Calmes aventures au pays du matin calme
Par Roselyne SIBILLE
Écrivain

Lors de l’automne 2009, j’ai eu la chance d’être reçue en résidence d’écriture par la Fondation Toji. Cette fondation a été créée par Madame Park Kyung-ni, l’immense romancière coréenne, célèbre et respectée, en 1996. Elle offre aux écrivains et artistes coréens un lieu superbe près de Wonju (Province de Gangwon) et les conditions les plus favorables pour créer. Depuis 2005, elle propose également des séjours aux écrivains étrangers. J’étais la première Européenne à en bénéficier.
Durant mon séjour, j’ai écrit des poèmes et Bang Hai Ja a réalisé des peintures qui les accompagnent. Cet ensemble « Par la porte du silence »* a été exposé au Centre culturel de la Fondation Toji du 29 octobre au 8 décembre 2009, puis à Séoul du 22 décembre au 7 février 2010 au Gyeomjae Jeongson Memorial Museum.
J’ai aussi écrit un journal de voyage : « Calmes aventures au pays du matin calme » dont je vous propose cet ensemble d’extraits donnant un aperçu de l’expérience d’un écrivain français dans une petite vallée de montagne coréenne durant un mois et demi d’automne...

J2 (17-09-09)
Arrivée de nuit dans un parfum de forêt. Je me suis révélée à l’appel d’un coq, puis des pris bleues aux cris discordants qui mangent les jujubes dans le jardin sous ma fenêtre. Je me suis levée pour aller voir sur le balcon : c’est BEAU !!! Le centre est entouré de montagnes (en Corée les montagnes sont, en fait, de hautes collines boisées. J’ai vu sur une carte que nous sommes sur la lisière du Parc national Chiaksan dont le sommet est à 1238 m.) Il y avait une légère brume. Sur la droite plus loin en contrebas, une ferme avec un lourd toit coréen de tuiles bleues ; devant, des arbres dont le feuillage est au niveau de ma fenêtre, dont un érable du Japon qui est en train de virer au rouge.
Le Centre Culturel Toi est, à 15 km de la ville de Wonju, sur le flanc d’une colline, dans une vallée agricole de la Montagne du Nuage Blanc, un ensemble de bâtiments, de terrains cultivés et de jardins.
Le Centre est situé au fond de la vallée. Juste devant l’arrêt « Toji Foundation », le bus fait demi-tour pour repartir en sens inverse ; ensuite encore quelques fermes au bout des chemins puis les versant raides de montagnes boisées. Les cosmos se balancent au bord d’une lumière radieuse. Les rizières sont dorées - la récolte est proche - en contraste avec le vert des champs de maïs, de sésame, de navets, de haricots verts, de soja… Près de chaque maison, les piments rouges sèchent, et aussi des rondelles de racines de lotus.
Mes interlocuteurs sont tous des écrivains, plus les deux responsables du Centre qui parlent un peu anglais. Il y a donc six écrivains résidents en ce moment. Mais les Coréens vont et viennent parfois entre chez eux et Toji. Nous sommes cinq « Occidentaux (comme on dit ici) » : une femme écrivain de New Delhi, une Coréenne qui vit en Suisse, un Russe d’origine coréenne, une romancière de Singapour et moi. Je suis la première Française invitée par la Fondation.
L’ambiance est très studieuse. On se voit à la salle à manger, et on fait ensemble une balade le soir dans la vallée. Sinon chacun écrit dans sa chambre. Pendant les repas, c’est l’immersion totale et on se parle longuement. C’est amusant : à table, on parle un tissage de coréen et d’anglais ; les Coréennes ont chacune un téléphone supersonique qui fait traducteur, elles sont tout le temps en train de le dégainer dans des jaillissement de sourires pour trouver les mots de l’échange…
Le week-end, les cuisinières sont en congé. On a décidé que samedi soir, on se ferait un repas en commun et une lecture de textes, chacun dans sa langue.
