130 ans de relations diplomatiques franco-coréennes, une nouvelle année croisée France-Corée

Par Marc ORANGE
Ancien directeur de l’Institut d’études coréennes du Collège de France

130 ans de relations diplomatiques franco-coréennes, une nouvelle année croisée France-Corée

L’article 13 du Traité d’Amitié, de Commerce et de Navigation entre la France et la Corée, signé à Séoul le 4 juin1886.

Lorsque la France et la Corée signèrent un traité d’amitié, de commerce et de navigation le 4 juin 1886, les deux pays avaient eu l’occasion de se découvrir durant les années précédentes mais dans des circonstances pas toujours harmonieuses (meurtre de missionnaires français, expédition de l’amiral Roze sur l’île de Kanghwa). Le climat étant devenu plus paisible et des nations occidentales ayant déjà signé des traités auparavant, la France se décida à son tour à signer un traité. L’échange des ratifications eut lieu le 30 mai de l’année suivante.

En négociant ce traité, Georges Cogordan, le négociateur français, espérait insérer une clause protégeant les catholiques. Ce ne fut pas possible eu égard à la résistance coréenne sur ce sujet. Toutefois, même si le texte peut paraître reproduire les traités précédemment conclus, l’article IX, §2 stipule que « Les Français qui se rendraient en Corée pour professer la langue écrite ou parlée, les sciences, les lois ou les arts, devront, en témoignage des sentiments de bonne amitié dont sont animées les hautes parties contractantes, recevoir toujours aide et assistance. Les Coréens qui se rendront en France y jouiront des mêmes avantages. » La grande nouveauté était la présence du verbe « professer » qui devait permettre aux missionnaires d’enseigner la religion chrétienne. À noter également la rédaction de ce texte en français et en chinois : en cas de mauvaise compréhension du texte, le français faisait foi.

Portrait de Victor Collin de Plancy (1853-1922) par Henri Bénard, huile sur toile (inv. 23. 2. 2). Photo : Carole Bell / Cliché : Musée des Beaux- Arts de Troyes

Collin de Plancy, nommé commissaire du gouvernement, prit son poste en 1887. Les Coréens furent sensibles au fait qu’il occupait un poste indépendant relevant de Paris et non de l’ambassade de France en Chine. Collin de Plancy essaiera de mener une politique pacifique. En retard pour placer des conseillers politiques ou financiers auprès du roi à l’instar des premiers pays signataires, il essaiera de faire connaître la France d’une autre façon, soit en proposant une entreprise française pour mener de grands travaux, soit en recommandant une entreprise française ou un Français pour une tâche particulière (architecture, mines, arsenal, etc.). Par exemple, l’entreprise Fives-Lille fut choisie pour construire une ligne de chemin de fer reliant Séoul à Uiju à la frontière chinoise mais, deux ans plus tard, elle renoncera finalement à construire cette ligne. Sans vouloir les citer tous, retenons les noms de Clémencet qui réorganisa le service postal permettant ainsi à la Corée de rejoindre l’Union postale universelle en janvier 1901 et de Laurent Crémazy, directeur d’une école de droit et traducteur du code pénal de la Corée. Mentionnons aussi Maurice Courant qui, affecté comme traducteur à la légation, porta un intérêt particulier à la littérature coréenne et publia l’incontournable Bibliographie coréenne, ouvrage montrant bien que les Coréens avaient leur propre littérature. C’est aussi avec l’aide de Collin de Plancy que la Corée fut présente lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris. Toutes ces aides visant à moderniser la Corée furent stoppées à partir de 1905 lorsque le Japon lui imposa un protectorat (la légation devient alors un consulat). Cependant, en matière politique, la France resta sur ses gardes. Par exemple, lorsque le roi, craignant pour sa personne, demande indirectement de l’aide (asile possible à la légation de France), Collin de Plancy ou ses remplaçants donnent des réponses évasives.

L’emprise du Japon s’accroissant, les relations franco-coréennes deviennent plus légères. On a conscience que le Japon interfère de plus en plus dans les a aires coréennes mais on ne fait rien pour aider la Corée. De plus, on doit renouveler un accord commercial avec le Japon et il ne faut donc pas agacer ce pays... Quant à l’opinion française, elle est, dans l’ensemble, pro-japonaise (le Japon a su se moderniser, accéder à la civilisation, ses colonies apportent la richesse et contribuent au commerce international, etc.). La France n’a pas non plus d’intérêts en Corée. Et comme les autres pays acceptent la situation, elle suit. Excepté une aide de particuliers à des représentants du gouvernement provisoire coréen séjournant à Paris (1919-1920) et l’installation provisoire de celui-ci sur la concession française de Shanghai (1931), la France, à l’époque, ne s’occupe plus guère de la Corée.

