"Roaring Currents", le nouveau grand succès du cinéma coréen
Par Olivier LEHMANN
Journaliste

17,6 millions de spectateurs et plus de 135,7 milliards de wons de recettes, soit environ 100,9 millions d’euros (source Kobis) au 31 octobre ! Roaring Currents détient officiellement aujourd’hui le titre envié du plus grand succès de tous les temps, toutes nationalités confondues, au box-office cinématographique coréen. Il bat ainsi largement le précédent record établi par l’américain Avatar sorti en décembre 2009 en Corée et ayant attiré 13,62 millions de spectateurs. Mais il pulvérise également le score de The Thieves, considéré auparavant comme le plus gros succès en langue coréenne au box-office local avec 12,9 millions de spectateurs. Ce résultat extraordinaire a d’ailleurs été accompli en peu de temps puisque seulement dix jours après sa sortie, le film dépassait déjà les dix millions de spectateurs. Dans l’absolu, aujourd’hui, près d’un sud-coréen sur trois a donc vu le film du réalisateur Kim Han-min ! Et cet immense succès ne s’arrête pas là puisque, Roaring Currents est sorti aux États-Unis le 15 août dernier et y a déjà récolté pas moins de 2,5 millions de dollars de recettes. Ce qui lui vaut le titre de plus gros succès de tous les temps au box-office américain pour un film en langue coréenne. Vendu à l’international pour l’instant dans treize pays, dont l’Australie, l’Inde, la Nouvelle- Zélande ou encore le Vietnam et la Thaïlande, le long métrage s’est exporté aussi en Chine où il devrait sortir à la fin de cette année 2014 sur pas moins de trois mille écrans (dans une version raccourcie se focalisant davantage sur l’action)...

UNE FRESQUE ÉPIQUE
Si Roaring Currents a captivé ainsi les spectateurs coréens mais aussi plus récemment français, lors de sa projection dans le cadre de la 9e édition du Festival du Film Coréen à Paris en octobre dernier – où il a fait salle comble –, c’est d’abord grâce à ses qualités artistiques. À commencer par le choix de son interprète principal : Choi Min-sik. Bien connu du public français pour avoir incarné le héros malheureux d’Old Boy, l’acteur coréen porte littéralement le film sur ses épaules dans le rôle de l’amiral Yi Sun-shin, authentique figure historique ayant repoussé plusieurs fois l’invasion japonaise au 16e siècle. Dans sa première partie, le long métrage met ainsi en avant l’intimité, les doutes et même les démons de ce personnage à fleur de peau auquel Choi Min-sik apporte son charisme et son jeu imposant. Tandis que la seconde moitié du film fait plonger le spectateur au sein de la bataille navale de Myong-Yang en 1597. Cette dernière a fait s’affronter d’un côté Yi Sun-shin et ses treize navires et de l’autre une flotte japonaise forte de trois cent trente-trois bateaux. En dépit du nombre disproportionné d’adversaires, Yi est parvenu à remporter une éclatante victoire en usant d’une stratégie basée à la fois sur le placement, la solidité et les puissants canons de ses bateaux, mais aussi sur les dangereux courants marins de la passe de Myong-Yang ainsi que la farouche volonté de vaincre de ses hommes d’équipage. À l’écran, le résultat s’avère particulièrement spectaculaire grâce à la mise en scène de Kim Han-min. Pas étonnant dans la mesure où le réalisateur avait déjà signé précédemment un film d’action en costumes, War of the Arrows (sorti en DVD en France n 2012), qui prenait la forme d’une course-poursuite très mouvementée entre archers. Abordages aussi soudains que violents, combats sanglants à l’épée ou à mains nues, navires volant en éclats sous l’e et des canons : dans Roaring Currents le spectateur se retrouve véritablement au cœur de l’action et son cœur palpite de plus en plus fort au gré des assauts repoussés et des sacrifices...
UN HÉROS NATIONAL
Bien évidemment, le succès du film est aussi dû à la personnalité même de Yi Sun-shin, né en 1545 et mort en 1598. Car, un peu à l’instar de Jeanne d’Arc pour les Français, Yi Sun-shin est un héros national vénéré par les Coréens. De simple fonctionnaire de l’armée à ses débuts, il a su gravir les échelons au l des années et se hisser finalement au rang d’amiral en 1591. À l’origine du bateau-tortue, sorte de cuirassé avant l’heure, il est celui qui a repoussé maintes fois les Japonais dans leurs tentatives d’invasion de la Corée par la mer. Fin stratège et guerrier chevronné, l’homme aura fait preuve d’un courage, d’une détermination et d’un patriotisme sans faille. Si Roaring Currents n’aborde que le combat maritime de Myong-Yang, en revanche Yi Sun-shin a gagné entre 1592 et 1598 d’autres batailles navales notamment à Sacheon, Han-San ou encore Noryang. C’est d’ailleurs durant cette dernière que l’amiral a perdu la vie, la légende racontant qu’il avait caché sa blessure mortelle par balle d’arquebuse a n de ne pas démoraliser ses hommes. Les exploits de cette figure historique pourraient d’ailleurs bientôt trouver un nouvel écho. Car, suite à l’énorme succès du film, au moins deux nouveaux projets cinématographiques sont aujourd’hui en développement et devraient se focaliser justement sur ses autres combats maritimes. L’engouement autour du film et de son protagoniste principal est devenu tel qu’ont vu le jour, en Corée du Sud, diverses expositions (documents historiques, récits, dessins...) mais aussi des voyages touristiques proposant la visite des lieux fréquentés par Yi. Sans compter, bien entendu, la commercialisation d’une flopée de nouveaux livres ainsi que des maquettes, jouets et LEGO représentant l’homme accompagné de ses navires. Tout cela ne fait que conforter un peu plus la popularité et l’aura de ce héros qui est régulièrement célébré en Corée, notamment par l’intermédiaire d’un festival annuel à Asan, ou encore via une impressionnante statue de bronze à son effigie disposée dans le quartier de Gwanghwamun à Séoul. Il ne fait donc aucun doute que le choix de ce personnage incontournable dans l’histoire du Pays du Matin Calme a largement contribué au succès d’un long métrage qui, par ailleurs, sait titiller naturellement la fibre patriotique...

