Bulguksa et Seokguram : deux merveilles de l’architecture bouddhique
Par Valère BERTRAND
Critique d’art

Après le succès d’un premier ouvrage, en 2002, consacré à la Montagne des dix mille Bouddhas, merveilleusement sculptés à même la roche dans la région de Namsan, Gyeongju, l’artiste peintre coréenne Bang Hai Ja, toujours aussi attentive à mieux faire connaître au public français les secrets de la culture et du mystère des lieux sacrés coréens, est à l’initiative de ce second volet intitulé Trésors de Corée.
Une belle réussite, consacrée au monastère de Bulguksa et à la grotte de Seokguram. Deux des plus importants fleurons de l’architecture bouddhique de l’époque Silla (construits au VIIIe siècle), et récemment classés au patrimoine mondial de l’Unesco, dont les précieux textes d’Okyang Chae-Duporge et de Kang Woo-bang (le plus grand spécialiste des arts bouddhiques coréens), nous révèlent « L’art et les idées ».
Une occasion rêvée, au fil des pages, de partager, à la lumière des réalisations des artistes, l’impressionnante richesse spirituelle de cette période où l’art bouddhique coréen a su bâtir quelques-unes de ses réussites les plus remarquables.
Bulguksa et Seokguram, deux des plus importants chefs-d’œuvre de l’architecture religieuse coréenne, offrent la particularité d’être toujours mentionnés ensemble. Sans doute parce qu’ils ont été bâtis lors du même chantier, à partir de 751, et qui devait durer trente ans, mais surtout — et c’est le plus important — parce qu’ils forment un ensemble capital et très rare dans l’histoire de la pensée.
En effet, s’ils sont le fruit incontournable d’une même volonté, opiniâtre, du conseiller d’Etat Kim Dae-seong (700-774), qui a su réunir les fonds et les équipes, Bulguksa et Seokguram ont pu également bénéficier de sa détermination, dès l’origine, de concevoir chacune des constructions comme faisant partie d’un même projet, élaboré comme un tout. Kim Dae-seong profitant de l’occasion pour dédier chacun des sites à la mémoire de ses parents. Bulguksa (littéralement le monastère du Pays du Bouddha) célébrant son père et sa mère, dans cette vie, alors que Seokguram (littéralement l’ermitage de la Grotte de pierre) consacre le souvenir de ses précédents parents, lors d’une vie antérieure.
Voilà pour l’orgueil d’un conseiller d’Etat, l’équivalent aujourd’hui d’un Premier ministre. Mais le plus étrange, une fois que l’on commence à déambuler dans ces différents sites, bien vite, nous vient à l’esprit la certitude qu’il ne s’agit pas d’une banale succession de divers bâtiments, édifiés là, plus ou moins par accident, mais d’un processus complexe, comme il arrive parfois dans ce qu’il est convenu de nommer des œuvres d’art totales. Ces œuvres presque miraculeuses, dont il n’existe qu’une ou deux par siècle, et dont le propos consiste à nous projeter, sans jamais l’a afficher vraiment, dans une sorte d’accélérateur de la pensée, qui rappelle un chemin initiatique. Le plus souvent distribué en trois étapes, dont la première est représentée ici, par la ville de Gyeongju. Symbole de l’agitation des hommes et des multiples tentations. Point de départ également, pour chacun, des premières interrogations. Puis vient la seconde étape : Bulguksa, le monastère réservé aux moines qui ont décidé de quitter leur famille, pour une atmosphère consacrée davantage au travail sur soi et à la méditation. Enfin, ultime étape, Seokguram, la célèbre grotte où le Bouddha a fait le choix de se retirer pour y renaître, sur le chemin de l’Eveil.

