Le cinéma coréen fait ses festivals
Par Martine ARMAND, Olivier LEHMANN
Critique de cinéma, Journaliste

Le Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul et le Festival du Film Asiatique de Deauville, qui se déroulent respectivement en février et mars, sont en France les deux principales manifestations dédiées au cinéma d’Asie. Les films coréens y ayant été plutôt remarqués cette année, nous avons demandé à deux spécialistes du cinéma asiatique, Martine Armand et Olivier Lehmann, de nous présenter un tour d’horizon de ces oeuvres que le public a pu découvrir, en 2013, à Vesoul et à Deauville.
19e édition du Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul
Par Martine ARMAND
Critique de cinéma
La 19e édition du Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul (FICA), s’est tenue du 5 au 12 février dernier avec 91 films et une fréquentation de 27 000 spectateurs. Cette année, la présence du cinéma coréen se manifesta par 6 films récents ou plus anciens dans quatre sections différentes.
Le film d’animation Madangeul Naon Amtak (Lili à la recherche du monde sauvage) d’Oh Sung-yoon, 2011, fut une première française dans la section jeune public. Adaptation d’un conte célèbre en Corée, le film nous fait suivre les aventures de la poule Lili qui part découvrir le monde et devient mère adoptive d’un caneton. Il souligne avec poésie l’importance de la rencontre avec l’autre et la nécessité d’assumer sa différence.
Deux documentaires étaient par ailleurs en compétition. Le film franco-coréen Jeonju, une ville coréenne, de Claire Alby, tente de retracer l’histoire de Jeonju et de la Corée en entrelaçant plusieurs témoignages parmi lesquels une journaliste de la chaîne MBC, le maire de la ville, un doctorant faisant sa thèse sur les derniers témoins de l’occupation japonaise, Lee Sang-yeon filmant le festival de films de Jeonju...Cette pluralité de points de vue a cependant parfois dérouté des spectateurs ignorant la complexe histoire de la Corée.
L’autre documentaire Contre marées et barbelés de Lee Hark-joon, Ko Dong-kyun et Hein S. Seok, s’articule autour d’un couple originaire de Corée du Nord vivant en Corée du Sud. à l’image des 20 000 transfuges tentant une nouvelle vie au sud, ce couple essaie de faire venir sa famille restée au nord. Le cinéma coréen, fiction et documentaire, a déjà traité avec plus ou moins de pertinence cette situation. Ici nous sommes témoins d’une aventure périlleuse lorsque l’homme veut organiser l’évasion de sa famille en l’amenant au sud par bateau, tentative pour la première fois filmée en direct.
La section thématique, intitulée cette année « Routes de l’Asie », présentait deux films de deux grands cinéastes coréens appartenant à deux générations. Seopyeonje, la chanteuse de Pansori, 1993, d’Im Kwon-taek, la grande figure du cinéma coréen, fut un grand succès en Corée. L’histoire commence dans les années 1960. Dong-ho, la trentaine, entend une chanteuse de Pansori et la musique fait resurgir son passé. Il est enfant lorsque sa mère, une jeune veuve, rencontre un chanteur de Pansori et sa fille Song-wa. Musiciens ambulants, ils vont de village en village et Dong-ho s’attache à Song-hwa, puis ils sont séparés. Le film fait résonner le thème de la séparation à plusieurs niveaux : séparation de deux êtres qui s’aiment, séparation par la guerre et séparation de deux parties de la Corée, pour lesquelles le Pansori reste un trait d’union qui véhicule le sentiment du han au-delà des frontières. Le chant exprime le désespoir de Dong-ho voulant retrouver sa sœur adoptive, et celui d’un peuple aspirant à une unité à jamais per- due. L’art subtil du Pansori sut émouvoir les spectateurs, nombreux à voir ou revoir cette œuvre mélancolique et déchirante.
L’autre film de cette thématique fut Himalayaeui Sonyowa (Destination Himalaya, le pays d’où vient le vent, 2008) de Jeon Soo-il qui est souvent venu au FICA et qui fit partie du jury international en 2006. Le personnage principal est un entrepreneur vivant confortablement en Corée du Sud, qui part dans l’Himalaya à la recherche de la famille d’un jeune ouvrier népalais décédé sur un de ses chantiers. Le film repose sur une mise en scène maitrisée et le jeu du célèbre acteur Choi Min-sik qui a un rôle difficile tourné dans des conditions extrêmes. Le cinéma de Jeon Soo-il explore le cheminement et parfois l’errance de personnages confrontés à eux-mêmes. Ici, la confrontation avec la nature immense et sauvage ramène Choi aux raisons qui le font quitter la réalité sociale de son pays. Espaces intérieurs et extérieurs, recherche d’identité et de sens à la vie (et à la mort) sont des thèmes traversant l’œuvre exigeante d’un cinéaste encore peu connu, dont le neuvième film El Condor pasa, nous transporte de Corée au Pérou.
Parmi les 9 longs métrages en compétition, Jiseul, quatrième film de O Muel, obtint le Cyclo d’or, ex aequo avec With You, Without You de Prasanna Vithanage, Sri Lanka.
Primé aux derniers festivals de Busan et de Sundance, Jiseul, signifiant pomme de terre dans le dialecte de Jeju, traite de la résistance d’un groupe de villageois en 1948 après le décret stipulant que tout individu vivant à plus de 5 km de le péninsule serait considéré comme rebelle communiste et abattu, plaçant ainsi tous les habitants innocents de l’île de Jeju en péril. Le film rend hommage à leur courage pour sur- vivre dans une grotte glaciale et dénonce la violence des militaires, le massacre d’innocents, les viols, pillages et humiliations au sein de l’armée. Le générique du film précise que les derniers villageois furent exécutés le 24 décembre 1948 et que le soulèvement de Jeju coûta la vie à 30 000 civils. O Muel expliqua vouloir « rendre hommage aux défunts du soulèvement du 3 avril 1948 et lever un voile afin de pacifier nos cœurs ».

