Sik Gaek, une BD culte de la culture culinaire coréenne

Par HUR Young-man
Dessinateur

Sik Gaek, une BD culte de la culture culinaire coréenne

Hur Young-man fait partie des plus célèbres dessinateurs de BD coréens. Il a à son actif plus de 40 ans de carrière et a réalisé à ce jour 215 albums. Son style, souvent qualifié de « réaliste et sobre », est très caractéristique et il jouit en Corée d’une grande popularité.
Même si l’artiste aborde dans sa création protéiforme des sujets variés (histoires de la vie quotidienne, de boxeurs ratés ou de joueurs invétérés, aventures, etc.) et qu’il a remporté, dès 1974, un grand succès avec sa première œuvre d’action, « Gaksital », adaptée en série-télé à succès, c’est par ses récits évoquant la nourriture et la gastronomie et s’enracinant dans les cultures culinaires régionales du pays qu’il s’est le plus fait connaître du public coréen. Plus précisément, c’est Sik Gaek, « Le gourmet », grande saga publiée en feuilleton, de 2002 à 2010 dans le quotidien coréen Dong-a Ilbo, qui lui vaudra un très gros succès populaire. Sik Gaek fera l’objet d’une adaptation cinématographique réalisée par Jeon Yun-su qui attirera, en Corée, 3 millions de spectateurs (film sorti en France en 2009 sous le titre « Le grand chef »).
Ainsi, Hur Young-man a acquis la réputation de grand découvreur des richesses culinaires et trésors que recèlent les différentes régions de Corée. C’est à ce titre qu’il a été invité à présenter au Centre Culturel Coréen, dans le cadre de la manifestation « Taste Korea », une exposition de son travail articulée autour de Sik Gaek – du 7 décembre 2016 au 4 janvier 2017 –, comprenant croquis, dessins, albums, etc. Cette présentation a permis au public français de découvrir, à travers des histoires ancrées dans le quotidien des Coréens et souvent émouvantes, la culture culinaire de la Corée, ainsi que ses bons produits et spécialités régionales. C’est pourquoi il nous a semblé intéressant d’ouvrir nos colonnes à ce dessinateur atypique, afin qu’il nous parle un peu de son travail et de Sik Gaek qui est devenue en Corée une BD culte.

Hur Young-man à sa table de travail dans son atelier.

Bonjour, je m’appelle HUR Youngman. Je suis ravi de rencontrer les lecteurs français même si c’est par l’intermédiaire d’un texte. J’exerce le métier de dessinateur depuis plus de quarante ans, depuis mes débuts en 1974 avec une œuvre intitulée Gaksital [masque de mariée]. De mes 215 albums publiés à ce jour, Sik Gaek est sans doute le plus apte à vous intéresser car il y est question de cuisine. En France comme en Corée, ne se demande-t-on pas trois fois par jour : « Qu’est-ce qu’on va manger ? »

UNE QUESTION À L’ORIGINE DE SIK GAEK

Cette bande dessinée est en e et née de cette question : « Qu’est-ce qu’on mange ? » Après le déjeuner, on s’interroge sur ce qu’on va manger le soir. On doit calmer sa faim, mais aussi chercher, pendant qu’on y est, ce qui est bon. J’avais envie de créer une BD à partir de cette « joyeuse quête » de la vie quotidienne. Il en existait déjà en Corée, mais aussi et surtout au Japon. N’était-ce pas un sujet rebattu ? Pourrais-je apporter un plaisir nouveau au lecteur ? me demandais-je quand un proche m’a rappelé que mon projet concernait la cuisine coréenne, ce qui était assez rare, et que, portant ma signature, il serait forcément unique. Cet encouragement m’a aidé à me lancer.

Mon questionnement s’est poursuivi alors que je m’étais mis au travail car, sans me contenter d’apprécier les mets comme tout le monde, je devais en tant que dessinateur enrichir ma connaissance en la matière. Je devais m’instruire. En vérité, un dessinateur doit s’instruire tout le temps et je pense que je n’ai jamais cessé de le faire tout au long de ma carrière. Pour Sik Gaek, c’était encore plus compliqué que pour les albums précédents, car le sujet était très vaste. J’ai dû étudier un mets en profondeur pour chaque épisode : kimchi [choux fermentés assaisonnés au piment], algues, alcool... C’est ainsi que j’ai sillonné tout le pays pendant onze ans.

UNE ŒUVRE DESSINÉE AVEC... LES PIEDS ?

