Le public français découvre Cheon Un-yeong et Kim Un-su, deux nouvelles voix de la littérature coréenne

Par Reynald MONGNE
Directeur des éditions Ginkgo

Le public français découvre Cheon Un-yeong et Kim Un-su, deux nouvelles voix de la littérature coréenne

Comme un murmure coréen...

Le printemps tarde à s’installer en Europe en cette année 2013, bien que l’on soit déjà au début du mois de mai. Le temps et le calendrier jouent avec les nerfs des Français... Ce premier week-end de mai, c’est même un violent orage qui s’abat sur Saint-Louis, dernière ville française avant les frontières suisse et allemande, alors que son salon du livre ouvre ses portes. Bien que de proportions modestes avec ses vingt mille habitants, Saint-Louis accueille depuis trente ans un salon du livre où se mêlent les grands noms de la scène littéraire nationale et internationale ainsi que quelques méconnus accueillis tout aussi chaleureusement soit deux cent cinquante auteurs régionaux et nationaux, voire internationaux, plus de cent éditeurs et plus de trente mille visiteurs avides de rencontres culturelles.

Le salon du livre, la foire du livre, les rencontres littéraires et autres dénominations d’une spécificité bien française qui étonne toujours nos amis étrangers.

Une fête du livre, pas une librairie, mais un lieu étrange où un public vient à la rencontre d’écrivains sagement alignés. Pour découvrir, discuter souvent, récupérer une signature ou, tout simplement pour voir, sentir et repartir avec un ou plusieurs livres et un peu de l’auteur.

C’est donc à Saint-Louis, que nos deux auteurs coréens fraîchement débarqués de Séoul grâce à l’implication du Centre Culturel Coréen et du KLTI (Institut coréen pour la traduction littéraire) qui ont permis ce voyage, vont faire connaissance avec cette drôle de coutume (un salon du livre) et découvrir les lecteurs français. Et, le plus étrange, c’est que cette rencontre s’est faite, le plus simplement et naturellement du monde, par la grâce de cette petite musique universelle de la littérature.

Le Centre Culturel Coréen a accueilli dans ses murs, le 6 mai 2013, les écrivains Cheon Un-yeong et Kim Un-su venus à la rencontre du public français en compagnie de leurs éditeurs. De gauche à droite : Cheon Un-yeong ; Reynald Mongne, directeur des éditions Ginkgo ; Serge Safran directeur des éditions Serge Safran et Kim Un-su.

Après un petit pas entre la France et le Royaume-Uni, la Belgique, l’Allemagne et la Suisse bien sûr, un saut vers les états-Unis, Saint-Louis a osé faire une grande enjambée vers la Corée du Sud en comptant parmi ses invités, Cheon Un-yeong et Kim Un-su, auteurs respectivement de Adieu le cirque ! paru chez Serge Safran éditeur et Le Placard aux éditions Ginkgo. Reconnus dans leur patrie, ils sont les fleurons d’une nouvelle génération littéraire où le roman se fait peu à peu une place de choix. Presque anonymes ici. En France, le coréen serait condamné à un silence aussi littéraire que médiatique ou social si le Centre Culturel Coréen, le KLTI, les traducteurs et autres interprètes ne nous permettaient pas d’ouvrir quelques portes dans cette fameuse barrière culturelle, en abattant au passage les cloisons des a priori et des clichés. Non, les Français ne portent pas tous un béret et une marinière, tous les Coréens ne s’appellent pas Kim (un sur deux seulement ?) et non, tous les matins de Corée ne sont pas calmes ! Et pourtant, au premier abord, plongés dans l’inconnu européen, nos deux auteurs coréens sont sereins, la langue s’écoute comme un murmure, une musique. L’esprit est captivé par la culture et les sonorités qui ne lui sont pas familières : la curiosité attire tout autant l’auteur et le lecteur, comme deux pôles d’un aimant, si différents et absolument complémentaires. Ce rapprochement fraternel se fait autour du livre, à la fois message et partage, objet itinérant de la culture, média de la pensée. Le traducteur devient le porte-parole du livre, à lui le travail de se fondre dans l’esprit de l’auteur, de rapporter fidèlement ses mots et de retranscrire précisément une ambiance inconnue du lecteur bien que quotidienne à l’auteur. Si un livre peut séduire un lecteur étranger c’est non seulement par son histoire qui vous transporte mais c’est aussi par la qualité du filtre qui vous permet de l’aborder. La vieille expression italienne nous dit que traduire, c’est trahir (traduttore, traditore) ; il y a quarante ans, le traducteur d’Herman Melville, Pierre Leyris faisait évoluer cet adage : « Traduire, c’est avoir l’honnêteté de s’en tenir à une imperfection allusive. » Soit. Voyons-le avec un autre œil, évidemment qu’on ne peut rendre qu’imparfaitement les mots d’un auteur dans une autre langue mais professionnellement, déontologiquement, le traducteur se doit d’en rester le plus proche possible. Entre Melville et ses lecteurs francophones, ce n’est que la langue qui doit être transposée et quelques travers d’une société américaine nettement populaire et popularisée. Entre Cheon Un-yeong, Kim Un-su et le public français, ce n’est pas qu’un idiome ou une société qu’il faut retranscrire mais toute une civilisation étrangère, lointaine, qu’il faut s’attacher à rendre plus familière, imprégner le lecteur de tout un contexte, effacer près de 9 000 kms, tenir compte de quelque vingt-sept siècles d’histoire dont un dernier particulièrement mouvementé, traumatisant.

