« La Corée, un Orient autrement extrême » de Frédéric Boulesteix
Par Benjamin JOINAU
Directeur de l’Atelier des Cahiers


Ouvrage publié par l’Atelier des Cahiers dans le cadre de l’Année France-Corée 2015-2016.
Cet ouvrage inédit représente un moment de transition inachevée dans le parcours de Frédéric Boulesteix (1959-2004). Après avoir développé pendant près de quinze ans une expertise unique concernant les représentations françaises de la Corée, Frédéric, sa thèse soutenue brillamment en 1999 (Paris III), entrait dans une nouvelle période de sa vie intellectuelle. Fort des acquis de sa spécialisation et de la légitimité qu’elle lui conférait, il commençait à regarder son champ d’étude d’un regard plus englobant, qui s’autorisait de passer de la littérature comparée à la géopoétique, voire la géopolitique. On le voit dans les articles proposés dans notre recueil, qui nous amènent de l’imagologie stricte et limitée à la Corée, à une réflexion aux horizons plus larges sur la rencontre de l’Autre.
Après la publication en 2001 de son livre en coréen qui reprenait l’essentiel de sa thèse de doctorat, Frédéric avait goûté au plaisir d’être un auteur à son tour — lui qui fut si longtemps le plus zélé des lecteurs. Il était, je m’en souviens, porté par cette euphorie juvénile des nouveaux débuts, et rentrait dans une ère de productivité et de créativité que la maladie écourta. Il nous avait parlé, à ses amis du groupe des Cahiers de Corée, de ses nouveaux projets, qui évoluaient rapidement, au rythme de ses lectures et des rencontres. En particulier, ce projet-ci, que nous avons récemment retrouvé dans ses archives avec un sommaire détaillé accompagné d’une préface et d’une postface et que nous avons décidé de publier à l’Atelier en juin 2015 pour ouvrir l’Année France-Corée.
Mais à côté, il y avait des projets qui nous semblaient n’exister pour l’heure que dans son esprit bouillonnant. Ainsi, cet ouvrage, dont la seconde postface du présent volume annonce le plan : mêler dans un livre tripartite des essais déjà écrits sur les représentations anciennes françaises de la Corée, à des parties plus personnelles sur les photographes coréens, son autre grande passion, et sur d’autres arts plastiques.
Ce projet tripartite ambitieux ne verra pas le jour. Comme on le comprend dans la seconde postface qui en constitue le programme, le ton en aurait été personnel, sans jamais tomber dans les ornières du privé. Frédéric avait trop écrit sur les écrivains voyageurs et les clichages en tout genre, pour ne pas avoir développé une méfiance, voire même une culpabilité à l’égard de ce genre d’écrits. On voit avec le temps sa plume devenir de plus en plus personnelle, lyrique, poète même, mais on sent aussi sa résistance à parler de manière transitive, à son tour, de sa propre expérience de la Corée. Il ne peut pas tomber lui aussi dans les pièges des descriptions définitives et des récits aliénants qu’il a si souvent dénoncés. On sent donc que Frédéric se trouve à ce moment où, libéré d’avoir à asseoir sa légitimité académique, il pouvait en n parler de sa propre voix. Mais il cherche la forme adéquate pour échapper au croquis réducteur et restituer quelque chose de la variété foisonnante de son expérience de la Corée. Il sent que ce n’est ni le carnet de voyage, ni l’essai universitaire, ni la poésie qui viendront épuiser cette variété.
« Variété » est un mot qui revient souvent dans ses écrits, avec celui de diversité. Il se doutait bien que cela pouvait surprendre, au sujet d’un pays qui fonde son identité nationale moderne sur l’homogénéité ethnique et culturelle... Ce paradoxe apparent de l’un et du multiple nous renvoie à l’autre opposition problématique qui traverse ses recherches : comment concilier une expérience de l’altérité humaine et culturelle, comme celle que vivait Frédéric depuis quinze ans en Corée, expérience toute intime et subjective, avec le désir d’une connaissance objective de cet autre, sans qu’il soit figé et réduit comme objet, ni non plus sombrer dans la complaisance égotiste de l’européocentrisme ?
