Au soleil couchant, la Corée crépusculaire.

Par Alexis BROCAS, Critique littéraire

Au soleil couchant, la Corée crépusculaire.

Le 25 juin dernier, le grand auteur coréen Hwang Sok-yong a reçu le prix de littérature asiatique Emile Guimet pour son roman Au soleil couchant*. Et c’est peu dire que le roman correspond à la volonté du fondateur du prix, qui entendait récompenser des romans montrant une Asie protéiforme et inattendue.


*Au soleil couchant de Hwang Sok-Yong, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Editions Philippe Picquier, 168 p., 17,50 €

Dire le revers du miracle coréen. Ecrire ce qui a été perdu quand le pays est passé de la misère de l’après-guerre à l’ultramodernité. Raconter un monde qui n’existe plus que dans la tête des gens. On soupçonne peu, vu de France, que les gratte-ciels de Séoul abritent une telle mélancolie, un tel sentiment de perte. Ils imprègnent Au soleil couchant, le splendide roman de Hwang Sok-Yong. Ici, le grand écrivain de Corée du Sud s’éloigne ici de sujets politiques pour traiter un thème plus large : celui de la modernité.

Le ton est d’abord celui de son premier narrateur. « Il y a fort longtemps, je suis arrivé à la conclusion qu’on ne peut pas faire confiance à l’homme », confie laconiquement Park Minwoo. Lui est un artisan de la Corée moderne. Un architecte qui trempe dans le milieu peu clair de la promotion immobilière. Sans trop se mouiller. Mais sans illusion, car « les architectes laissent des constructions derrière eux. Mais ce qu’ils laissent, ce peut n’être rien d’autre qu’une figure hideuse de la cupidité ». Un jour, au sortir d’une conférence, une jeune fille lui donne le numéro d’une figure de son enfance. Elle s’appelle Cha Soona et comme Park Minwoo, a grandi, à Jaemong, un « village de la lune » - une agglomération déshéritée, faites de baraques sans vitres. Précisément le genre de village que les projets immobiliers de Park Minwoo ont anéanti…

C’est à l’aune de ce monde perdu, que Minwoo juge le monde d’immeubles sans mémoire qui l’a remplacé. Car autrefois avait un avantage sur aujourd’hui : dans les quartiers pauvres, il existait des communautés. Les promoteurs les ont chassées, souvent par la violence – et l’auteur nous raconte dans des pages glaçantes les méthodes pour venir à bout des pauvres gens qui s’accrochent à leurs terres. Et les immeubles ont poussé, laissant derrière eux des milliers d’habitants déracinés et désorientés…

Minwoo est un juge aussi sévère pour son époque que pour lui-même. Sa lucidité désespérée nous révèle la Corée moderne comme un décor creux : « les immeubles en béton armé et les charpentes métalliques qui se dessinent ici et là dans la plaine avaient à mes yeux la réalité du monde virtuel des jeux vidéo. » Les relations de Minwoo avec sa femme – qui lui a été présentée par un protecteur – et sa fille ne sont pas plus tangibles : toutes deux vivent aux Etats-Unis depuis des années. Park Minwoo ne s’en émeut pas : son ascension, de la colline de Jaemong aux sommets de sa profession, lui a surtout enseigné un cynisme, un détachement proprement inhumain. Minwoo a appris à cultiver les amitiés utiles, à se trouver des protecteurs… Tout cela en s’écartant peu à peu de ses vrais amis : quand un de ses vieux compères d’université meure, il l’apprend bien après les obsèques.

Hwang Sok-yong © Paik Dahuim.

Park Minwoo ne le sait pas, au début du roman, mais ce qui le rattache à la vie, ce sont ses souvenirs, ceux-là même que le retour de Cha Soona dans son univers lui remettent en mémoire – et c’est avec une grande habileté que l’auteur passe du présent à un passé traité sans indulgence, mais empreint d’humanité. Le roman réserve de larges sections à l’enfance de Minwoo à Jaemong. A l’époque il est membre d’une petite bande de sympathiques voyous qui se disputent des places où cirer les chaussures, et affrontent une bande rivale menée par un maître de taekwondo. L’auteur excelle à dire l’enfance, les bagarres, l’amitié, et le premier amour, pour la seule lycéenne du village. Une fille nommée Cha Soona, et qui, contrairement à lui, n’a pas eu la chance de prendre le train de la modernité en marche.

Seuls, la trajectoire et le regard de Park Minwoo suffiraient à faire tenir le roman. Mais pour donner du champ à son récit, l’auteur le double d’un autre. Celui d’une jeune fille, Jeong Uhee, 29 ans, dramaturge qui s’épuise à survivre. Autrement dit, après nous avoir présenté le point de vue sans concession d’un des bâtisseurs de la Corée moderne, l’auteur nous montre celui de quelqu’un qui n’a rien connu d’autre. Et nous révèle comment leurs destins s’opposent. Dans la Corée en voie de modernisation des années 1980-90, Park Minwoo a vécu une ascension continue, quand la vie de Uhee est une vaine course de la supérette où elle travaille aux répétitions de ses pièces qui ne marchent pas, en passant par son studio à moitié enterré, avec vue sur les jambes des passants, qui prend l’eau les jours de pluie. Et elle est aussi seule que Minwoo.