J4 (19-09-09)
La fête de ce soir se prépare. Nous avons cueilli un bouquet de fleurs des chemins.
Nous sommes allées, Mridula, l’écrivian indienne et moi, vers l’autre bâtiment de chambres. Il faut descendre un coteau par des marches de bois. Elle portait avec grâce un sari vert printemps.
Nous avons installé le repas dans la salle commune. Les Coréennes étaient allées acheter des petits plats, et des fruits, et des kimchi, et des rondelles jaune safran de navet confit au gingembre, et viennoiseries fourrés au potiron… La table coréenne est prête quand elle est saturée de coupelles et de bols emplis de nourritures de toutes les couleurs. On a ajouté les fleurs, les bougies, les sourires, et en avant pour le repas-lectures cosmopolite !
Au Musée de l’Arles antique, une maquette montre comment les Romains avaient aménagé un pont de barques reliées entre elles pour traverser le Rhône. Hier soir, les langues et les rires créaient cette passerelle instable et solide d’une rive à l’autre de nos différences.
Entre les pousses de fougères aux crevettes, chacun disait, ou lisait, ou chantait : un poème de Georg Trakl en allemand, une histoire pour enfants juste née ici il y a trois jours, un fragment de roman parlant d’une minorité de Singapour, un poème de Sergueï Essenine écrit en 1914, une chanson ancienne coréenne reprise en chœur, une nouvelle indienne, quelques poèmes en français, un chapitre de roman en cours de publication… En fond, par moments, venue d’un ordinateur, la harpe coréenne jouait Hey Jude, ou la musique de Titanic. Les mots s’entremêlaient aux cosmos du bouquet. C’était si simple d’être ensemble.
Nous sommes rentrés en silence dans la nuit, par la route, jusqu’à notre bâtiment, nos longues ombres devant nous. Les grillons enveloppaient mon sentiment d’être « juste là ».
J7 (22-09-09)
Ce matin, avec du gris et du vide, la brume peignait mille tableaux mouvants. Les graminées s’ébouriffaient de gouttes dans la lumière.
Sur la route, des petits enfants sages, couettes hautes et sacs à dans fluo attendaient le bus scolaire. Un triporteur pétaradant partait des les champs. Une femme âgée, accroupie dans sa cour, triait et lavait de petits poivrons verts dans des bassines ocre. Des gousses d’ail trempaient dans une cuvette bleu vif. Les feuilles rouges du sésame noir brillaient sous le soleil revenu.
J’ai marché jusqu’à l’extrême fond de la vallée, au bout du dernier verger de pêchers, jusqu’à l’infranchissable sous-bois sans chemins. Au bord de la rivière, posés sur les blocs de grès, les potirons finissaient de mûrir. J’ai longé des tas de bois, des maisons aux toits bleus ou orangés, des hibiscus en fleurs. J’ai rencontré des paysans et des paysannes tranquillement affairés. Une grand-mère m’a offert des lunes taillées avec son couteau dans une énorme et succulente pêche rouge. Son petit fils me regardait, intrigué. Je suis la première Européenne qui se promène ici chaque jour. Les gens me parlent couramment en coréen, et moi je suis murée dans la langue. Je dis avec un enchaînement de trois gestes (l’un me désignant, le second vers le lointain et le troisième vers nos pieds) : « Plranca », ce qui leur signifie de façon minimale que je viens de France. Alors, ils me questionnent en me regardant intensément avec les sourcils arqués, à quoi je réponds « Toji », leurs visages s’éclarent de compréhension, ils me répondent quelque phrases qui signifient sans doute que séjourne donc au Centre, j’acquiesce, ils ajoutent quelques secondes de considérations sur le temps en regardant le ciel, je hoche la tête, nous nous quittons souriants jusqu’à demain peut-être. Ils repartent à petits pas vers leur champ de soja.
Cet après-midi, sortie à Wonju pour aller au Musée de la ville voir une exposition de vêtements traditionnels coréens.