Au départ, j’avais l’intention de me concentrer sur le kimchi. C’est un banchan, un mets accompagnant le riz. Je ne sais pas si cette notion existe en France. Le kimchi ne manque jamais sur une table coréenne, mais aucune table coréenne ne sert que cela. C’était la raison pour laquelle je ne pouvais pas me contenter du kimchi, mais traiter de tout ce qui pouvait se trouver sur une table coréenne, y compris de l’alcool. J’étais obligé d’apprendre. Les lecteurs n’auraient pas accepté l’approximation. La préparation était beaucoup plus longue que la réalisation des dessins eux-mêmes. Je me déplaçais pour une jour- née ou le plus souvent pour deux ou trois jours pour me documenter sur tout ce qui concernait le sujet : l’histoire, les caractéristiques, les recettes... Je prenais des notes et faisais des croquis. C’est ainsi que j’ai visité les quatre coins du pays. Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que j’ai créé cet album avec mes pieds. L’œuvre a plu en Corée – qui n’aime pas la cuisine ? Mais ils sont peu nombreux à en avoir une connaissance exacte. Sik Gaek leur donnait beaucoup d’informations dont certaines étaient peu ou pas connues, même des connaisseurs. Si j’ai réussi à faire Sik Gaek, c’est grâce aux notes que j’avais prises lors de mes petites enquêtes.

J’en ai rempli, des cahiers, en préparant mes albums. Quand j’ai commencé à dessiner, j’ignorais que j’allais en faire un métier – voilà quarante ans que je dessine ! Il y avait alors beaucoup de dessinateurs plus talentueux que moi. SI j’ai survécu, c’est sans doute parce que je n’ai jamais cessé de m’instruire. C’est ce qui m’a sauvé quand j’étais à court d’inspiration. Prenons le cas du football. L’entraîneur ne peut pas remplacer un joueur, les joueurs ne peuvent pas se substituer à l’entraîneur. Ce dernier dirige les joueurs pour gagner le match, les joueurs suivent sa stratégie. Tout cela est le résultat d’une longue expérience. L’expérience pour un dessinateur, c’est l’apprentissage. On apprend dans les livres, mais aussi en allant voir les choses sur place. Cette méthode m’a permis de “faire des œuvres sur des matières que je ne connaissais pas bien comme la boxe, le baseball, le café, l’alcool ou encore des sujets politiques ou historiques...

DEUX PLAISIRS DE LA BD

Cependant, chacun sait que l’instruction et la préparation ne su sent pas pour réussir un album. Le lecteur d’une BD cherche deux plaisirs : l’histoire et le graphisme. Pour Sik Gaek, j’ai travaillé avec YI Ho-jun qui m’écrivait le scénario de chaque épisode, sur la base duquel je faisais mes dessins. Mais le dessinateur n’est pas un illustrateur, il faut donner au lecteur le plaisir de voir l’histoire. J’étudiais donc celle-ci sous toutes les coutures avant de me mettre au travail. Au cours de mes voyages de repérage en compagnie de Yi, j’avais accumulé notes et croquis. Seul ce qui était indispensable devait être gardé pour l’œuvre. D’où la nécessité d’une mise en scène.

Dans l’épisode consacré à la patate douce, un dessin montre le héros, un condamné à mort, se rendant au lieu de son exécution. Il n’est pas rare dans mes œuvres que le héros meure. C’est bien sûr un événement important, mais pas nécessairement aux yeux du lecteur. Celui-ci pouvait ne pas apprécier qu’on insiste tellement sur cette mort, sur laquelle je n’ai par conséquent pas fait un long développement. Je me suis contenté de dessiner dans un coin vide de la fumée noire montant d’une cheminée. Il était inutile d’imposer de la tristesse au lecteur. Sik Gaek est une BD sur la cuisine, la véritable héroïne de l’histoire. Il n’était pas indispensable de dessiner les plats de manière réaliste ou appétissante. Ce qui comptait, c’était la question de savoir comment transmettre à travers les dessins les sentiments liés au mets, son histoire. C’était la raison pour laquelle j’ai soigné la mise en scène.

Les BD donnent une relative liberté en ce qui concerne le traitement du temps : il n’est pas nécessaire de raconter tout ce qui se passe et on peut varier la taille de la case en fonction de la durée de la scène ou de son importance, permettant ainsi au lecteur de se situer au niveau du temps et de ressentir les émotions. C’est ma façon de procéder, de donner au lecteur le deuxième plaisir, celui lié aux dessins, en même temps que celui lié à l’histoire.

Hur Young-man photographiant un plat en cours de préparation. Pour que ses dessins soient les plus précis possible, le travail documentaire et de repérage préalable est très important.

Croquis de travail réalisés par Hur Young-man durant la phase de création de ses personnages.

SIK GAEK OU LA VIE DÉLICIEUSE

À propos de cette BD qui parle de la cuisine, on m’a souvent dit qu’on y voyait l’« homme ». Pourquoi ? Dans Alice au pays des merveilles, on lit : « Je ne peux pas revenir à hier parce que j’étais une personne différente. » Il en va de même pour un repas. Il est unique, précieux, il faut s’en régaler. Je me suis souvent demandé comment les employés de bureau réglaient le problème du repas de midi. Se formaient-ils en petits groupes pour choisir le menu ? Ou mangeaient-ils tous la même chose à la cantine ? À quoi nos mères pensaient-elles quand elles cuisinaient, souvent pour une famille nombreuse ? Je me suis posé beaucoup de questions sur les rapports des gens à la cuisine. Je pense que cette réflexion transparaît dans l’ouvrage.