Trésors de Corée : Bulguksa et Seokguram , 168 pp., 69 ill., poèmes, plans, photographies de Sylva Villerot et Ahn Jang-heon, dessins de Lee Hi-gab, textes de Kang Woobang et Okyang Chae-Duporge, éditions Cercle d’Art, 49 €.
Le monastère de Bulguksa
Situé à mi-pente du Mont Toham, Bulguksa, régulièrement saccagé lors des guerres, des invasions ou des incendies, ne conserve que peu d’éléments de son architecture originale. En effet, si les différents temples, le plus souvent en bois, ont été, à de nombreuses reprises, restaurés ou entièrement reconstruits, seules nous sont parvenues, intactes et parfaitement conservées, les solides fondations en pierre, les terrasses, les soubassements et les escaliers en forme de pont.
Construites en granit, pratiquement indestructibles, ce sont d’ailleurs les terrasses de 90 mètres de large et de 7 mètres de hauteur, qui s’imposent dès l’entrée à l’attention des visiteurs. Bien obligés, bouche bée, de marquer un temps avant de poursuivre leur ascension. Intimement persuadés qu’ils ne sont pas face à de simples murs, comme il arrive trop souvent, mais devant des agencements harmonieux de pierre naturelle et de pierre taillée qui forcent le respect. Tellement ils respirent, au-delà des siècles, l’intelligence, l’harmonie et la sensibilité. Reflets d’une époque rare où les architectes, les tailleurs de pierre et les différents corps de métier, à l’image des plus grands artistes, ont su, pour un temps, allier leurs savoirs et leurs talents, au service d’une cause qui ne pouvait que les dépasser, mais dont l’inquiétude naturelle ne manque pas encore aujourd’hui de nous faire signe et de nous interroger.
Ainsi que le montrent si bien les travaux des deux photographes du livre qui, n’oubliant pas les vues de moines aux couleurs de l’automne, noyés dans les arbres et les feuilles, ont su également diriger leurs objectifs, sur les détails surprenants des arches de pierre, et des escaliers en forme de ponts, disposés à la manière d’un tableau abstrait, comme l’auraient imaginé Braque ou Picasso. Au point de se demander si ces enchevêtrements de pierres et de cailloux enchâssés les uns dans les autres ne sont pas, au fond, bien plus vivants que nous ? À un rythme différent, certes, mais n’hésitant pas à se laisser emporter, et sans la moindre retenue, dans le tourbillon sans fin de l’action inexorable du temps.

Vue générale de Bulguksa avec son majestueux escalier en granit. L’installation du temple en surplomb a pour fonction de marquer la supériorité du monde de Bouddha par rapport au monde terrestre.
Le Bouddha a bon dos
Autre réussite du livre, cette idée remarquable dont le propos est de transporter le lecteur, dès la couverture, dans la position très inhabituelle du pèlerin, perdu dans la foule. Mais un pèlerin, pas du tout anodin, puisqu’il a le don de vous ressembler, trait pour trait ! Au point de vous projeter, par la magie d’une simple photo, comme au pied d’une montagne, à l’ombre du grand Shakyamuni. Une position rare, réservée le plus souvent aux proches ou aux plus méritants mais qui vous oblige à vous demander, sans fanfaronnade, ce que vous souhaitez « vraiment » faire de votre propre vie ? Qui suis-je ? Que retenir de cet enchaînement toujours renouvelé de pensées, dont vous ne parvenez que très rarement à saisir le sens ? Devenir bouddhiste ? Se faire moine ? Comment suivre la voie empruntée par le Bouddha ? Comment suivre son exemple ? Autant de questions que le livre n’aborde jamais ouvertement, mais qui ne manquent pas, au fil des pages, de remonter à la surface, pour mieux « vous chatouiller ».

Grotte de Seokguram Maitreya, bodhisattva en contemplation, dans une posture détendue et élégante, attrape son pied émergeant des pétales de lotus.
Dans les pas de Bouddha : la grotte de Seokguram
Mais avant d’arriver-là, il vous a fallu dans un premier temps emprunter, à flanc de montagne, depuis le monastère de Bulguksa, un sentier de trois à quatre kilomètres, afin d’aboutir, non loin du sommet du mont Toham, à la célèbre grotte de Seokguram. Le site le plus visité en Corée. À l’intérieur, la déambulation est simple. Un étroit couloir précédé d’une entrée de forme carrée donne sur la salle principale où se tient le Bouddha. Toujours en évidence, dès l’entrée. Alors que sur les murs latéraux de l’antichambre et du couloir, deux gardiens (les Vajrapanis), prêts à faire le coup de poing, précèdent les quatre Lokapalas, armés d’épées et piétinant le démon. Sans ménager leur peine, ils scrutent avec attention les points cardinaux. C’est la garde rapprochée. Enfin, deux colonnes imposantes, rappellent, de manière symbolique, à celui qui voudrait en franchir le seuil, qu’il s’agit cette fois ni plus ni moins d’abandonner le monde du désir et de la reproduction pour accéder à un niveau supérieur de conscience. L’esprit toujours en éveil.
Comme on l’aura compris, Trésors de Corée est un livre étonnant. Avec cette volonté, affichée dès la couverture, d’inverser la proposition habituelle qui consiste à multiplier les vues du Bouddha, le plus souvent de face. Une manière aujourd’hui bien maîtrisée, mais qui conduit le lecteur à progresser nonchalamment du bout des doigts, un peu à la va-vite, en sautant d’une page à l’autre, sans trop se soucier. Comme on le ferait d’un livre d’images ou d’un recueil de cartes postales. Alors qu’en prenant, dès la première page, le parti de projeter le lecteur dans les habits du Bouddha, il est bien obligé de se demander ce qu’il fait là. Soudain : tout bascule ! Le livre devient piqûre de rappel.
Cet article est extrait du numéro 94 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


