Chusa ou le destin tragique d’un grand calligraphe
Par Christine JORDIS
Écrivaine

La calligraphie, ou « belle écriture », désigne en Europe un modeste art décoratif. Aucun Coréen ne reconnaîtrait dans ce mot ce qu’il entend, lui, par calligraphie : la quintessence du raffinement culturel et de la civilisation. Si important cet art que les concours royaux en comportaient une épreuve à laquelle on ne pouvait échouer sous peine de se voir éliminé. C’est en tant que calligraphe que Chusa, dont le nom en Corée est familier à tous, a acquis une place — la première — aujourd’hui incontestée.

Portrait de Chusa par Yi Han-cheol, 1857. Musée National de Corée.
Peu d’êtres humains autant que Chusa auront aimé l’art, vécu pour l’art, pris l’art pour centre de vie et moyen de salut. C’était un lettré coréen, c’est-à-dire un homme de grande culture, mais aussi un penseur — auteur de nombreux traités — un peintre, un poète, un épigraphiste, et le plus grand calligraphe que connut son époque. Il vécut au tournant du XIXe siècle (1786-1856). Pendant vingt ans, de 1819, année où il passa les très difficiles examens d’Etat, à 1830, quand son père fut exilé, puis de 1835 à 1840, l’année fatale qui marqua la fin de sa carrière — il fut envoyé en exil sur l’île de Jeju —, il occupa les fonctions les plus hautes auprès du roi. Il alliait savoir et pouvoir. Il cumulait les tâches, passait d’un ministère à l’autre, agissant comme instructeur du prince héritier, chargé aussi de la gestion des livres royaux à la grande bibliothèque Gyujanggak, nommé bientôt inspecteur royal secret — une mission dangereuse —, puis en 1836 directeur de l’université confucéenne de Sungyung- kwan, enfin, vice ministre de la Justice... Son ascension dans la hiérarchie semble n’avoir pas de fin, ses dons et compétences sont reconnus par le roi, les factions ennemies demeurent impuissantes... Puis tout ce bel édifice s’écroule.
Il est banni, dépouillé de ses titres, de ses fonctions, de ses biens, isolé de sa famille et ses amis, envoyé loin, très loin, dans le pire exil jamais imaginé. Celui que vécut son ami Tasan exilé, lui, dans la région de Gangjin ne fut pas, tant s’en faut, aussi dur. Un homme moins doué de force morale en aurait été détruit. Mais pas Kim Jeong-hui. Il se tint à son art. Non seulement il survécut, mais dans l’extrême dépouillement de sa situation, malgré la maladie qui le rongeait, la vieillesse qui avançait, il atteignit le sommet de cet art. C’est alors qu’il mit au point cette écriture magnifique, superbe, audacieuse, spécifiquement coréenne, qu’on appelle le « chusache ».
Mais qui était donc Kim Jeong-hui, qui prit, entre autres pseudonymes, celui de Chusa (mais aussi Wandang, Yedang, Siam, Gwapa, Nogwa... quelque deux cents noms au total, alors que Shitao n’en utilisa qu’une trentaine) ?
On pourrait dire que je l’ai rencontré par hasard. C’était en 2010. Je me trouvais alors en Corée du Sud, au salon du livre de Séoul, où je présentais ma biographie de Gandhi. Ma traductrice et amie, une habitante de Jeju, très engagée dans les a aires de son île, m’y avait emmenée. Cette première fois j’eus à peine le temps de voir le côté riant de l’île, ses jardins sauvages bordés de longs murets, le vert lumineux souligné par la course des pointillés noirs, qu’un épais brouillard s’installait, habillant de gris le paysage. Sous ces voiles opaques, il allait me demeurer caché jusqu’à mon départ trois jours plus tard. Nous eûmes beau nous aventurer sur les pentes du volcan Halla-san pour y voir les plantes de la forêt, avancer le long des côtes en vue des fameux orgues sombres et grandioses contre lesquels jaillit l’écume de mer, ces merveilles nous apparurent comme effacées, irréelles, situées dans un autre monde : celui, immémorial, du mystère et de la menace. Je pensais aux fées, aux sirènes, au dragon de mer, à ces créatures fantastiques, mais aussi aux femmes plongeuses, bravant toutes les peurs et s’enfonçant dans l’abîme à la recherche de perles. C’était là l’aspect tragique de Jeju, et sa force de résistance. Il s’installa en moi, accompagnant désormais l’image du personnage dont j’allais faire la rencontre.

