Le festival de musique de Jeonju : la tradition, une affaire d’aujourd’hui

Par Hervé Péjaudier, directeur artistique du festival K-Vox/Voix coréennes

Le festival de musique de Jeonju : la tradition, une affaire d’aujourd’hui

Jeonju International Sori Festival 2017. Cheonmyeong (L’Ordre du ciel), spectacle musical flamboyant s’inspirant du pansori.

L’image de la ville de Jeonju demeure indéfectiblement liée au bibimbap, au hanok, et au pansori. Si ces trois éléments consubstantiels à la culture coréenne au sens large semblent renvoyer à des traditions ancestrales figées, ne s’agit-il pas d’un bel effet de trompe-l’œil ? Par exemple, quoi de moins figé que le bibimbap... Ce plat emblématique de la cuisine de toujours ne peut-il être considéré comme le modèle emblématique de la culture coréenne, véritable éloge du métissage, mélange, comme son nom l’indique (c’est le sens du mot bibim), d’ingrédients toujours renouvelés, aux saveurs et aux textures savamment contrastées, et unies dans un vrai melting pot ? Quant au hanok, étymologiquement la « maison coréenne », Jeonju nous offre aujourd’hui un magnifique quartier où se succèdent ces demeures traditionnelles, pour la plus grande joie de touristes de plus en plus nombreux qui peuvent les visiter, y dormir, y acheter des souvenirs, y manger du bibimpap ou y écouter du pansori, ce qui boucle la boucle ! Ce quartier peut ainsi apparaître comme un emblème de l’évolution de la notion de tradition, puisqu’il est né au début du XXIe siècle sur l’emplacement de « vrais » hanok de guingois, dont beaucoup tombaient en ruine, et qui ont été démolis pour faire place à ces habitats « authentiques » flambant neufs... Que la culture traditionnelle s’inscrive aujourd’hui dans un combat où se joue simultanément sa reconnaissance comme art ancestral et sa nécessaire adaptation au monde présent, le Sori Festival de Jeonju en est sans doute le plus beau témoin.



Le pansori est devenu en quelque sorte le paradigme de la musique traditionnelle, dans cette ville où s’est récemment ouvert un joli musée du genre, mais le terme sori a un sens plus vaste, et englobe toutes sortes de musiques traditionnelles, d’abord coréennes, mais également venues de nombreuses régions du monde. Ce festival, né avec le nouveau millénaire, en octobre 2001, a d’emblée fait preuve de son ambition en présentant sur deux semaines, pour sa première édition, 4000 artistes, soit 142 groupes venus de 15 pays différents. Présidé chaque année par des célébrités, universitaires, chanteurs, anciens ministres, banquiers, etc., le festival a aussitôt acquis une stature internationale, et trouvé son rythme de croisière. L’édition 2017, intitulée « Color of Sori », présidée par le mécène Kim Han et dirigée par le compositeur Pak Jae-chon, s’est déroulée sur 5 jours et a présenté 1100 artistes en 160 concerts répartis dans des lieux très variés. Les grands concerts d’ouverture et de clôture nous ont montré à la fois la place centrale qu’occupe toujours le pansori, avec la prestation de très grands maîtres interprétant des extraits de chacun des cinq pansoris classiques, et la volonté d’ouverture du genre, avec l’intervention de jeunes chanteurs, ou la création d’un « pansori comédie musicale », œuvre à grand spectacle commémorant la révolution Donghak qui a marqué la fin du XIXe siècle. Mais il s’agissait aussi de confronter le genre à différentes « couleurs du monde », et les grands maîtres se retrouvaient mêlés en ouverture à des stars de la K-pop, à des danseurs virtuoses, ainsi qu’à différents groupes venus de nombreux pays.

Jeonju International Sori Festival 2017. Concert en pleine nature du groupe français La Tit’ Fanfare.

Si ce festival s’ancre dans l’ouverture géographique, il s’inscrit, pour sa directrice de programmation, Han Ji-young, qui a bien voulu répondre à nos questions, dans une tradition multi-séculaire, puisque, nous rappelle-t-elle, c’est sous le roi Yeongjo que fut créé en 1732 le « Jeonju daesaseup nori », concours annuel où s’affrontaient les meilleurs chanteurs et musiciens, à l’origine de la riche tradition musicale de cette ville. Cette richesse, Han Ji-young, qui a une longue pratique des affaires culturelles à Jeonju et dirige depuis 2009 la programmation du festival, veut la faire fructifier selon trois grands axes, la tradition, la création et la diffusion, axes reliés entre eux. La tradition représente le socle, et le festival bénéficie du concours de grands maîtres du pansori, qui chantent les classiques, mais aussi préparent la relève en présentant des disciples avancés et en organisant des master classes, ainsi que des ateliers ouverts aux enfants. La création est présente, on l’a vu, avec des nouveaux « pansoris opératiques », mais aussi avec des ensembles sur instruments traditionnels comme l’imposant Busan Gugak Orchestra, ou le Gayageum Ensemble Hana, qui mêlent partitions anciennes et nouvelles, l’idée étant que la musique coréenne est Une, qu’elle soit traditionnelle ou contemporaine, et qu’elle peut toucher le cœur de tous les hommes, quelle que soit leur culture d’origine. C’est aussi dans cet esprit que de nombreux partenariats ont été effectués avec des groupes venus du monde entier, et l’on rejoint ici la question de la diffusion, qui est liée à l’esprit d’échange et de découverte.