De ce projet tripartite qui devait rendre cette variété, il ne reste que quelques articles épars qu’il souhaitait retravailler et la postface (pensée comme une introduction) reproduite dans notre recueil. Au creux du texte, on sent vibrer cette tentation inavouable, mais récurrente : arriver à parler de LA Corée, alors qu’en toute bonne foi, il nous explique que cela est impossible et réducteur. Le démon essentialiste, quel spécialiste d’une aire culturelle ne l’a jamais ressenti ? On souhaiterait retrouver cette innocence coupable des positivistes des siècles passés (XXe inclus) qui pouvaient offrir un discours transitif et définitif sur les civilisations et peuples du monde... Mais lorsqu’on arrive trop tard comme Frédéric, chercheur en sciences sociales qui a digéré tous les « post » discours de notre hyper-modernité, on est (fort heureusement) condamné à la pensée complexe. Ainsi il recherche le sésame qui lui permettra de passer de cette « Corée française » dont il est devenu un spécialiste à la Corée tout court. Il ouvre une voie pertinente quand il montre l’importance de cette connaissance critique pour élaborer une géopolitique digne de ce nom. Et dans un texte d’une intelligence rare comme celui sur le maru, il nous montre qu’il eût été, si le temps lui eut été donné, un incroyable lecteur de la Corée elle-même, sans avoir besoin de l’écran protecteur des textes français anciens pour en parler.
Ainsi, ce que je lis dans ces textes rassemblés pour la première fois dans ce recueil, c’est à la fois cette tentation et cette réticence à parler de la Corée sans le filtre de ses lectures – la difficulté pour passer de l’état de lecteur et d’observateur, même participatif, à celui d’écrivain et de producteur de savoirs sur la Corée. Pourtant, tout au long de ses articles, Frédéric n’a de cesse de nous expliquer que la dualité sous laquelle la Corée est pensée depuis au moins le XVIIe siècle, redoublée par la partition contemporaine, ne représente pas nécessairement un dualisme oppositionnel, mais peut coexister dans une harmonie des contraires tel le yin et le yang. Au niveau personnel, on peut lire cet effort pour réconcilier les contradictions dans le parcours même de Frédéric : amoureux de la Corée, sur laquelle il avait un savoir encyclopédique, lié par sa vie personnelle à ce pays, il n’en maîtrisait pas la langue. Il avait toujours présenté cela comme un choix. Car, en fait, Frédéric avait assumé ce territoire ambigu et étroit qui est réservé à celui qui vit en étranger dans un pays centripète comme la Corée : on ne peut y vivre heureux que sur le seuil, ni tout à fait dehors, ni vraiment dedans, et cette ambiguïté doit devenir une valeur positive au lieu d’être considérée uniquement comme une limitation transitoire. Ne pas parler la langue, c’était ainsi symboliquement entretenir la vertu de cet état liminaire essentiel.
On comprend donc que de l’autre côté du miroir des centaines de textes de Français rêvant, fantasmant, désirant, écrivant la Corée, c’est bien entendu sa propre image, ou plutôt, son propre imaginaire que Frédéric essaye de lire et de circonscrire. On voit sa passion du multiple, sa fascination pour le chatoiement baroque du divers, qui n’est au fond qu’une nostalgie de l’unité perdue. Comme cette unité coréenne qui, alors qu’il forme ce projet de livre dans le tournant des années 2000, semble soudain possible grâce à l’ère du Rayon de Soleil (Sunshine Policy, 1998-2008). On peut donc lire dans ces articles réunis dans ce recueil, en filigrane, les passions de Frédéric
Boulesteix, comme aussi les rêves de son époque.
Le livre que nous proposons ici est une première version du livre tripartite ambitieux qui resta finalement à l’état de dessein. Ce projet est bien plus concret, puisqu’il est constitué de textes déjà écrits et publiés, ordonnancés selon un ordre précis, et préfacés. Nous avons décidé de garder cet ordre et cette sélection, hormis pour un des textes qui s’est avéré trop redondant. Frédéric souhaitait de son propre aveu reprendre cet ensemble pour, d’une anthologie d’articles universitaires publiés mais difficiles à trouver, faire un ouvrage suivi. Il n’a pas eu le temps de le faire, et nous ne pouvons le réaliser à sa place. Nous nous sommes permis quelques corrections mineures et l’ajout de notes, mais nous avons voulu respecter le plus possible l’intégrité des textes, bien conscients que cet ensemble est loin de ce que Frédéric en aurait fait en le polissant. Les postfaces viennent selon nous éclairer son ouvrage en le replaçant dans un projet plus vaste. Les deux textes qui closent le volume seront utiles, l’un comme chronologie des relations franco-coréennes depuis le Moyen-âge rédigée par Frédéric lui-même, et l’autre comme sa bibliographie exhaustive réalisée par nos soins. Nous sommes persuadés que ce volume, même en l’état, en plus d’ouvrir utilement les années croisées célébrant les 130 ans des relations franco-coréennes, représente un ensemble essentiel à qui s’intéresse aux relations de l’Occident avec cet Orient extrême.
Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