Calligraphies en caractères chinois réalisées par Chusa vers la n de sa vie.

Lettre écrite par Chusa à sa femme en hangeul, en 1842. Collection privée.
Le tragique lui convenait. Sombre fut sa destinée, durs les dix ans d’exil qu’il passa à Jeju, d’une solitude sans remède, creusée de jour en jour par l’attente d’une lettre, parfois d’un ami. Une solitude semée de morts dont lui parvenait la nouvelle dans la distance. Mon amie Ko Joung-ja me conduisit au sud de l’île, non loin de la mer, en un endroit isolé parmi les collines, où le vent du large souffle de façon continuelle. Sur ces lieux, il vécut enfermé. Non par des murs, mais par une haie d’épines : des buissons aux feuilles brillantes et arrondies, à la douceur trompeuse, puisque de longues épines pointues comme des lances en défendent l’approche. Derrière ce barrage infranchissable, je vis trois maisons aux murs de pierre brute, au large toit de chaume, que maintenait fermement contre les assauts du vent tout un entrelacs de cordes. À l’entrée, une pancarte annonce : « C’est ici que Kim Jeong-hui mangea et dormit. » Du fait qu’il était en résidence surveillée, il lui était interdit de faire un seul pas hors de l’enclos. À cette époque Kim consacra toute son énergie et tout son temps au progrès de ses études dans les domaines de l’université et de l’art. Ce sont ces actes de dévotion quotidiens pendant son isolement qui lui permirent de mettre au point le « chusache ».
Je m’avance au centre de l’enclos. Face à celle du propriétaire, Gang Do-sun, un homme riche, nous précise un panneau, qui possédait des biens et des terres et un jour devint son disciple, la maison de Kim. Elle est rudimentaire : « à mon arrivée, écrit-il à sa femme, j’ai trouvé une maison très petite. Il y a une chambre et un plancher de bois. Le tout est propre et me suffira largement. » Une volonté de rassurer. De la grande demeure située du côté de Yesan, composée de plusieurs quartiers et cours intérieures, de bâtiments disposés sur un vaste terrain, comme il se doit pour un noble, un « yangban » (la classe sociale à laquelle appartenait sa famille), à cette masure avec son unique chambre, la chute est grande.
Je m’assieds sur l’étroit plancher extérieur (maru) qui court le long de la maison et devait lui assurer quelque protection contre les pluies qui ravinent le sol et j’observe les lieux. Un second toit pentu, tenu par de longues perches plantées dans la terre, le protégeait du vent : il pouvait le rabattre au besoin pour faire échec à la violence des éléments. Puis j’entre. Un plancher nu, un plafond bas, dans un coin trois pots avec leur couvercle : la cuisine sans doute, et une précieuse source de chaleur. Des mannequins grandeur nature sont posés dans la pièce : il est là, assis en lotus et vêtu de blanc, face à son ami, le moine Cho-ui, grand maître de thé, dont la vaste cape rouge recouvre le sol d’un flot rouge. Ils parlent, discutent de poésie, de calligraphie — des arts que Cho-ui pratiquait lui aussi —, du bouddhisme zen, et de la Voie du thé ; les deux se rejoignent. Chusa s’intéressait de près au bouddhisme (bien qu’à l’époque, cette doctrine fut interdite) ; quant au thé, il l’aimait tant qu’il pressait sans cesse son ami de lui en envoyer. L’une des plus belles calligraphies qu’il réalisa s’intitule « Boire du thé pour atteindre le zen », elle est adressée au moine. Malgré les périls du voyage, la mer houleuse, le vent, le froid, Cho-ui vint à plusieurs reprises lui rendre visite, une fois même il demeura six mois.

Chusa au chapeau de bambou, portrait réalisé durant son exil à Jeju par Heo Ryeon, 19e siècle. Musée Amore Paci c.
Tout cela je l’appris par la suite. Pour l’heure, je suis entourée d’une haie d’épines, dans cet endroit perdu, et j’imagine l’homme extraordinaire qui, pendant dix ans y vécut, travaillant jour après jour à son art, comme on ferait une prière.
C’est peu à peu, bien après mon retour, que l’idée me vint de partir sur ses traces. Me fascinaient la vie de cet homme, sa pensée, son art, la façon dont il sut, à la manière des lettrés néoconfucéens, conjuguer action et contemplation, sa sérénité obtenue (ou maintenue) à travers les épreuves les plus dures et, surtout, son œuvre picturale, inventive, novatrice, superbe, qui parvint à son expression la plus haute tandis qu’il vivait dans un si grand dépouillement.
Bien sûr, je ne prétendais pas écrire une biographie de Chusa, une entreprise qui, même pour un Coréen, s’avère difficile, car s’il écrivit beaucoup, on sait peu de choses de sa vie. Mais approcher du mystère de son être, comprendre quelle force, à travers tant de difficultés, de heurts, de morts et de ruptures, l’avait fait tenir. Non seulement tenir, mais progresser, et atteindre son but.