Devant ces livres, trésors de collaborations fructueuses, le lecteur est peu de chose, séduit d’abord par une quatrième de couverture alléchante. Les éditeurs, présents auprès de leurs auteurs, deviennent des guides. Sans eux, le lecteur n’aurait pas connaissance de toute cette richesse : ils l’invitent à se promener entre les pages, lui présentent les histoires et le plongent dans l’univers littéraire. Face aux écrivains, le lecteur est impressionné par le prix littéraire de Kim Un-su (le prix Munhakdongne qui avait déjà salué le talent de Eun Hee-kyung) et par la personnalité de Cheon Un-yeong, une jeune femme bien tranquille mais dont les mots osent dénoncer une tradition de mariages arrangés devenue fait de société et donc résolument moderne. Depuis plusieurs décennies, les femmes des campagnes coréennes fuient vers la Chine espérant y trouver un mari, une situation, un avenir, plus généreux, plus favorables, meilleurs. La conséquence de cet exode conduit les hommes à sortir à leur tour de leur campagne pour chercher des épouses hors de Corée. Les agences matrimoniales proposent de véritables voyages organisés, offrant entre autres prestations, un spectacle de cirque... Voici qui nous éclaire sur le choix du titre du livre de Cheon Un- yeong : Adieu le cirque ! L’auteur alterne les points de vue de l’épouse choisie et l’époux qu’une blessure rend quasiment muet. Porte-parole d’un handicapé de la voix, troisième membre du couple, le frère de l’époux devra s’exiler à son tour, emportant avec lui son amour illégitime pour la femme choisie par son frère et perdant le reste de sa probité dans des trafics maritimes. Un récit résolument amer, à la forme violente et néanmoins poétique.

Dans Le Placard, Kim Un-su offre, quant à lui, un quotidien en demi-teinte à son narrateur. Il décroche un travail dans un laboratoire qui consiste à vérifier le matériel livré chaque matin, ses collègues et supérieurs sont aussi atones que lui, fan de maquettisme, lecteur d’encyclopédie... Lors d’une de ses promenades dans l’établissement, il découvre un placard qui aurait pu être plus qu’ordinaire s’il n’avait pas caché les dossiers d’individus baptisés « symptomatiques », nommés ainsi car chacun porte en lui un symptôme d’une nouvelle ère à venir. Dans cette foule étrange s’égrainant au l d’épisodes, on compte des extraterrestres exilés sur notre planète, un « hibernaute », des « mosaïqueurs » de temps, un homme voulant devenir chat, un buveur de pétrole, un dévoreur de journaux... Autant de facettes isolées de notre monde actuel qui n’est finalement qu’un cabinet de curiosités, rempli d’une faune et d’une flore absurdes, surprenantes, voire incroyables mais pas pour autant impossibles. Un macrocosme disparate qui renvoie l’homme à ses interrogations existentielles, à ses propres histoires, au contenu de son placard personnel, au symptôme qu’il aurait développé.

Ainsi dans les écrits de nos deux auteurs coréens ressent-on la tension entre divers contraires, entre le beau et le laid, le vivant et le mort, le possible et l’imaginaire, la tradition et la réalité, Séoul moderne, urbanisée et pourtant oppressante. Les écrivains ont tous deux pris le parti de se placer à la frontière des opposés, les observant l’un l’autre, tour à tour ou d’une vision englobante, leur offrant une transformation, une mutation afin certainement, de s’en libérer. Le renouveau proposé ne renie pas ses origines ni ses influences, bien au contraire, il s’en réclame pour mieux s’en affranchir.

Murmure coréen... disions-nous en introduction !

Il nous semblait, après le séjour à Saint- Louis, qu’il se transformait en une petite musique prégnante, subtile mélodie qui ne cessa de monter dans les octaves jusqu’à cette soirée au Centre Culturel Coréen ou les lecteurs parisiens si blasés d’ordinaire s’étaient déplacés nombreux (une salle archicomble) pour découvrir ces voix.

Mais, ce qui était surtout beau dans ces journées et rencontres, c’est que nous lecteurs, éditeurs, libraires, traducteurs, interprètes, organisateurs et autres amoureux du livre, avions l’étrange et agréable sentiment que tous et toutes parlions la même langue.


“Le Placard” de Kim Un-su

(éditions Ginkgo), a été l’œuvre choisie pour l’édition 2013 du concours
“A la découverte des grandes œuvres de la littérature coréenne”.
Pour connaître toutes les modalités d’organisation de ce concours et
y participer, consulter l’annonce parue dans le calendrier des activités culturelles coréennes Juillet-Août 2013, publié par le Centre Culturel Coréen, ou le site internet du Centre : www.coree-culture.org



Cet article est extrait du numéro 86 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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