UN ESPOIR RETROUVÉ
Beaucoup plus inattendu est le contexte dans lequel Roaring Currents est sorti sur les écrans. En effet, le 16 avril 2014, la Corée du Sud a connu une des plus importantes tragédies de son histoire avec le naufrage du ferry Sewol, ayant entraîné la mort de plus de trois cent personnes dont une majorité de jeunes lycéens. Cet accident a plongé le pays tout entier dans une tristesse in nie et un profond désarroi. Les chaînes de télévision nationales ont même bouleversé leurs programmes et cessé de diffuser les émissions de divertissement pendant plusieurs jours. Le moral des Coréens était donc encore bas lorsqu’est sorti le long métrage de Kim Han-min, dont les producteurs, considérant que la catastrophe du Sewol était trop proche, avaient instinctivement choisi de repousser la date de sortie, de mai à juillet. Le message véhiculé par le film a sonné toutefois comme une lueur d’espoir aux yeux des spectateurs : même quand tout semble perdu, il faut savoir garder foi en l’avenir et se redresser fièrement pour affronter l’adversité et continuer à avancer. À l’image de l’extraordinaire victoire de Yi Sun-shin sur ses opposants vingt fois plus nombreux, rien n’est impossible. Soudainement, pour vaincre la peur et le désespoir, la nation coréenne tout entière a donc semblé faire corps, à l’écran comme dans la réalité. Cette leçon de courage et d’abnégation donnée par Yi, quatre cent dix-sept ans plus tôt, paraît avoir été assimilée dans la société coréenne contemporaine, comme un remède transgénérationnel — peut-être temporaire mais néanmoins probant — au malheur ambiant. À tel point d’ailleurs que pour prolonger cet état d’esprit, « soigner » le moral de tout un chacun et redonner au public l’affection qu’il a témoignée au film, producteurs et distributeur ont organisé à la mi-septembre une série de projections gratuites de Roaring Currents à destination des plus démunis. Plusieurs milliers de personnes de condition très modeste ont ainsi pu voir le film. Comme un médicament contre la morosité...
Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