Les liens se renouent après la division de 1948 : la France reconnaît la république de Corée (15/12/48) et envoie un diplomate dès janvier 1949. Il y trouve une situation tendue et difficile et se demande s’il faut repartir sur la base du traité de 1886. La guerre de Corée met fin à ces interrogations. La présence du bataillon français de l’ONU est le signe d’un engagement auprès de la Corée. Mais, à la fin de la guerre (1953), la Corée apparaît comme appartenant à la sphère américaine ; la France est, elle, occupée par le Vietnam et l’Afrique. Toutefois, le 10 octobre 1958, un accord est signé pour élever les relations au niveau d’ambassade. La situation troublée en Corée (chute de Yi Seung-man en 1960 – arrivée au pouvoir de Park Chung-hee en 1961) ne permet guère d’en faire plus. La France dénonce la politique américaine au Vietnam et n’apprécie pas de voir des troupes coréennes non combattantes d’abord (1964), puis combattantes ensuite (les Dragons bleus, 1965), s’engager aux côtés des Américains. Elle décide le retrait du détachement de la France du commandement des Nations-Unies. Il n’y reviendra que 20 ans plus tard. Qui plus est, l’installation d’une antenne commerciale nord-coréenne à Paris et du Gegfracor (Groupement d’intérêt économique français à Pyeongyang, 1968) n’arrange pas les choses.

Les relations seront moins tendues la décennie suivante : on note la reprise de visites de délégations parlementaires en Corée, Kim Jong-pil, Premier ministre et Kim Yong-shik, ministre des Affaires étrangères, viennent en France (mai et août 1973). D’autres visites réciproques suivront. L’association France-Corée fut créée (1976). Yu Seok-hon, alors ambassadeur en poste (1974-1979, 1982-1985), ne fut sans doute pas étranger à ce réchauffement des relations.

La décennie suivante fut assombrie par la visite de François Mitterrand, accompagné de Lionel Jospin et de Gaston Deferre, à Pyeongyang (février 1981) : la Corée du Sud craint que ce ne soit que le début du processus de la reconnaissance du Nord. Jean-François Poncet va à Séoul (avril 1981) pour calmer le jeu mais l’année suivante Séoul pense que la France fait du chantage avec le Nord pour obtenir de nouveaux contrats. La visite de Claude Cheysson (août 1982) rassure un peu les Coréens malgré le voyage (avril 1982) du sénateur Machefer en Corée du Nord pour les 70 ans de Kim Il-sung puis l’échange de délégations parlementaires avec le Nord (novembre 82 et décembre 83). Il faudra le voyage de Laurent Fabius, en ce même mois de décembre, déclarant que la reconnaissance de la Corée du Nord n’était pas d’actualité, pour apaiser l’atmosphère. Cependant, la nouvelle appellation de la délégation nord-coréenne désormais appelée délégation générale (décembre 1984) entraînera l’annulation du voyage d’Édith Cresson, alors ministre du Commerce extérieur, prévu en janvier 1985. Malgré ces incidents, la fin de la décennie fut moins agitée ; deux présidents coréens vinrent en France : Chon Doo-hwan (avril 1986) et Roh Tae-woo (nov. / déc. 1989). Visite qui permettra, entre autres, à ce dernier d’essayer le TGV. En outre, une nouvelle place fut inaugurée à Paris, en octobre 1987, par Jacques Chirac : la place de Séoul.

Le président coréen Kim Young-sam fut le premier chef d’État étranger à se voir décerner le titre de docteur honoris causa de l’Université Paris IV Sorbonne, lors de sa visite officielle en France en mars 1995.

Le président français Jacques Chirac, signant le livre d’or de l’exposition “Hommage à Bernard Anthonioz”, qui a eu lieu au Centre Culturel Coréen en octobre 1997. À sa gauche, Cho Seong-chang, directeur du Centre. À sa droite, Mme Geneviève de Gaulle-Anthonioz (†), qui fut présidente de ATD Quart Monde.

Le président Chirac sortant du Centre accompagné par l’ambassadeur de Corée en France - de l’époque -, M. Lee See-young (à sa droite) et le directeur du Centre Culturel Coréen M. Cho (à sa gauche).

