À la rescousse des naufragés de l’île de Bigeum
Par Pierre-Emmanuel ROUX
Attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université Paris VII

Qui a dit que les premiers contacts entre la France et la Corée au XIXe siècle se résument à l’histoire de quelques missionnaires persécutés ? Ou encore à cette fameuse invasion manquée de la péninsule, en 1866, et à ce pillage des manuscrits royaux finalement restitués par le gouvernement Sarkozy au printemps 2011 ? L’histoire d’un naufrage permet de revisiter ces idées largement admises.

On oublie trop souvent que nos navires baleiniers fréquentèrent eux aussi les mers d’Asie orientale et plus particulièrement les côtes coréennes au milieu du XIXe siècle. Les cétacés étaient en effet prisés à l’époque non seulement pour leur graisse, dont on extrayait une huile d’éclairage, mais aussi pour leurs fanons souples et élastiques qui jouaient un rôle prépondérant dans l’industrie du corset, du fouet, du faux col ou du parapluie.
Toute personne un peu curieuse des choses de la Corée connaît, parfois inconsciemment, l’un de ces baleiniers. Naviguant au beau milieu de la mer de l’Est (mer du Japon), Le Liancourt découvrit les îlots Dokdo en janvier 1849, sans savoir qu’il donnerait bien du grain à moudre tant aux nationalistes coréens que japonais, dont les revendications territoriales font régulièrement la une des actualités. Ces îlots sont encore dénommés aujourd’hui « Rochers Liancourt » sur de nombreuses cartes occidentales dont celles de Google Maps.
Un baleinier moins célèbre aujourd’hui, Le Narval, connut pour sa part une n tragique au début du mois d’avril 1851 en s’échouant sur Bigeum, une île située au large de la province du Jeolla. Du 20 avril au 8 mai suivant, le premier consul français de Shanghai, Charles de Montigny (1805-1868), prit le commandement d’une expédition de sauvetage qui l’amena dans le sud-ouest de la Corée. À la différence de la découverte de Dokdo, passée largement inaperçue à l’époque, cette aventure connut un greand retentissement, au point d’être relatée avec force détails dans la correspondance diplomatique française, la presse britannique et la paperasserie administrative coréenne dont nous allons maintenant reconstituer la teneur.
LE NAUFRAGE DU NARVAL
Le Narval était un navire de 495 tonneaux placé sous les ordres du capitaine Rivalan et pourvu d’un équipage de vingt-neuf hommes, essentiellement Français, mais aussi avec quelques Portugais, un Chilien et un Canaque. à l’instar de ses semblables, il accusait non seulement la longueur des campagnes dans le Paci que, mais répondait en tout point à l’idée qu’on peut se faire d’un enfer flottant. C’est d’ailleurs dans une atmosphère de révolte que, le 24 février 1851, le vaisseau mit le cap sur la mer de l’Est, au départ des îles Mariannes. C’est néanmoins en mer Jaune qu’il fut aperçu un mois plus tard. Le 29 mars, il fut repéré par un fonctionnaire coréen au large de l’archipel de Gogunsan, tandis qu’il barrait en direction du sud-ouest. Dans les jours suivants, à deux reprises, les autorités voulurent interroger par écrit les passagers du « navire aux formes étranges » (iyangseon), sans succès. Ces derniers avaient en effet répondu dans « une écriture semblable au sanskrit », avant de poursuivre leur route. Finalement Le Narval, déjà en piteux état, quoique bravant encore les vents et les courants, s’échoua dans la nuit du 2 au 3 avril sur l’île de Bigeum.
à peine extraits de l’épave, les naufragés furent questionnés par le fonctionnaire local à grand renfort de dessins sur le sable, de gestes et mimiques, sans que le mystère de leur identité ne fût finalement percé. Lesdits étrangers, pour leur part, comprirent tant bien que mal qu’ils étaient à « Tiosane » ou « Tiosang », autrement dit Joseon. Les autochtones avaient en effet coutume d’annoncer aux étrangers accostant en Corée qu’ils se trouvaient au royaume du Joseon, bien que le terme ne pût forcément pas trouver grande signification pour des oreilles occidentales.
S’imaginant que Tiosang était le nom de l’île, et courir les pires dangers en restant sur place, neuf membres de l’équipage s’échappèrent à bord d’un canot dans la nuit du 9 avril, sans même en avertir leur capitaine. Après une traversée périlleuse de la mer Jaune, ils débarquèrent près de Shanghai, d’où des vaisseaux britanniques chargés d’opium les conduisirent jusqu’à Montigny, le 19 avril. Le consul prit sans tarder la décision de se porter au secours des malheureux. Son départ intervint dès le lendemain, malgré les moyens de fortune dont il disposait : une lorcha* de moins de cent tonneaux, une boussole, un sextant et une carte, sans oublier assez de fusils et de sabres pour armer tout son monde. à ses côtés figuraient son interprète, Michel- Alexandre de Kleczkowski, le directeur d’une maison de commerce britannique à Shanghai, James MacDonald, un proche parent du capitaine Rivalan résidant lui aussi à Shanghai, Monsieur Bidet ; se joignirent encore à eux cinq matelots du Narval ainsi qu’une vingtaine d’autres personnes, « Chinois, Lascares et Tagales », qui composaient l’équipage.
