Sur les traces de Pak Kyong-ni
Par Roselyne SIBILLE
Poète et écrivain-voyageur

En janvier 2014, un documentaire sur Pak Kyong-ni a été diffusé en Corée sur la chaîne EBS. La réalisatrice — cherchant un fil conducteur pour retracer la vie de cette très grande auteur coréenne, décédée en 2008 — avait décidé d’inviter un des écrivains étrangers ayant séjourné au Centre Culturel de la Fondation Toji (créée par PKN) à jouer son propre rôle dans ce docu-fiction. Cela avait été mon cas en 2009 et 2011 et j’ai été sélectionnée pour montrer le rapport d’un écrivain français à cet auteur et à la Corée. Ce fut pour moi — qui n’avais jamais fait de théâtre — une étonnante, dense et joyeuse expérience, dont voici un aperçu grâce à des extraits de mon journal de voyage écrit lors du tournage en Corée à l’automne 2013.
Dès ma sortie de l’aéroport, je vois un panneau « Welcome Roselyne Sibille », et la caméra me prend dans son regard de gros insecte. Après la nuit blanche dans l’avion, je me sens échevelée, blafarde, décalée, froissée... Nous partons immédiatement pour Wonju dans un minibus noir avec un chauffeur qui nous accompagnera tout au long du séjour. Dans l’habitacle, sous une lumière artificielle, déjà une interview. Pas sûre d’être très photogénique à ce moment précis ! Mais comme je suis absolument décidée à faire mon possible pour servir ce film, je décide de ne pas trop m’inquiéter de mon image et de faire confiance à l’équipe.
Heureuse d’être de retour à Toji ! La Fondation s’appelle Toji (La Terre) comme le roman que Pak Kyong-ni a mis 26 ans à écrire (il fait 21 tomes en coréen !), immense saga qui, parmi toutes ses autres œuvres, l’a rendue célèbre.


Les rizières sont moissonnées, les gerbes en petits chapeaux triangulaires rangés par paquets entre les sillons. La lumière est douce et dorée, caressant la forêt, la tenant dans sa protection. J’ai retrouvé « mes petites dames »*, deux d’entre elles, l’une chez l’autre, assises au sol. Elles étaient si contentes, si naturelles devant la caméra, si belles dans leurs rides burinées. Elles me parlaient avec conviction, comme si je comprenais le coréen ; une part de nous se comprenait.
*Les paysannes que j’avais rencontrées chaque jour durant mon séjour d’un mois et demi à l’automne 2009 (voir « Culture Coréenne » N° 80) et que j’avais revues lors de mon deuxième séjour en 2011.
Rendez-vous avec elles demain matin à l’heure où elles iront récolter le soja dans un champ plus haut dans la vallée.
À l’heure dite, nous étions devant chez elles, mais la brume était trop épaisse et elles ne se pressaient pas. Les cosmos étaient perlés de rosée. Les chiens nous observaient sagement. Quand elles ont commencé leur récolte, le champ s’étendait comme un grand jardin, une surface maîtrisable. Elles étaient courbées en deux avec cet angle droit au niveau des hanches qui les laisse ensuite quasiment dans cette position quand elles sont chez elles, occupées à leurs tâches ménagères tant leur dos doit être douloureux.
Elles avancent avec la serpe parfaitement affûtée dans une main, l’autre attrapant chaque poignée de tiges. D’un coup net et habile, elles la tranchent et lancent le bouquet sur les tas qui parsèment peu à peu le petit champ. Un de leurs ls viendra plus tard pour emporter l’ensemble avec sa voiture. Elles cultivent comme elles l’ont toujours fait. Quelqu’un prendra-t-il leur relève ? L’une d’elles me montre les gousses. De ses doigts usés, elle en ouvre une, détache et me tend les deux graines jaunes ovales, m’expliquant avec conviction que c’est grâce au soja que les Coréens sont en bonne santé. Elle me donne les différentes manières de le préparer, elle nomme, elle répète, elle s’amuse. L’autre s’est approchée, confirme, en ajoute. J’entends leur accent, avec cette façon véhémente de rouler un raclement de gorge dans les phrases.