Scène du film Jiseul présenté en première française au FICA, où il reçut le Cyclo d’Or.

O Muel répondant aux questions du public.
Dans un effort d’authenticité, le réalisateur mêle, dans son film, acteurs professionnels et villageois de l’île (où il vit et dirige un festival de théâtre de rue). Sa mise en scène analyse avec force et sensibilité les rapports de violence entre humains, et le rapport à un environnement hostile. Filmé en noir et blanc, avec un remarquable travail sur la lumière, Jiseul nous place dans un espace intemporel, au-delà de Jeju, où l’émotion profonde fait résonner l’humanisme en nous.
Lors de la remise du Cyclo d’or 2013 du festival, le jury international déclara : « l’histoire du massacre de 1948 sur une île de Corée nous renvoie aux nombreuses tueries de gens ordinaires dans un monde actuel marqué par l’ intolérance. Le film montre un jeu de violence, avec un talent unique dans tous les domaines de la réalisation. »
La 20e édition du FICA se tiendra du 11 au 18 février 2014.

15e Festival du Film Asiatique de Deauville
Par Olivier LEHMANN
Journaliste
Du 6 au 10 mars 2012 s’est déroulée à Deauville la quinzième édition du festival du cinéma asiatique.
De l’avis de nombreux spectateurs, la déception était plutôt de mise cette année, en raison de la suppression de la section Action Asia, du manque de variété des films proposés, d’une cérémonie de clôture expédiée l’avant-dernier jour et d’hommages trop partiels aux cinéastes Sono Sion (The Land of Hope) et Wong Kar-Wai (In The Mood For Love). Heureusement, quelques temps forts ont quand même émaillé la programmation du festival constituée d’une trentaine de longs métrages. Comme la présentation en avant- première – et en présence de son réalisateur Wong Kar-Wai – de The Grand Master, hommage dynamique et flamboyant au maître de Bruce Lee dans lequel le couple de 2046, Tony Leung Chiu-Wai et Zhang Ziyi, esquisse une nouvelle romance contrariée. Ou encore la projection de Shokuzai, fascinant diptyque de Kiyoshi Kurosawa (Cure) où quatre fillettes, témoins du meurtre de leur amie, sont rattrapées par leurs souvenirs quinze ans après...
Bien entendu, le cinéma coréen a tenu une place de choix au sein du festival, à travers quatre œuvres fortes mais à des degrés différents. à commencer par The Thieves de Choi Dong-hoon (The War of Flower) qui représente aujourd’hui – après The Host - le second plus gros succès de tous les temps au box-office coréen avec 12 983 330 entrées (source KOFIC). Ce film d’action à gros budget peut être considéré comme une version coréenne de Ocean’s Eleven, puisqu’on y suit les mésaventures d’un groupe de voleurs désireux de s’approprier un célèbre diamant conservé précieusement dans un casino de Macao. S’il n’est pas exempt de défauts (longueur, rythme saccadé...), le film offre néanmoins quelques séquences d’action de haute volée et sur- tout un casting trois étoiles, avec notamment Kim Yoon-seok (The Chaser), Gianna Jun (My Sassy Girl) ou encore Lee Jung-jae (The Housemaid). Aux antipodes de cet univers luxueux et de cette mise en scène tape-à-l’œil : voilà où se situe Pieta, 18e long métrage de Kim Ki-duk. Et pourtant, le réalisateur de Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps parvient à saisir le spectateur aux tripes à travers cette histoire de jeune gangster, abandonné à sa naissance, qui mutile les gens pour toucher les assurances afin de recouvrer leurs dettes et qui voit entrer soudainement dans sa vie une femme prétendant être sa mère. Pas étonnant dans la mesure où le duo mère/ ls est incarné avec force et conviction par Jo Min- su (Sunny) et Lee Jeong-jin (le drama I Love You Don’t Cry). Mais surtout parce que le cinéaste semble effectuer ici un vrai retour aux sources en recourant à ses thèmes les plus emblématiques ancrés dans la réalité sociale (isolement, quête violente d’affection puis de rédemption...) en vigueur dans ses premières œuvres telles que L’Île ou Bad Guy. S’il distille chez le spectateur un certain malaise, aussi bien physique que psychologique, à cause notamment d’une violence plutôt crue, le résultat n’en demeure pas moins aussi maîtrisé que fascinant. De ce fait, Pieta a parfaitement mérité son Lion d’or à la Mostra de Venise en 2012...