La décennie 90 connut aussi quelques divergences franco-coréennes, même si elle commença par un accord de coopération militaire signé entre Jean-Pierre Chevènement et son homologue coréen Lee Sang-hoon. À l’occasion de sa visite à Séoul (septembre 1993), François Mitterrand remit au président Kim Young-sam un des manuscrits rapportés par l’amiral Roze lors de son expédition de 1866. Les Coréens crurent que c’était l’amorce d’un retour rapide des autres livres mais aucune promesse ne fut faite alors ; tout au plus parla-t-on de prêts croisés. La presse coréenne soupçonna Mitterrand d’avoir rendu ce livre pour faciliter la vente du TGV à la Corée (ce dernier fut choisi par la Corée quelques mois plus tard (avril 1994) et, lorsque Kim Young-sam vint à Paris au mois de mars 1995, les Coréens furent étonnés de ne pas le voir revenir avec les livres sous le bras. Les réunions et discussions au sujet de ces livres furent nombreuses mais n’aboutirent à aucun résultat. Les Coréens en firent une fixation jusqu’à publier une publicité dans Le Monde (7 mars 2007) montrant des livres enchaînés avec cette mention : « Tant que les archives Oe-Gyujanggak, pièce importante de notre patrimoine culturel, ne nous auront pas été restituées, nous, Coréens, ne retrouverons pas le sommeil. » En 2010, Nicolas Sarkozy se rendit à Séoul pour participer au G 20 et décida de les rendre à la Corée car « Ces documents ont vraiment attrait (sic) à l’identité coréenne ». Mais ces livres, conservés à la BNF depuis plus de 100 ans, étaient des biens inaliénables. Il fut donc décidé de les prêter pour 5 ans, ce prêt étant renouvelable... Suite à ce « geste emblématique » (selon Jack Lang), ces livres sont maintenant à Séoul et les Coréens, apaisés, ont retrouvé le sommeil.

Malgré un article du Monde du 5/6 mars 1996 intitulé « Les relations entre la France et La Corée sont euphoriques », il nous faut rappeler que la vente envisagée (octobre 1996) de Thomson Multimédia à Daewoo Electronics, pour 1 franc symbolique, suscita une levée de boucliers en France contre ce cadeau financier et ce bradage technologique. Elle fut annulée. Par la suite, la crise financière de 1997, les différents déboires de Daewoo (problèmes du président Kim Woo-choong, faillite de diverses branches de Daewoo) permirent d’effacer cette brouille.

Les lecteurs de ces lignes trouveront peut-être que la France et la Corée ont connu pas mal de désaccords. Mais on pourrait leur rétorquer que, dans tout bon ménage, il y a des sujets qui fâchent... Quoi qu’il en soit, un domaine rassemble sans conteste les deux pays : c’est le domaine culturel.

La Corée, comme la France, tient à son patrimoine et n’hésite pas à mettre en avant son exception culturelle. La démission de Lee Chang-dong (réalisateur des films Oasis, Poetry et quelques autres) en 2004, alors qu’il était ministre de la Culture, pour protester contre l’affaiblissement de la protection dont jouissait le cinéma coréen, en est un bon exemple. Par ailleurs, les artistes coréens ont trouvé en France une terre d’accueil. Là encore, il n’est pas possible de les citer tous. Le plus emblématique des musiciens est sans doute le chef d’orchestre Chung Myung-whun, qui remporta, par exemple, trois victoires de la musique en septembre 1995 (chef de l’année, enregistrement classique de l’année, production lyrique de l’année).

Le grand chef d’orchestre coréen Chung Myung-whun qui est, depuis 2000, à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

Citons encore quelques noms dans le domaine musical. Par exemple, Kim Hong-hee, plus connue sous le nom de Kiméra. Élève de Mady Mesplée, qualifiée de « cantatrice d’opéra et reine du juke-box », cette créatrice du « popéra », « diva la plus délirante du monde », apparut souvent ur nos écrans de télévision au milieu des années 1980 et son Lost Opera reste encore dans la mémoire de beaucoup. La K-pop ne doit pas non plus être oubliée : les places des concerts donnés à Paris il y a quelques années (au Zénith et à Bercy) furent vendues en une journée et Psy, à l’occasion d’une flashmob, en novembre 2012, rassembla 20 000 personnes sur l’esplanade du Trocadéro. Dans un domaine plus classique, Jo Sumi s’est également imposée. Soprano présente sur de nombreuses scènes internationales, elle se produit régulièrement en France et l’intérêt qu’elle porte à l’opéra français, souvent délaissé par de nombreux chanteurs, lui vaut chez nous une admiration supplémentaire. Enfin, Nah Youn Sun. Les concerts de cette « merveille coréenne », « nouvelle fée du jazz », sont toujours décrits avec admiration. De son album Lento (2013), Télérama écrivit : « La sensuelle star coréenne du jazz passe du rire aux larmes dans son dernier album alternant cris les plus fous et tendresse extrême. »

