Youn Sun Nah, voyage au pays des silences fulgurants
Par Alex DUTILH
Journaliste à Open Jazz, France Musique

De battre, mon cœur s’est arrêté ! C’était la première fois où j’allais voir chanter Youn Sun Nah, dans un club de jazz parisien, vers la n des années 1990. J’en étais resté en apesanteur. Elle était là, à l’avant-scène, le visage d’une lune pâle, yeux clos, immobile, totalement habitée par la musique qui l’entourait. Une invitation à entrer dans son monde intérieur, un recueillement accueillant... Une manière d’aborder la musique par le silence et le feeling. Une voix limpide d’une justesse absolue, parce qu’on sent bien que chez elle, l’intention est juste, avant même l’émission vocale. Au début des années 2000, par le bouche-à-oreille s’est ainsi construit un public de fidèles d’autant plus enthousiastes que ses apparitions parisiennes se déroulaient par éclipses. À cette époque, elle vivait six mois par an à Séoul, où elle menait une carrière ostensiblement pop et six mois par an à Paris où elle avait rencontré le jazz.

Une rencontre comme une histoire de fée. Avec un joli grain de sable qui vient bousculer la quiétude promise d’une famille où les cordes vocales tapissent les murs : à Séoul, la mère de Youn est une chanteuse lyrique et son père dirige le Chœur National de Corée. Pour autant, personne ne lui impose de cours de technique vocale et encore moins un quelconque formatage. Elle est passionnée de culture française. En 1995, à 26 ans, elle remporte un concours de chanson française organisé sous la houlette de l’Ambassade de France. Dans le paquet cadeau de la lauréate, un an d’études en France. Elle choisit Paris pour s’inscrire au Cim, fameuse école de jazz. Et au Conservatoire Lili et Nadia Boulanger pour faire bonne mesure. Le Cim fut un choix déterminant, le départ d’une trajectoire, tout allait s’emboîter.
Voix jazz, improvisation, harmonie... et ateliers d’orchestre. C’est en effet là qu’elle rencontre le pianiste Guillaume Naud, le contrebassiste Yoni Zelnik et le batteur David Georgelet. Piano, contre-basse, batterie ? Trio standard pour explorer les standards ? Ce serait mal les connaître et mésestimer la farouche volonté d’exploration de la chanteuse. Très vite ils tombent sur le vibraphoniste David Neerman. D’emblée un son. Pas du tout celui du Modern Jazz Quartet qui aurait invité une chanteuse. Leur propos n’est pas la beauté des formes closes. C’est plus aventureux, plus incertain, plus ouvert. Et tout aussi vibrant, avec un plaisir purement acoustique de textures insolites. L’association voix-vibraphone- piano a t-elle été tentée avant eux ?
Avec ces garçons, ses potes du Cim, Youn Sun Nah affirme un univers singulier, intimiste, tournant à la fois le dos au « tout standard » de la plupart des vocalistes de jazz et à la free improvisation qui en attire quelques autres. Exigence formelle des compositions et textes originaux – en anglais, coréen et même hébreu – et liberté d’un jeu collectif où les textures jouent avec la transparence. Dans cette formule, elle va faire le tour des lieux alternatifs, puis des clubs et remporter quelques concours. Youn Sun Nah gagne ainsi le prix de soliste au Concours national de jazz de La Défense en 1999, distinction d’autant plus remarquable que les vocalistes n’y sont que rarement distingués.
L’entrée dans la dimension des festivals se déclenchera à la suite de la publication du premier album du quintet de Youn, « Light For The People », enregistré en février 2002. Deux ans plus tard exactement, l’étape suivante sera le remplacement du pianiste Guillaume Naud par Benjamin Moussay pour l’enregistrement de « So I Am... ». Une centaine de concerts s’ensuivent, en France, en Australie et en Asie. À chaque fois sur des chansons aux harmonies délicates, limpides comme de la rosée, où l’on s’imagine comprendre le coréen tant l’émotion est communicative. Tournées, festivals, clubs... Au passage, en 2005, elle reçoit le Prix de la Meilleure Jeune Artiste de l’année en Corée, ainsi que le Grand Prix du concours Jazz Révélations à Juan-les-Pins. « En 2006, raconte-t-elle, on m’a passé une commande en Corée pour un album de pop un peu jazzy, avec un répertoire original composé par des stars de la pop coréenne. J’ai pensé qu’il fallait le faire. La Corée me manquait. J’ai travaillé avec le pianiste danois Nils Lan Doky pour cet album. Ça m’a donné une autre vision de la musique. Par Nils, j’ai rencontré plein de musiciens d’Europe du Nord. J’ai eu envie d’essayer d’autres pistes. J’ai dit au quintet « on va faire une pause », J’ai donc enregistré cet album au Danemark, « Memory Lane », Nils a fait les arrangeents avec moi... L’album a été un succès à l’échelle du jazz en Corée, puisqu’on en a vendu plus de 50 000. »