On se glisse entre des costumes somptueux, des soies de printemps, des matelassées de papier, des encolures gracieuses, des formes savantes, des manches longues comme un jour sans riz, des ceintures brodées, des plissés incomparables. On a envie de marcher avec componction, à petits pas délicats, et on est en bermuda !
Au retour, une des écrivains veut absolument nous faire une surprise : elle a apporté de Séoul ses costumes traditionnels à elle, qu’elle porte lors des fêtes. Je descends vers son bâtiment, pensant la voir en habits de cérémonie mais c’est la romancière de Singapour que je vois costumée, splendide. Et qu’importet si elle n’est pas coréenne !
Et voilà que je suis entourée d’abeilles empressés et riantes qui m’enjoigne de passer moi aussi un costume. Dès que le premier jupon de tulle fort m’a habillée, je commence à me sentir princesse. Par-dessus, la robe jusqu’aux pieds, vert frais, puis la petite veste bustier rose doux avec sa longue ganse bordeaux nouée savamment. Je mets les chausses blanches brodées et les petites chaussures de Cendrillon. Une fois dans ma vie j’aurais été une Cinderella coréenne. Photos. On rit de se voir si belles dans le miroir des yeux amicaux.
Et je dois passer une autre robe, bleue de rêve cette fois, et une veste rose vif de soie brillante. Grand art de l’harmonie des couleurs. En toute simplicité, dans la majesté de l’élégance, je marche en relevant ma robe.
Quand je me retrouve en T-shirt, pantalon et sandales, je me sens toute étrange, un peu vide, un peu pauvre. Il me faut quelques minutes de réadaptation…
J9 (24-09-09)
Nuit tombante. Un homme et une femme, accroupis entre les rangées de verdure, désherbent le silence. La lune les regarde, et se glisse entre mes lignes, avec sa paix.
C’est fluide et confortable d’avoir l’anglais comme langue universelle entre nous tous. Nous écrivions, nous partageons, nous tissons, nous évoluons dans la beauté de la lumière, sans aucune pression. C’est inouï, incommensurable. Je sens cette fine électricité créative entre nos cerveaux. Ce lieu, tout consacrée aux écrivains et aux peintres, permet ce temps suspendu, totalement privilégié. J’en savoure chaque seconde comme un élixir. Mme Park Kyung-Ni a souhaité créer cet accueil idéal dans le bel espace où elle vivait. Sans doute que son esprit de grande lettrée coréenne participe à l’ambiance paisible et fructueuse que je ressens si fort ici.
J11 (26-09-09)
Dans tous les champs on cueille les piments. Sur la route, cinq petites dames du village marchent ensemble dans leurs habits de travail. Je les entends rire et parler. Je ne sais pas où elles vont. L’une, le dos en équerre, se redresse en pliant des genoux pour me regarder. Son sourire irradie parmi les rides. d’autres les suivent, en bottes de caoutchouc, leurs capelines de coton sur la tête, portant de courtes bêches recourbées. Hier soir, dans une maison, toutes les voix chantaient.
Je n’oublie pas le passé douloureux de la Corée, mais dans cette vallée d’aujourd’hui, une paix profonde est palpable. Les paysans sont ouverts et courtois, nulle agitation, juste le mouvement posé de la vie, toute occupée à faire en son temps des provisions pour l’hiver.

J22 (07-10-09)
Journée douce dans ma maison de mots. Dehors, « le vent dans la lumière ».