Le cinéma n’est pas en reste. Si dans les années 1980 les films coréens présentés en France étaient très rares (quasiment pas de films visibles sur les écrans en dehors de quelques festivals), la grande rétrospective coréenne de Beaubourg (1993), proposant plus de 80 films, a été l’occasion de vraiment découvrir ce cinéma. Depuis, nombre de villes (Deauville, Laval, Rouen, Vesoul, par exemple), la Cinémathèque française, ainsi que plusieurs cinémas parisiens ont consacré des sessions spéciales présentant des films coréens. Ils apparaissent aussi désormais sur les écrans de télévision. Le nom d’Im Kwon-taek, « le John Ford coréen », comme il a parfois été baptisé, est connu de tous les cinéphiles français. Le théâtre est aussi présent. Dès 1981, Jacques Longchampt, critique au Monde, trouvait le pansori fascinant et écrivait que c’était « ...un art nourri de scènes populaires, plein de charme et de réalisme.... [qui atteint] la rigueur d’une scène classique ». Depuis, le pansori a fait son chemin et a acquis son public. Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, des troupes de théâtre coréennes se produisent beaucoup plus souvent en France, entre autres au festival d’Avignon où leur présence est désormais devenue régulière.

Les stylistes coréennes sont aussi très présentes. Ji Haye participa à des fashion weeks, Lee Young-hee « prêtresse du costume traditionnel coréen » a fait plusieurs expositions et présente ses créations dans sa boutique parisienne. La jeune Min Kyung-dong l’a emporté haut la main au concours de la Fashion Fringe (2013) et ses créations devraient bientôt être visibles sur le marché.

Enfin on ne saurait oublier les peintres, sculpteurs et vidéastes. Là encore, la liste est longue et ne peut être exhaustive. Kim Tchang-yeul, Bang Hai-ja, Kim En-joong, Lee U-fan, Paik Nam-june, Koh Byong-jin... et bien d’autres, qui exposent dans des galeries et musées français, témoignent du dynamisme de l’art coréen.

Du côté français, un grand nombre d’artistes et plasticiens exposent régulièrement dans les galeries et foires d’art contemporain coréennes. On retiendra aussi ces dernières années, pour ce qui est de l’architecture, la passerelle de la Paix à Séoul, permettant de rejoindre le parc de Seonyudo, œuvre de Rudy Riciotti, aidé dans sa réalisation par des entreprises françaises. Et également les nouveaux bâtiments de l’université Ehwa, dessinés par l’architecte Dominique Perrault. Sans oublier aussi, dans le domaine théâtral, les nombreuses troupes françaises qui séduisent, depuis le début des années 1990, le public coréen (Comédie-Française, Royal de Luxe, Théâtre de l’Unité, Compagnie Philippe Genty, Théâtre du Soleil...), ainsi que les invitations de metteurs en scène français : Daniel Mesguich (Britannicus), Eric Vigner (Le Bourgeois Gentilhomme), etc.

Le Bourgeois gentilhomme de Molière, comédie-ballet mise en scène par Eric Vigner au Théâtre national de Corée, puis à l’Opéra-Comique de Paris, en 2006 (dans le cadre de “Corée au Cœur”).

Ce court et très incomplet résumé des relations franco-coréennes met en lumière quelques divergences ou rivalités. Certaines d’entre elles, surtout économiques, sont toujours d’actualité : Hyundai (auto- mobiles et chantier naval) est parfois qualifié de « machine de guerre coréenne », le KTX coréen reste un concurrent potentiel pour notre TGV, Samsung est « soft power », la Corée est pour la France un sérieux compétiteur en matière de construction de centrales nucléaires... Mais, dans le même temps, les exemples de coopération ne manquent pas : Samsung Motors et Renault, Thalès et Samsung, etc.

La France reconnaît la valeur de la Corée et reste attachée, au-delà de certains désaccords, aux liens qu’elle a pu nouer avec ce pays. Le fait d’avoir attribué à deux présidents de la république de Corée le titre de « docteur honoris causa » en est une preuve. Enfin, l’organisation de l’année croisée 2015-2016, riche en événements et festivités qui ne manqueront pas d’attirer, et en France et en Corée, un nombreux public, témoigne incontestablement d’un fort attachement réciproque entre nos deux pays.



Cet article est extrait du numéro 90 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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