On tient là l’explication de la filière scandinave qui change radicalement le cours de la carrière de Youn Sun Nah à partir de la publication de « Voyage » en mai 2009 sous le label allemand ACT. Elle a simplement déroulé un fil d’Ariane, d’un hasard de rencontre à l’autre : « Nils m’a invitée au Danemark pour une série de concerts. C’est là que j’ai rencontré Ulf Wakenius. Il était venu jouer plusieurs fois en Corée. Il connaissait très bien mon manager coréen. On s’est très bien entendu et l’idée de nous lancer dans des concerts en duo – guitare-voix - est arrivée très naturellement. Dès la n du premier concert, il m’a dit « Il faut absolument enregistrer ça ». Immédiatement, c’était difficilement réalisable, mais on est partis sur l’idée qu’on allait continuer à travailler en échangeant des fichiers par Internet pour élaborer le répertoire. On pensait qu’il nous faudrait un producteur et c’est comme ça que nous avons fait appel à Lars Danielsson. J’étais fan du bassiste, et il paraissait naturel de lui demander aussi de jouer. J’avais également envie d’une trompette et j’avais entendu Mathias Eick quand il avait été invité par un festival de jazz en Corée... Pendant la séance, j’avais la chair de poule sur ses interventions de trompette. Bref, alors que nous partions sur l’idée d’un disque en duo avec la guitare, nous avons peu à peu glissé sur un format de quartet. » Quant à la présence du percussionniste français Xavier Desandre-Navarre, c’est tout simplement parce qu’il était déjà extrêmement sollicité par la scène scandinave...
Les étapes suivantes se sont enchaînées avec une évidence déconcertante. D’abord « Same Girl », enregistré au printemps 2010 dans la continuité du groupe, mais avec une évolution du répertoire, picorant du côté de la pop anglo-saxonne, des standards du jazz et de la chanson française. Un carton : Prix du Jazz Vocal de l’Académie du Jazz en France, Korean Music Award et en Allemagne un Echo Award en tant que meilleure chanteuse internationale de jazz en 2011 ! Vient enfin « Lento », mis en boîte en décembre 2012, juste après que le gouvernement coréen lui décerne un prix spécial pour sa contribution à la culture populaire et aux arts. « Lento » est une sorte d’autoportrait qui viendrait sublimer l’ensemble de son parcours. Il introduit aussi l’accordéon de Vincent Peirani dans un univers dont la colonne vertébrale reste la présence des fulgurances de la guitare de Ulf Wakenius avec lequel Youn a parcouru le monde en duo. « J’adore l’intimité, confie-t-elle. Moins il y a de musiciens, plus je me sens à l’aise. Paradoxalement, c’est en duo que je me sens le plus en sécurité. Je me sens plus zen ; je suis aussi plus réceptive à l’énergie du public. »

Un public qui l’ovationne sur tous les continents, du festival de Montréal au Lincoln Center de New York ou à la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi. En janvier 2014, le CICI (Corea Image Communication Institute) lui remet le Korea Image Flower Stone Award pour l’accomplissement de sa carrière en Europe. Au mois de mai dernier, le Ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme lui décerne le Sejong Munhwasang pour sa contribution aux arts et à la culture coréenne et à Paris elle se voit décerner le Prix Culturel France-Corée 2013 pour sa contribution à la découverte, par le public français, des qualités artistiques des musiciens coréens. Une pluie de prix ? Elle les accepte avec la modestie et la sagesse de ceux qui savent que tout se joue ailleurs. En partageant la scène avec des funambules de jazz et en nous laissant écouter le silence qui l’habite. J’ai hâte de la retrouver dans les frissons d’un concert.
Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