Calligraphie réalisée par Chusa pour la bibliothèque du temple Bongeunsa, trois jours avant sa mort. Ainsi qu’on le constate à la simplicité du trait, il avait retrouvé en lui à la fin de sa vie la vision et la manière d’un enfant.
La calligraphie, l’un des « arts nobles » désignés par Confucius. Dans les familles princières, on était calligraphe de père en fils, comme on était maître de tir à l’arc. Question d’adresse, de discipline, de maîtrise de soi. Et de préparation intérieure, longue, ardue, minutieuse, puisque l’esprit précède le geste. Le trait, pas plus que la flèche, ne peut hésiter : n’existe que la réussite, d’emblée, ou l’échec. Tout est là : être maître de ses pensées, l’esprit clair et dispos, libéré des tracas, lourdeurs, inquiétudes et ressentiments, de telle sorte que le souffle passe sans obstacle, animant la respiration, puis l’épaule, le bras, le poignet, la main qui va tracer le trait vivant. « Peindre est difficile avant de peindre ». L’art tend à devenir spiritualité.
Chusa possédait jusqu’au bout des doigts la grande variété des styles chinois. Et à partir de là, il innova, « faisant du nouveau à partir de l’ancien », comme il le souhaitait. Parfois, le trait est empâté, d’épaisseur inégale, d’un noir profond et plein, les signes, séparés, sont pourtant reliés dans l’invisible, participant d’un même mouvement, celui, continu, du pinceau et l’impression est d’unité ; parfois, à l’opposé, dans une écriture semi cursive, ils s’envolent, ils se font légers, dansants, ils virevoltent ; parfois ils sont affirmés, péremptoires, coups et balafres, ou bien encore ils explosent, flammèches et feux d’artifice.
Cette écriture était bizarre, excentrique, peu orthodoxe, a-t-on reproché. Mais il persévéra. « Au cours de 70 ans, déclara-t-il, j’ai troué dix pierres à encre et usé mille pinceaux ». Et, dans l’adversité, il réalisa le « Paysage d’hiver » et « L’orchidée au zen non duel », ses plus grands chefs-d’œuvre. L’exil, en lui enlevant tout, lui permit d’être au plus près de soi. Le travail comme une prière, seule réalité quand tout le reste manque. Au bout d’un long cheminement, il était devenu pleinement lui-même.
« Pour réussir à être calligraphe, il faut être le plus proche possible de soi-même. C’est le principe de la nature, comme l’eau qui s’écoule vers l’endroit creux et le feu qui progresse vers l’endroit sec. Ainsi chacun suit-il sa pente. »
PAYSAGE D’HIVER, VOYAGE EN COMPAGNIE D’UN SAGE
Albin Michel, 2016, 380p., 22€
Qui était Chusa, l’inventeur du « chusache », une calligraphie spécifiquement coréenne ? Le plus grand calligraphe d’une époque de transition, quand la dynastie Joseon régnait encore sur le « royaume ermite », avant que la Corée ne subisse les guerres et invasions les plus meurtrières. Calligraphe, c’est-à-dire aussi peintre, érudit, poète. Mais il a été également un haut fonctionnaire, chargé auprès du roi des missions les plus difficiles, jusqu’à ce jour de 1840 où il fut envoyé en exil sur l’île de Jeju. C’est sur sa destinée et son art que s’interroge ce livre. Fascinée par ce personnage, Christine Jordis a entrepris un voyage intérieur, aussi bien que sur la carte, afin d’enquêter sur l’art et la sagesse de Kim Jeong-hui. Qu’il ait vécu en un temps si lointain, en une partie du monde si éloignée de la nôtre ne lui a pas été un obstacle. Bien au contraire. Les valeurs auxquelles il adhérait dans la Corée confucéenne – écoute de l’autre, sens des responsabilités, piété filiale et respect des aînés – pourraient bien s’imposer comme étant le contrepoids nécessaire à la brutalité d’une époque, la nôtre, qui a perdu ses repères.
Cet article est extrait du numéro 91 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