A travers Pieta, Kim Ki-duk renoue à la fois avec le succès critique et ses thèmes favoris.
À l’instar de Kim Ki-duk, le réalisateur Jeon Kyu-hwan peut se targuer de produire depuis quelques années une œuvre aussi singulière que dérangeante. Après Mozart Town, Animal Town, Dance Town et From Seoul to Varanasi, le metteur en scène a présenté au festival son dernier long métrage, The Weight. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a laissé personne indifférent. Porté par l’interprétation au cordeau de Cho Jae-hyun (Bad Guy), le film explore de brillante manière le quotidien d’un croquemort bossu et orphelin, tout en brisant au passage plusieurs tabous (transsexualité, nécrophilie, rapport sexuel non simulé à l’écran...). Toutefois, plutôt que de choquer gratuitement le spectateur, le cinéaste insu e ça et là quelques touches de poésie qui adoucissent la crudité de certaines séquences. Comme en témoignent cette valse de cadavres nus au beau milieu de la morgue ou encore l’apparition soudaine d’un minuscule oiseau, symbole d’une âme innocente à jamais perdue. Adepte de la réalité brute et des rapports humains sans fard, Jeon Kyu- hwan est, à n’en pas douter, un réalisateur à suivre de près. Tout comme d’ailleurs le comédien devenu metteur en scène Yoo Ji-tae, révélé au grand public dans le rôle du garçon froid et revanchard de Old Boy. Car, avec Mai Ratima, présenté en exclusivité à Deauville – avant même sa sortie en Corée – l’acteur principal de La Femme est l’avenir de l’homme et d’une quinzaine d’autres longs métrages, fait montre d‘un vrai talent derrière la caméra. En narrant la rencontre de deux êtres abandonnés à leur triste sort (l’un, sans emploi, vit dans la rue, tandis que l’autre, incarnée par la remarquable débutante Park Ji-soo, est une immigrée thaïlandaise souffre-douleur de sa famille d’accueil), Yoo Ji-tae signe un film engagé et parvient à sensibiliser le public sur certains problèmes sociaux en Corée. Avec un petit bémol : l’accumulation de malheurs qui s’abat sur les personnages force le trait et finit par nuire un peu au propos. Cela n’a toutefois pas empêché les jurés du festival, présidés par Jérôme Clément, de décerner à Mai Ratima le prix du jury (ex aequo avec Four Stations du thaïlandais Boonsong Nakphoo). Un joli signe d’encouragement pour l’acteur coréen qui est déjà en train d’écrire le scénario de son prochain long métrage. Quant aux Prix du Public et de la Critique, ils ont été attribués respectivement à Taboor de l’iranien Vahid Vakilifar et Apparition du philippin Vincent Sandoval. Enfin, c’est I.D. de l’indien Kamal K.M. qui a remporté le Grand Prix de ce Festival du Film Asiatique de Deauville qui a totalisé pas moins de 18 500 spectateurs pour cette année 2013. Nul doute que les férus de cinéma asiatique en général et de films coréens en particulier devraient être encore plus nombreux pour sa seizième édition qui se tiendra du 5 au 9 mars 2014 !

TROIS QUESTIONS À YOO JI-TAE
L’acteur principal de One Fine Spring Day présentait à Deauville Mai Ratima, son premier long métrage en tant que réalisateur...
-Vous êtes à la fois acteur, scénariste, producteur et réalisateur avec déJà trois courts métrages à votre actif et désormais un long. Pourquoi cette boulimie de travail ?
« Tout m’intéresse dans le cinéma. Depuis mon enfance, j’ai toujours souhaité devenir metteur en scène de théâtre ou de cinéma, et j’ai d’ailleurs suivi des études universitaires qui m’ont mené à effectuer un Master dans ce domaine. J’aime utiliser le film comme vecteur de la réalité et aborder ainsi les difficultés de la vie. »
-Qu’est-ce qui vous a poussé à aborder ce thème De l’exploitation Des immigrés Dans Mai Ratima ?
« J’essaie d’aborder à chaque fois un genre différent dans mes films. Avant de devenir mannequin et acteur, j’ai fait un peu de bénévolat et j’ai été confronté à la misère sociale et notamment à l’isolement de certains immigrés. C’est ce qui m’a inspiré pour Mai Ratima. »
-Vous semblez être un acteur engagé, autant à l’écran que Dans la vie. on vous a Décerné le « seoul Women’s prize » récompensant votre action contre les violences faites aux femmes...
« Je crois beaucoup à « l’effet papillon », c’est-à-dire que l’action de quelqu’un, aussi petite soit-elle, peut avoir plus tard une influence considérable n’importe où dans le monde. Je dois mon engagement, et en même temps mon amour du cinéma, à une poignée de films qui m’ont beaucoup marqué quand j’étais plus jeune, comme Les Quatre cents coups de François Truffaut. »
Cet article est extrait du numéro 86 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