Au repas du soir, sont attablés de nouveaux résidents. Je méli-mêle leurs noms en trois syllabes. Mais, en chacun, je trouve cette autorité personnelle liée à son travail d’écriture. C’est fascinant à observer. Comme je ne comprends rien du tout aux conversation qui se tissent au-dessus de moi, je dégage toute mon attention pour saisir autrement, autre chose que le sens premier.
je suis disponible pour les attitudes qui ne nous viendraient pas au corps : une façon qu’ont les hommes de saluer d’un mouvement appuyé qui lance la tête en arrière et la bascule brusquement en avant avec arrêt brusque au menton, le fait d’écrire de l’index droite un singe dans sa main gauche pour accompagner sa prononciation, une sollicitude impersonnelle et gracieuse pour rapprocher de vous la coupelle de kimchi, la facilité à s’accroupir en position de repos avec un soupir de soulagement, généralement le réflexe de s’installer au sol pour travailler, partager le thé, étaler… Je trouve les Coréennes rieuses, discrètes mais libres, sans affectation. Je guette ce curieux son de gorge au milieu des mots, qui marque l’insistance, l’exagération. A quantité de réactions, je mesure aussi combien mes camarades sont pétris de cette grande civilisation ancienne délicate.
Je ne peux rien fixer, je suis constamment sur un ressenti mouvant, je reste en éveil, dans une exploration quotidienne de l’infime, du non-spectaculaire, et c’est une aventure millimétrique, par-dedans.
J23 (08-10-09)
Les nouveaux résidents accroissent la proportion d’hommes. Le Centre est très vivant, toujours en aller-venues pour des temps de création.
J24 (09-10-09)
Je pars aujourd’hui et jusqu’à lundi à Séoul voir une écrivain égyptienne venue trois jours à Toji la semaine dernière, et prendre un petit air de ville.
Une expédition en terre d’étrange, toujours ce bizarre étrange qui ressemble à chez vous mais en diffère pourtant par tellement de petits points que le tissu est autre.
On s’approche de la tentaculaire Séoul, qui a lancé des serpents d’immeubles entre les montagnes. Le fleuve Han, large et paisible comme s’il avait pris sa source dans le matin calme, se glisse sous les ponts contemporains, jets purs lancés d’une rive à l’autre.
La gare centrale est l’une des treize gares de bus, en connexion avec trains et métro. Toutes les provinces sont bien reliées par des moyens de transports en commun fréquents, très économiques… et fort utilisés.
Je suis prise dans un tourbillon d’activité urbaine qui m’enivre en quelques secondes : devantures fluo, échoppes de mini-ventes au sol, jeunesse en tous ses états, jambes avisées partout, couloirs, escaliers roulants, entrées, sorties, « O sole moi » en fond sonore…
Que raconter en quelques mots d’une ville qui brasse, implose, mixe, clignote, bâtit, invente, avance, conserve ses joyaux, s’érige en verticale, circule sous les ginkgos biloba, fait des concours de cerf-volant, s’approche de l’Occident à pas d’Orient ?
J26 (11-10-09)
Je suis revenue « chez moi ». Pendant la promenade du soir, je savoure le bonheur retrouvé de faire partie de cette petite communauté d’écrivains, avec tous les liens discrets et attentionnés entre les uns et les autres. L’odeur du feu de bois me guide ers une bouche de chauffage ondol. Un feu crépite dans la terre devant une maison. L’air chauffé part sous les planchers. Je souris à la nuit, sans désir d’être ailleurs.
J27 (12-10-09)
La vallée attend le soleil dans la brume. Quand il ouvre le paysage, la lumière s’éparpille dans les rizières.
Je marche doucement à la rencontre du matin. Les paysannes me sourient comme si elle m’attendaient. Elles me parlent en coréen, en répétant pour que je comprenne. Elles sont en train de cueillir les haricots ou de secouer les jujubes dans le van pour ôter les feuilles vertes mêlées aux fruits, ou de couper la queue des piments secs avec un petit sécateur, ou encore de les étaler sur un drap au soleil dans la rizière récoltée. Ils embaument un parfum de soleil, de Corée.
Une vieille femme, accroupie, glane les épis tombés entre les chaumes, les égraine posément entre ses ongles ; dans sa main calleuse et ridée magnifique apparaît un bol de riz supplémentaire pour l’hiver ; elle va poser ces grains sauvés sur la bâche où est étalée la récolte.