J’aime les voir, l’une penchée à son ouvrage, sa capeline de travail sur la tête a n de se protéger de trop de soleil, l’autre assise sur un sillon à côté de moi, avec sa mise en plis serrée, écossant des grains pour me les offrir. Elle me tend ensuite plusieurs branchettes garnies de gousses qu’elle secoue comme des grelots. Je les emporterai en France, les cuisinerai pour ma famille, pensant à elles. Je le leur dis : elles rient. Oui, je vais continuer à penser à elles, à leurs blouses fleuries sur leurs pantalons amples de coton d’un autre imprimé, aux sur-manches qu’elles en lent pour protéger leurs avant-bras des salissures. Je les trouve belles, actives, fortes. Elles connaissent si bien le travail de la terre, le rythme des saisons. Elles ont cette justesse, cet équilibre des anciens, proches du terrain. Elles m’ont parlé hier des rites qui ont lieu dans la petite maison chamanique qui est là-haut sur le promontoire dans la forêt, comment l’un des villageois est choisi chaque année pour pratiquer les rituels grâce auxquels toute la communauté villageoise est en bonne santé et la vallée fructueuse. Ce qui les protège est surtout, je crois, leur implication, leur endurance, leur adaptation aux logiques de la nature, leur respect et leur intégration intelligente à leur milieu de vie. Nous nous quittons avec émotion. Elles sont bien âgées déjà. L’une m’a dit qu’elle avait quatre-vingts ans, l’autre en est proche sans doute, et je ne peux savoir si je reviendrai ici, ou quand j’en aurai la possibilité. Alors, « Aimer ce que jamais on ne verra deux fois », c’est ainsi que je capte ces moments inestimables de rencontres par-delà nos langues, nos cultures et nos vécus.
Le film se déroule en moments très différents les uns des autres. La caméra est toujours là. Je dois répéter mes gestes pour collaborer à ce tournage, occasion qui me permet d’être dans ce lieu que j’aime ; j’en ressens fort le privilège et j’ai beaucoup de gratitude pour ce beau cadeau de la vie.
Hier, dans la maison de Pak Kyong-ni dans la vallée, j’ai rencontré Mme Kim Young-joo, sa fille, qui m’a offert un thé dans une porcelaine ne et le salon empli d’objets anciens et de photos qui ont tous une histoire. Il m’était très touchant d’être dans ce lieu, près d’elle.
Je suis maintenant assise au bureau de Pak Kyong-ni dans la maison de Wonju (devenue musée) où elle a écrit Toji. Que c’est intimidant ! Pour le film, on a ôté les barrières dans la pièce où elle travaillait. Je suis assise au sol devant sa table de travail, à la droite de sa place habituelle où son coussin bleu et rouge à fleurs est resté à l’attendre à côté de ses brouillons, de son stylo à encre, de ses lunettes et leur étui, de son dictionnaire ouvert et de sa tasse. Qu’aurait-elle écrit si elle avait été encore là ? M’aurait-elle autorisé à m’asseoir auprès d’elle, à sa propre table ? J’espère humblement ne pas brusquer la vibration recueillie de ce lieu de pensée et de création. J’ai feuilleté ses livres ; je n’ai pas ouvert son éventail. Le bureau de bois est recouvert d’une vitre, dans laquelle se reflète un arbre qui n’est que lumière. Une petite boîte de porcelaine s’en détache, sur deux feuillets de l’écriture minutieuse de Pak Kyong-ni, soignée et régulière, chaque groupe de signes dans la case pré-dessinée des cahiers coréens.
Dans le jardin, une statue d’elle, plus grande que nature, est assise sur un gros bloc de grès. Le bronze reproduit sa tenue traditionnelle, ses traits si dignes, ses mains qui tout à la fois écrivaient tant et travaillaient la terre. Elle est majestueuse. C’est étrange comme parfois on ressent quelqu’un, même absent.
Je vais participer à un « Book Concert ». Deux cent quarante chaises sont installées ; une scène recevra poètes, musiciens, professeurs, danseurs qui vont venir successivement faire une prestation en l’honneur de Pak Kyong-ni. L’assemblée est là, attentive. Je suis touchée de pouvoir lire un poème de l’auteur sur le vent, traduit en français. La version coréenne est projetée sur l’écran. Je lis ensuite ce poème que j’ai écrit en hommage pour elle :
Je me glisse dans l’espace entre les mots
J’écoute le silence dans l’écho d’une voix Je chemine
Notre terre accueille tous les sillons
Chacun va sur le sien
en avançant vers le soleil couchant
Dans le fond de certains
subsiste une trace
unique et lumineuse
comme celles qui parfois
signent les ciels étoilés
Retour à Toji pour une dernière nuit dans ce lieu qui est un des « chez moi » sur cette terre.