Les voyages préparatifs que j’ai mentionnés précédemment étaient aussi autant d’occasions de goûter aux délices des différentes contrées. Depuis, les gens me réclament souvent les bonnes adresses. Quand on admire une peinture, on ne voit réellement qu’autant qu’on s’y connaît ; il en va de même pour la musique. Et plus on s’y connaît en cuisine, plus on apprécie le goût. La différence par rapport à la peinture ou à la musique, c’est qu’on y voit l’« homme ». Un épisode de Sik Gaek concerne le tofu. Deux personnages, Sung-chan et Bong-joo, rivalisent à ce sujet. Le tofu est fait de soja dont la bonne qualité est primordiale. Ils fabriquent du tofu mou de Chodang [dans la ville de Gangneung], spécialité de la province du Gangwon. Le nom de cette région est associé à ce mets dans l’esprit des Coréens. Sung-chan et Bong-joo ont chacun leur secret. La BD montre comment ils procèdent pour faire le meilleur tofu possible, à commencer par le choix de soja. Si un jour vous allez en manger, vous apprécierez encore plus le goût si vous avez lu l’épisode car vous connaissez l’histoire liée à ce tofu que vous vous apprêtez à avaler. Bong-joo essaie de se surpasser chaque fois, tandis que Sung-chan cherche une nouvelle inspiration dans la tradition. Lequel des deux gagne ? Plutôt que sur le résultat, vous vous interrogerez sans doute sur la différence de goût entre les deux tofus ainsi préparés.

Vous verrez alors mieux pourquoi les lecteurs coréens ont vu l’« homme » dans cette BD qui parle de la cuisine. Non ? Alors je vous donne un indice. C’est parce que c’est l’homme qui prépare les mets, si précieux, qui nous amènent immanquablement trois fois par jour à la question : « Qu’est-ce qu’on mange ? »

BAEKBAN , TABLE DU CŒUR

Le personnage principal de la saga Sik Gaek s’appelle donc Sung-chan, ce qui peut signifier en coréen une table somptueuse. Dans l’histoire, le héros rencontre autant de gens que de plats. L’album pourra servir de guide à ceux qui s’intéressent à la culture et à la cuisine coréennes. Mais comme il n’est pas encore connu de tous, je vais vous donner quelques informations utiles. Je précise avant que, pour tout voyageur, un morceau de pain grignoté sur la route tout comme un repas opulent pris dans un restaurant peuvent être des « sung-chan » et que chacun doit trouver son propre sung-chan. Si vous avez l’intention de voyager dans la province du Gwangwon, je vous recommande le tofu. Celui de Chodang vous permet de sentir le goût originel de ce mets. Comme on se contente d’un peu de sauce de soja pour l’assaisonner, on peut pleinement apprécier sa saveur en toute subtilité. Si vous allez dans la province de Jeolla, laissez-vous tenter par la raie fermentée. Son odeur et son goût assez forts ne plaisent pas à tous, mais si vous aimez le Bleu d’Auvergne qui, paraît-il, a une odeur et un goût aussi particuliers, essayez la raie fermentée. On la sert quelquefois avec du kimchi longuement fermenté et de la poitrine de porc. Si vous allez dans la province de Gyeongsang, prenez au moins une fois une soupe au porc. On fait bouillir longtemps des os de porc, on ajoute au bouillon ainsi préparé de la viande de porc cuite à l’eau et du riz. C’est un plat traditionnel de la région de Busan.

Chaque endroit a ses spécialités, mais je vais de plus en plus souvent dans les restaurants qu’on appelle baekban-jip. Baekban signifie riz blanc, baekban-jip restaurant où on mange comme chez soi. Les meilleurs que j’ai connus étaient à Naju, où je me suis rendu pour me documenter sur la raie, et dans un marché à Cheolwon. Au cours d’un voyage à vélo le long des côtes coréennes, j’en ai trouvé un, tout aussi merveilleux, à Seonyudo. Ces restaurants de « table familiale » varient les accompagnements. Ce ne sont généralement pas des plats fastueux, mais des repas du jour que le cuisinier a préparés au retour du marché. Il arrive que le patron ajoute quelques plats particuliers qu’il destine aux siens, l’émotion est alors encore plus grande. Ces baekban-jip recèlent ainsi des surprises et c’est ce qui fait leur charme. On y prend les repas les plus proches de ceux que nos mères nous préparaient autrefois. Dans chaque cuisine, il y a l’homme, mais la meilleure, c’est celle qui nous ramène le parfum de maman.


Cet article est extrait du numéro 93 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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