Un homme passe avec trois gosses courgettes rondes dans un sac. Il me dit le nom, je le répète, il acquiesce, content ; je ne le sais plus mais je n’oublie pas les regards ni le lien de confiance très simple qui se crée jour après jour.
Je suis touchée par le soin des gestes dans cette économie de presque autosubsistance, de la tranquillité, comme si le temps allait juste au rythme lent de l’automne.
La montagne commence à s’illuminer de feuillages rouges.

Sur la route.
J33 (18-10-09)
Je marche et je rencontre mes voisins paysans amicaux qui échangent avec moi quelques considérations paisibles. Ils savent que je ne comprends pas, ça ne fait rien, nous causons par mimiques et gestes. Ils me disent les noms des végétaux sur lesquels ils travaillent, me montrent qu’ils les mangeront. S’intercalent des passages qui doivent être les façons de les préparer. Cela m’intéresserait beaucoup, pourtant je sens que mon « non-coréen » m’est plus profitable ici. Il m’isole de tout l’inutile et me renvoie au travail sur la précision de ma langue.
J’entends, avant de voir dépasser des arbres leur mouvement, des fléaux. Je monte jusqu’à l’aire de battage improvisée sur un champ de sésame récolté. La bâche est vaste, le champ aussi.
Trois hommes jeunes et un couple âgé travaillent ensemble. Ils m’accueillent, amusés et surpris. Les plants sont couchés en lignes régulières. Je les vois satinées dans la lumières radieuse. Parfum des feuilles de sésame. Tentez de lire simultanément, comme on regarde juste en tournant la tête, ce que je dois écrire un mot après l’autre ! Les fléaux croisés frappent en cadence. Paam ! Paam ! Paam ! Paam ! Le choc s’étouffe sur les fagots de branches aérées ; les graines tintent comme des pluies. Les bras vigoureux montent et descendent ; les fléaux s’articulent au sommet de la courbe ; la mamie enroule les fusillades vidés en une brassée qui la fait deux fois en hauteur, l’importe jusqu’à un tas qui sera brûlé ; le papi au bout du champ a chargé son crochet de portefaix d’une meule considérable. Il me montre le dosseret de paille, veut que je le photographie, se positionne sous la charge, enfile les courroies sur ses épaules, bascule la masse et l’équilibre comme un sac à dos. Du bout du pied, il soulève le bâton et le fait sauter dans sa main ; il marche lentement sur le sol irrégulier jusqu’au bord de la bâche où il projette son chargement. Les hommes se sont arrêtés, ils s’essuient le front, se lancent des interjections ; la jamais répond de loin en riant ; le papi soulève sa casquette. Ils parlent de moi, j’entends « Toji monakan » (la Fondation Toji), je hoche la tête ; ils reprennent les fléaux et le rythme — Paam ! Paam ! Paam ! Paam ! - ; la mamie retourne les plants ; les hommes frappent l’autre face des fagots ; l’un enroule les plants vidés ; la mamie courbée rassemble ce qui est tombé avec un court balai d’herbes ; un autre soulève avec un râteau large les feuilles mêlées aux graines ; le papi étale les plantes chargées ; un homme consolide son fléau avec de la ficelle ; un autre me montre l’ingénieux système des cinq tiges de fer assemblées en faisceau et montées sur un long manche rustique ; La mamie blague sous sa capeline ; le papi se tient les reins… Pause. A l’ombre de la remorque du triporteur, je suis invitée à boire du soju : un sac de jute est déplié au sol, deux boîtes en plastique de kimchi ouvertes, on me met dans la main un gobelet où l’on verse deux doigts de cette eau à 20 d’alcool. Des baguettes se tendent vers ma bouche avec un fragment de kimchi. Je remercie « Kamsa Hamnida », je mâchouille je ne sais quoi, je bois -goût mêlé de fuit et d’alcool à brûler- le soju me monte aux tempes, je les regarde, ils me sourient ; ils se reposent, une gorgée, un bout de kimchi.