Nous roulons vers le sud pour rejoindre la petite ville portuaire de Hadong où Pak Kyong-ni a situé une partie de l’histoire de Toji.
Séquence matinale parmi les barques de pêcheurs, puis nous montons au temple des sept Bouddhas (Chilbulsa) où j’avais séjourné trois jours en 2003*. Il y a dix ans déjà, j’avais eu la chance de pouvoir vivre ici dans le recueillement le premier anniversairedelamortdemon lsaîné. C’est avec une grande émotion que je vais y passer trois jours à nouveau. Dès l’arrivée, malgré le contexte bien différent et le caméraman qui me filme, je retrouve la même paix du cœur.
* Voir « Culture Coréenne » N°64.
Je suis invitée par un moine — que j’avais rencontré alors — à prendre le thé. Il me propose de prier lors de la cérémonie du lendemain pour mon ls, et pour Pak Kyong-ni qui avait aussi perdu le sien. Il me propose d’aller visiter l’ermitage dans la montagne, où le public n’accède pas. Avant d’ouvrir la porte dans la palissade, il signale qu’il va passer devant car des ours vivent dans la forêt ; nous n’aurons pas leur visite. Là-haut le silence est vibrant, la vue plus déployée encore, le ciel tout près.
L’équipe de tournage a loué un drone, joli jouet de science-fiction. À la demande de la réalisatrice, je monte et remonte les marches raides qui, de palier en palier, mènent à l’entrée du temple. Le gingko biloba est un grand bouquet de jaune pur qui se détache, radieux, sur le ciel bleu. Ses feuilles volent comme m’environnerait un vol de papillons.
Nous sommes arrivés à Tongyeong, le berceau familial de Pak Kyong-ni. Le responsable du développement des arts nous conduit à sa maison de naissance par des ruelles pavées aux murs blancs qui montent comme en un village grec. La maison d’origine a été détruite et des particuliers habitent la nouvelle construction. Reste le lieu de mémoire et une plaque sur la façade.

Mon guide me montre le quartier où Pak Kyong-ni a situé l’action de son roman « Les filles du pharmacien Kim ». Pause sur la terrasse d’un salon de thé. Surprise de voir dans son établissement une occidentale filmée, la jeune serveuse demande le motif de notre présence. Quand elle apprend que nous réalisons un documentaire sur Pak Kyong-ni, elle s’exclame, en faisant un beau geste d’embrassement : « Elle est notre mère, notre grand-mère, elle nous comprend. Elle a mis dans ses romans des gens très pauvres et en difficulté. Quand j’ai des problèmes, je la relis et je sais, grâce à elle, que je pourrai les surmonter ». C’est en écoutant l’enthousiasme de cette jeune femme que j’ai compris : si cette romancière est tellement aimée ici, c’est qu’elle touche profondément l’âme coréenne.
Sous le bruit de moteur du drone, je suis montée jusqu’à la tombe de Pak Kyong-ni, un tumulus sobre à l’orée d’une forêt avec, au loin, la beauté de la baie et des îles. Je pense : « Elle a écrit toute une œuvre ; elle a passé toute une vie, et il reste désormais un tas de terre chargé de vénération envers elle. Y penser nous permet de rester modestes ». La mer est bleue et satinée.
Nous allons au musée où Bang Hai ja, mon amie peintre, a une résidence d’artiste permanente. Grand bonheur de la revoir parmi ses tableaux et de l’entendre témoigner d’aspects de la vie de Pak Kyong-ni, qu’elle a bien connue.
À Séoul, rencontre avec Yu Jun-sang, l’acteur renommé, qui nous raconte souvenirs et anecdotes. Par exemple quand il avait été choisi pour être le héros du feuilleton Toji, il avait cherché de nombreuses fois à joindre Pak Kyong-ni par téléphone. Lorsqu’il y était en n arrivé, elle lui avait répondu que, dans la vallée où elle habitait désormais, elle ne captait pas la chaîne qui diffuserait ce film ! II en avait été fort dépité mais un relais de télévision avait finalement été installé... et Pak Kyong-ni avait pu suivre les épisodes, avec intérêt paraît-il.
Le tournage en Corée est terminé ; je rentre chez moi en Provence. J’y attendrai l’équipe pour terminer d’enregistrer les séquences nécessaires au film.
Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