* Terme d’origine portugaise. Il s’agissait d’une embarcation à coque européenne et au gréement chinois.

L’EXPÉDITION DE SAUVETAGE
Après cinq jours d’une navigation pénible, de vents contraires et de pluies, la lorcha arriva en vue de terre, le 25 avril, sans savoir qu’il s’agissait de Jeju. Accostant au sud-ouest de l’ île, Montigny y rencontra un « mandarin à cheval » qui, assisté de ses subordonnés, et sous l’œil de centaines de badauds venus dévisager les mystérieux étrangers, se présenta comme le « Général protecteur des frontières ». Ce dénommé Yi Hyeongong n’était en fait que le petit fonctionnaire local en charge de ce district de l’île, celui de Daejeong.
Le premier contact se borna à quelques mimiques échangées sous une pluie torentielle. Le consul, préférant poursuivre cette « conversation » par écrit sous un endroit abrité, saisit son homme par le bras et le mena jusqu’à sa monture sur laquelle il le t monter, pendant qu’un matelot retenait la bride de son cheval. Mais Yi s’enfuit, avant de s’enfermer dans le fortin voisin. Au bout de quelques heures, le consul trempé jusqu’aux os se résolut à en enfoncer les portes, pensant « que c’était la coutume en ce pays de les ouvrir soi-même », et aperçut bientôt son interlocuteur. Les deux hommes entamèrent alors un dialogue par écrit, avec le secours de MacDonald et de Kleczkowski, qui écrivaient les demandes de Montigny en chinois et traduisaient les réponses de Yi en français. Tout cela fut de peu de secours et le consul ne tira rien de son hôte. Bien entendu, celui-ci n’avait pas connaissance du naufrage et n’avait jamais entendu parler de l’île de Tiosang... Il ne resta plus à Montigny qu’à proposer un nouvel entretien pour le lendemain, cette fois avec la hiérarchie de Yi Hyeongong.
La seconde audience eut lieu à bord de la lorcha, sur une mer démontée, et sous l’œil grand ouvert d’une vingtaine de fonctionnaires coréens. On réitéra les questions déjà posées la veille, sans obtenir des réponses plus satisfaisantes. L’octroi immédiat d’un pilote fut même refusé aux étrangers. Ce qu’entendant, Montigny répondit aux Coréens avec beaucoup de sang-froid et de fermeté « que notre vie était en danger, que par conséquent et sur leur refus, je les considérer comme mes prisonniers et que j’allais remettre sous voiles et chercher un meilleur mouillage ». L’effet de cette menace fut aussi prompt que décisif, puisque le consul obtint sur-le-champ pas moins de quatre pilotes pour continuer sa route.
L’ARRIVÉE SUR L’ÎLE DE BIGEUM
La lorcha mouilla encore deux jours sur les côtes de Jeju en raison d’une mer agîtée. Montigny pro ta de cette occasion pour obtenir la certitude qu’il se trouvait bien sur l’île de « Quelpaert* » et recueillir des vivres, payés « au moyen d’étoffes anglaises, de vins et surtout de liqueurs fortes (les Coréens en sont très avides ainsi que de tabac) l’argent ayant été refusé ».
* « Quelpaert » resta pour les Occidentaux le nom de Jeju jusqu’à la n du XIXe siècle. Il s’agissait en fait d’une contraction du mot « quelque part » !
Ne pouvant s’éterniser sur place, l’équipage reprit la mer en direction du nord. Traversant le bras de mer séparant Jeju du continent, l’embarcation se retrouva bientôt au milieu de ce chapelet d’îles constituant l’archipel de Corée, au large du Jeolla. Au milieu de ce labyrinthe insulaire, le consul ne tarda pas à perdre espoir, d’autant que les marins du Narval croyaient reconnaître l’île de Tiosang dès lors qu’ils apercevaient le moindre morceau de terre. Les recherches se poursuivirent sans succès pendant deux jours et une nuit.