Je repars de mon pas contemplatif, heureuse d’être un rat des champs, et une fille d’agriculteur. Je reçois tant, j’aimerais leur donner aussi. Mais quoi ? Peut-être simplement mon intérêt pour eux ?
Pour tous, il y a beaucoup à faire chaque jour, mais sans stress, je le sens à la douceur de leur comportement, et je ne crois pas que j’idéalise : cela fait déjà un mois que je suis là. Le temps ne s’engouffre pas dans cette vallée. Il va à pied, comme chacun, tranquillement.
J39 (24-10-09)
Le couple âgé qui travaillait l’autre jour sur l’aire de battage rassemble dans un champ les bouquets de plants de soja et les apporte vers le chemin où stationne un triporteur à remorque. Un jeune les charge à La Fourche. Ensuite — tattattattattattatta — voilà qu’arrive le chargement. Eux marchent à pied à côté. Dès que le chemin redescend, le triporteur s’immobilise. Ils plantent leurs bâtons dans la masse végétale et se hissent. Je les vois de face, tous les trois, le père en haut du dôme vert, au volant le fils qui lui ressemble étonnamment sauf la couleur de la casquette, sur le côté la mère qui me sourit. Tattatttattattattattattatta- le triporteur rouge descend la route vers leur ferme dans le soir venant. Quand je pas à son niveau, ils sont en train de décharger et d’installer les gerbes sur une structure de bois àù elles sècheront pendant des jours.
Des rondelles de raves sèchent sur une calme en bambou. Les fanes sont accrochées en bouquets sur les piquets de la clôture.
Toute la vallée est appliquée à ses récoltes. L’hiver pourra venir, la neige et les pentes verglacées, il y aura chaque jour les multiples et créatif petits accompagnement au riz de base, cultivé sur place. Se nourrir de sa terre, se nourrir de l’énergie qu’on a mis à la jardiner.
La lune a planté sa serpe dans la brume.
J44 (29-10-09)
Dernier jour. Il s’agit de préparer l’exposition. Vernissage à 16H.
15H55. Trac, joie, paix, plaisir de partager, intimidée, fière, tranquille tout à la fois. Nous avons intitulé l’expo : « Par la porte du silence ».
Je reçois des échos très touchants et profonds, en anglais, sur ces poèmes de souffles. Je sens à ces réflexions que ce que j’ai tenté de dire avec les mots entre les mots es reçu dans cette civilisation subtile.
Petite séance de remerciements de circonstance. Pendant les speechs coréens, je regarde par la fenêtre en face de moi, et vois au loin, sur la place de la salle des fêtes, des silhouettes qui ferment les bâches sur le riz au séchage. Les montagnes flamboient dans le soleil couchant. Hop, je reçois le micro. J’appelle le traducteur, et dis avec sincérité ma gratitude pour ce séjour inespéré dans ce lieu fécond.
Je lis ensuite mes poèmes en français et je suis très touchée quand chacun des écrivains résidents vient lire la version coréenne du poème qu’il préfère. J’écoute avec émotion comment mes poèmes se sont envolés dans une autre langue, et comment les amis donnent leur intonations.
La soirée continue par un repas dans la salle à manger, augmenté de mets commandés spécialement par les écrivains, de soju et de bière de riz. Dans les rires et la chaleur conviviale, Ho Nam, une des écrivains, me raconte qu’un amérindien, de retour chez lui, au campement de sa tribu, après un grand périple au galop sur son cheval, allait s’asseoir sur la colline et y restait sans bouger pendant des heures. Quand on lui demandait ce qu’il faisait, il disait : « J’attends que mon âme arrive. »
Je vais revenir en Provence à la vitesse du son, et je crois que j’irai derrière chez moi dans la colline, attendre la mienne qui se sera peut-être un peu attardée en Corée.
Cet article est extrait du numéro 80 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