Un grand moment du festival 2017 : le maître Yoon Jin-chul interprète Le dit de la Falaise Rouge, l’un des cinq pansoris classiques.

Han Ji-young s’active à faire évoluer le festival, très orienté au début sur la seule préservation, dans le sens d’une ouverture au monde contemporain tel qu’il se globalise aujourd’hui. Elle souhaite que les musiques traditionnelles coréennes soient perçues par les spectateurs comme des œuvres qui non seulement leur parlent et les touchent dans leur quotidien, mais aussi s’inscrivent dans le vaste répertoire des œuvres de la musique du monde. C’est pourquoi elle tient à ce que le public se confronte simultanément à des artistes coréens et à des groupes venus d’autres traditions, afin de lui faire vivre une expérience unique. Pour cela, elle insiste beaucoup sur la nécessité de trouver des lieux de concert qui sortent de la routine ; c’est ainsi, par exemple, qu’un récital de pansori, au beau milieu d’un bois de pins, a laissé des souvenirs inoubliables. Mais Han Ji-young voit plus loin, et travaille à élargir le public, déjà varié, en organisant des événements participatifs, et en allant à la rencontre des populations les moins favorisées. Elle ajoute : « Les artistes qui ont participé à notre festival savent à quel point nous sommes exigeants : on leur demande d’être capables de dépasser leur répertoire, d’aller jouer dans des lieux décalés comme des écoles, de présenter leur travail à un public tout à fait novice, de collaborer avec d’autres musiciens... Nous voulons que ce festival soit un lieu d’échanges, entre les musiciens et le public, mais aussi entre musiciens de différentes cultures. »

Ce festival se caractérise par la volonté de « trouver l’équilibre entre la tradition et l’adaptation aux goûts des jeunes », comme le revendique le directeur, Pak Jae-chon, que salue le bel article de Philippe Mesmer dans le Monde du 14 octobre 2017, parlant de « cure de jouvence » pour le pansori, et de « tentative d’ouvrir toujours plus grand les frontières de la tradition », à propos de cette confrontation à des groupes étrangers. Cette préoccupation se retrouve d’ailleurs déjà clairement revendiquée dès la sélection des groupes programmés, puisque, par exemple, At Adau de Malaisie mêle les sons de Bornéo à ceux du rock, que les Tiempos Nuevos espagnols bien nommés revisitent la tradition flamenca « sans frontières ni clichés », ou que l’Oscuro quintet américain plonge le tango dans le jazz et le classique. Pour s’en tenir au groupe français qui a marqué les esprits, La Tit’ Fanfare, comme le revendique leur site, « mélange des influences orientales, indiennes, des sons d’Afrique, d’Europe de l’Est et d’Amérique latine... il crée des mélodies épicées qui tourbillonnent d’un horizon à l’autre… aux rythmes des métissages sonores et culturels… » Ainsi, la rencontre n’est pas une simple juxtaposition de cultures, mais s’inscrit dans une dynamique des recherches de chacun, où chacun se révèle en révélant l’autre, comme, ici, la rencontre qui eut lieu entre La Tit’ Fanfare et l’une des gloires montantes coréennes, Yu Taepyungyang, présenté par la KBS comme « le jeune leader de la prochaine génération de chanteurs de pansori. »

Mais je ne voudrais pas finir cet article sans mentionner un autre signal d’ouverture très encourageant quant à la pérennité du pansori, puisqu’à côté des professionnels de tous âges un espace était laissé à un concours d’amateurs, ouvert à tous. Or, parmi la vingtaine de candidats coréens retenus, s’étaient glissé deux étrangers, à vrai dire deux Français, tous deux ayant suivi les stages de Madame Min Hye-sung au Centre culturel coréen de Paris, tous deux déjà primés lors du Concours du festival K-Vox, tous deux ayant pris une année sabbatique en Corée pour améliorer leur art : Laure Bafo a obtenu le 3e prix, et Basile Peuvion le 2e, superbe tir groupé, devant le public de Jeonju admiratif. Le travail de fond effectué pour diffuser le genre, et le faire découvrir au public français (et belge), lui permet ainsi de s’ouvrir à de nouvelles approches, et d’élargir une audience précieuse.

Tel est le rôle ambitieux que joue ce festival hors du commun, qui fut classé cinq années de suite dans la liste des 25 meilleurs festivals du monde par le magazine anglais de world music Songlines, et plusieurs fois élu par le public coréen comme plus grand événement culturel de l’année. C’est ainsi qu’à Jeonju se bâtissent les nouvelles maisons traditionnelles de la musique coréenne, et que cette culture séculaire continue de s’y élaborer à l’aide de mélanges épicés et savoureux, comme un bibimpap toujours fraîchement réinventé...







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