Un jour pourtant Uhee se fait une sorte d’ami, un garçon baptisé Kim, 31 ans, qui erre de petit boulot en petit boulot, et a par ailleurs travaillé dans les chantiers de construction… Sa mère vient d’ailleurs du même quartier que Park Minwoo et c’est par ce biais que l’auteur reliera les trois personnages. En racontant leurs trois destins de sorte qu’ils s’éclairent mutuellement, mais sans leur permettre de s’atteindre…

C’est un autre motif de ce livre : la solitude. Park Minwoo avec sa réussite inutile et son regard implacable, Uhee avec sa pauvre vie agitée et qui pourtant n’avance pas, Kim avec son incapacité à s’accrocher à rien sont des naufragés isolés dans un océan humain. Et à cette solitude induite par la modernité, le lecteur oppose fatalement la vie communautaire qui lui aura été décrite. Jusqu’à cette citation glaçante, qui vient commenter une scène de suicide collectif : « Comment avons-nous fait pour donner à nos enfants pareils destins ? » Park Minwoo a la réponse : toute sa carrière, il a vu des villages remplacés par des immeubles. Et ces immeubles générer des vies semblables à celle de Uhee.

Mais ce roman n’est pas seulement le récit des errances de deux personnages aux antipodes de la société coréenne. Entre eux, l’auteur instaure tout un jeu d’échos romanesque, et une histoire d’amour inaccomplie. Celle qu’auraient dû poursuivre Cha Soona et Park Minwoo, quand ils étaient les deux seuls lycéens de leur village. Des décennies plus tard, les messages de Soona, qui entreprend de raconter sa propre vie, ajoutent une autre couche à la narration : le point de vue de quelqu’un qui est resté dans son quartier d’enfance. Ses communications ouvrent aussi la voie à une réflexion sur la fiabilité de la mémoire et la virtualité de nos souvenirs.

Et c’est là que le roman décolle de son socle réaliste. Tout est virtuel, se dit un jour Uhee en songeant à ses jeux vidéo, à ses films téléchargés et à ses scénarios – auxquels pourraient s’ajouter ses boulots sous-payés, et sa relation désexualisée avec Kim.

Park Minwoo ne le dirait pas autrement, avec son mariage sans poids, son travail poursuivi sans foi, et ce grand projet – celui d’un Asia Center-dont il a dessiné les plans, qui se révèlera un projet factice, inventé par un financier aux abois pour attirer des capitaux… Face à cet autrefois qui avait la rude consistance de la pâte à poisson dont le père de Park Minwoo faisait commerce, la modernité n’est donc qu’un songe creux ? Pas exactement. Hwang Sok-Yong n’est pas un antimoderne : à travers un collègue de Park Minwoo, Kim Ki-Yeong, il montre que l’architecture moderne, quand elle ne se fonde pas sur la seule cupidité, peut aider à resserrer les liens entre les gens.

Un jour Kim Ki-Yeong avait envoyé un mot à Park Minwoo. « Quelle place avez-vous réservé à l’homme dans vos projets architecturaux ? » Réponse : aucune. Mais les dernières pages ouvrent la possibilité d’une rédemption. Park Minwoo a été l’un des artisans de la Corée moderne. Peut-être deviendra-t-il celui d’une Corée plus humaine.

Sophie Makariou, présidente du Musée national des Arts asiatiques - Guimet remettant le prix 2018 à l’éditeur du livre Philippe Picquier.

“Le prix Emile Guimet de littérature asiatique

Du fondateur du Musée national des Arts asiatiques – Guimet, il reste l’image d’un riche industriel collectionneur aimant le voyage et l’histoire des religions. Plus méconnu est son engagement pour l’éducation et son goût des belles lettres. A travers la création du prix Emile Guimet de littérature asiatique, c’est donc à la fois à l’auteur des Promenades japonaises, à l’infatigable explorateur, ainsi qu’à l’amoureux des civilisations d’Extrême-Orient que le musée rend hommage. Ce prix récompense chaque année un roman ou un récit fidèle à la volonté de son fondateur : faire découvrir une Asie diverse et toujours surprenante.

Au soleil couchant, du grand écrivain coréen Hwang Sok-Yong, publié aux éditions Philippe Picquier a reçu le 25 juin le prix Emile Guimet de littérature asiatique 2018. Le musée poursuit ainsi sa volonté de mettre en valeur les cultures d’Asie et s’inscrit dans la droite ligne de l’engagement de son fondateur en faveur de la littérature.

Présidé par Brigitte Lefèvre, le jury a été séduit par la puissance d’évocation de ce livre décrivant une Corée à rebours de tous les clichés qui peuvent nourrir un imaginaire étranger. Au soleil couchant s’est ainsi imposé parmi les six ouvrages sélectionnés.*”

*Les cinq autres livres qui ont concouru pour le prix 2018 étaient Le jeu du chat et de la souris, A Yi, Stock, (Chine) ; Le magicien sur la passerelle, Wu Ming-yi, L’Asiathèque (Taïwan) ; Le Prisonnier, Omar Shahid Amid, Presses de la Cité (Pakistan), La colère de Kurathi Amman, Meena Kandasamy, Plon (Inde) et Les mensonges de la mer, Nashiki Kaho, Philippe Picquier (Japon).





Cet article est extrait du numéro 97 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


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