L’île du naufrage fut enfin aperçue le soir du 1er mai, et l’équipage foula le sol après avoir jeté l’ancre et tiré trois coups de canon. Montigny y trouva les vingt baleiniers qu’il imaginait condamnés à la servitude puisqu’ils étaient, aux dires de MacDonald, « emprisonnés dans deux cellules étroites où ils manquaient complètement d’air ». Ce que le consul ne savait pas, c’est qu’après l’évasion des neuf autres marins, le gouverneur du Jeolla, Yi Yuwon, avait affecté quatre fonctionnaires à la surveillance du reliquat des naufragés. Leur nom étant incompréhensible aux Coréens, on les avait donc affublés d’un numéro pendu autour du cou. Montigny ne fut pas long à se persuader que sa venue salvatrice évitait aux infortunés un départ « pour le continent coréen où ils auraient certainement péri de faim et de misère ».
Cette crainte française était conforme aux clichés véhiculés sur la Corée depuis le XVIIe siècle. Ce bric-à-brac théorique s’inscrivait également dans le droit l du sort connu pour être réservé aux marins échoués sur les côtes japonaises. La Corée, perçue comme davantage hostile aux étrangers que l’archipel nippon, la chose allait presque de soi, en dépit du fait que les autorités péninsulaires traitaient généralement les rescapés bien mieux que l’administration japonaise. Depuis plusieurs siècles, l’« assistance aux peuples venus de loin » (yuwon) était même le point central de la politique coréenne face aux naufragés. Toujours est-il que cette politique garantissant tout le nécessaire aux marins échoués sur les côtes était totalement ignorée des Occidentaux.
Au lendemain de son débarquement sur Bigeum, Montigny adressa une missive aux autorités coréennes pour les remercier de leur « humanité envers ses 29 compatriotes », mais il les avertit que leur gouvernement était coupable d’avoir ni plus ni moins « manqué de respect envers le grand royaume de France en se permettant de faire enfermer des Français pour les envoyer en Corée à son souverain ». Il alla même jusqu’à dire que « si d’autres Français éprouvaient encore en Corée la moindre insulte, la moindre atteinte à leurs droits d’hommes libres, j’en serais averti dans les six jours et que le Tonnerre des canons Français pourrait faire trembler la capitale de ce Royaume elle-même ».
Montigny n’ébranla pourtant guère le magistrat et sa lettre ne fut jamais acheminée à Séoul. On sait par contre que le gouverneur du Jeolla projetait de traiter au mieux les baleiniers et qu’il avait prévu d’affréter un navire afin de les ramener en Chine. Cette mesure semblait correspondre aux désirs émis par les intéressés, lesquels avaient été déduits d’après leurs mimiques et, semble-t-il, leurs maigres rudiments de chinois. Toutefois, la chambre de Défense des frontières (Bibyeonsa) ayant, depuis Séoul, donné son aval le jour de l’arrivée de Montigny sur Bigeum, le rapatriement par les Coréens perdit de fait toute raison d’être.

Au terme d’un festin copieusement arrosé au champagne et aux alcools coréens, le consul et son équipage reprirent la mer, le 3 mai, pour Shanghai où ils mirent le pied cinq jours plus tard. L’histoire du Narval se propagea rapidement au sein de la communauté occidentale de Chine, et le consul s’arrogea tout le mérite avec son interprète. Son autoportrait héroïque fut également relayé par tous les Français de passage à Shanghai. Nous tenons par exemple du comte Alfred de Moges un portrait dithyrambique sur le compte du consul qu’il eut l’occasion de croiser en 1857 : « C’est l’homme comprenant le mieux la Chine que de Corée et que les quinze hommes d’équipage sont retenus en captivité. Il n’a point de une lorcha portugaise et part avec son interprète. Il essuie en mer de très gros temps, il rien ne le rebute. Il débarque malgré les autorités coréennes, il s’avance dans l’intérieur, - prisonniers qu’on allait conduire dans les mines, il les arrache à la plus dure captivité, et délivrés, ne devant cet admirable résultat qu’à sa seule énergie ! »
L’affaire du Narval fut une véritable aubaine pour Montigny. Pendant près de dix ans, il fit valoir au Quai d’Orsay que la question baleinière redonnerait un dynamisme économique à toute l’Asie orientale, insistant sur la nécessité de pouvoir relâcher en Corée, de manière à y obtenir des vivres et un soutien logistique en cas de naufrage, sans pour autant risquer, comme on le croyait, une réduction en esclavage. Fort de son expérience, Montigny se présenta comme le seul homme capable de mener à bien une nouvelle expédition dans la péninsule, mais Paris rejeta finalement ses propositions. Toujours est-il qu’avec son expédition sur Bigeum, Montigny restera certainement le premier consul étranger à avoir jamais foulé le sol coréen.
Le lecteur curieux de l’histoire du Narval pourra se reporter, pour plus de détails, à notre ouvrage, La Croix, la baleine et le canon : La France face à la Corée au milieu du XIXe siècle (Le Cerf, 2012).
Cet article est extrait du numéro 86 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


