yanggeum, instrument au parcours compliqué, puisqu’il est arrivé en Corée par la Chine, qui le tenait elle-même des Jésuites d’une Europe qui avait reçu cet instrument de la Perse... Comme toujours, les musiciens coréens ont adapté cet apport extérieur à leur culture et la cithare est jouée avec une seule baguette, dans un style extrêmement lent et majestueux, le hautbois, lui, jouant avec une infinie délicatesse des phrases si longues et si ornées que l’on a peine parfois à croire que l’instrumentiste n’utilise pas la technique du souffle continu.

Gayageum sanjo, interprété par Park Hyun-sook et Lee Tae-baek.
Venait ensuite une pièce interprétée au gayageum par Madame PARK Hyun- sook, accompagnée par le janggu, qui s’exprimait cette fois dans un style populaire, dont la richesse n’avait rien à envier à celle de musiques considérées comme plus savantes.
C’est par un duo du piri avec le tambour janggu, dans une pièce raffinée inspirée par le bouddhisme, puis par une nouvelle pièce en solo, version instrumentale du genre vocal gagok, que devait se terminer le concert. L’enthousiasme du public a cependant amené Monsieur CHUNG Jae- kook à revenir sur scène avec un pot-pourri de classiques du minyo, au sein duquel figurait, bien évidemment, le fameux Arirang, dont il existe une pléthore de versions dans l’ensemble de la Corée. Comme toujours en Corée, il n’y a pas de différence aussi tranchée qu’en Occident entre musique savante et musique populaire, et cette dernière pièce a conclu avec brio deux concerts d’une très grande qualité, qui ont reçu le meilleur accueil d’un public parisien conquis.
Cet article est extrait du numéro 81 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


