La collection INEDIT publie une série de disques de sanjo coréen

Par Pierre BOIS
Conseiller artistique à la Maison des Cultures du Monde, directeur de la collection de disques INEDIT

La collection INEDIT publie une série de disques de sanjo coréen

La collection de disques INEDIT fut créée par la Maison des Cultures du Monde pour conserver et diffuser les archives de ses concerts les plus rares et les plus originaux.

Le concert offre au public un moment de découverte, d’émotion et de communion avec les artistes. Plus encore, c’est un moment clé dans la vie d’un musicien, une expérience pleine de risque qui n’autorise pas l’échec. Pour un artiste traditionnel, par exemple un musicien de village qui n’est pas accoutumé à la scène, c’est un enjeu si redoutable que le programmateur s’émerveille chaque fois de sa capacité à s’approprier la scène, à conquérir le public. Cette expérience unique, si différente du studio d’enregistrement où tous les repentirs sont possibles, ne peut qu’encourager à en garder une archive et à la diffuser.

Le concert est un moment précieux mais fugace ; c’est d’ailleurs cette fugacité qui en fait le prix. Le connaisseur en sort comblé, les autres sont intéressés, séduits ou déroutés, voire frustrés. Le disque va donc permettre de renouveler cette écoute musicale, de s’en imprégner par la répétition, d’étendre à un univers musical inconnu cette éducation de l’oreille que chacun se façonne depuis l’enfance dans le monde sonore qui l’entoure. Peu à peu, l’auditeur se familiarise avec des timbres qui au début le heurtaient, il commence inconsciemment à reconnaître des séquences mélodiques, distinguer des récurrences rythmiques ; il apprend à anticiper une note, une ligne mélodique, à l’attendre et, lorsqu’enfin elle vient, ses sens sont comblés et son corps résonne avec la musique. Plus encore que le concert, le disque, la cassette ou aujourd’hui le fichier mp3 jouent un rôle essentiel dans ce travail d’imprégnation musicale.

Au milieu des années 1980, les musiques traditionnelles ou extra-européennes – on ne les appelait pas encore musiques du monde – étaient peu présentes sur les scènes parisiennes et les collections de disques qui leur étaient consacrées se comptaient sur les doigts d’une main. Les principales, fondées dans les années soixante, étaient CNRS/Musée de l’Homme, UNESCO, Ocora/Radio France. Ces trois collections publiaient pour l’essentiel des enregistrements réalisés sur le terrain par des ethnomusicologues. En musique arabe et en musique indienne, on pouvait également trouver quelques disques importés ou des séries spécialisées comme les Artistes arabes associés et, de loin en loin, quelques disques du label américain Folkways Records. Loin de se concurrencer, ces collections se complétaient sans pour autant couvrir l’immense champ des traditions musicales.

Dans les années 1970, le Festival des arts traditionnels de Rennes - qui préluda pendant dix ans à la création de la Maison des Cultures du Monde – conclut un accord avec la maison de disques Arion pour enregistrer et publier quelques-uns de ses plus beaux concerts. Cet accord fut reconduit avec la Maison des Cultures du Monde jusqu’à ce qu’un changement de direction chez Arion mît fin à cette collaboration en 1985. Une nouvelle collection s’imposait donc. C’est ainsi que naquit INEDIT.

Les premiers albums de la collection INEDIT, des vinyles publiés en série limitée et numérotée, proposaient quelques révélations : Musiques d’Asie Centrale était la première publication en France de chants diphoniques de Touva ou de pièces pour kuray, la flûte à bourdon vocal du Bashkortostan ; Inde – Nagaland, chant des tribus Sema et Zeliang est encore à ce jour le seul disque de chant choral de ces deux sociétés tibéto-birmanes du nord-est de l’Inde ; Kawwali, chant soufi est un des rares disques de qawwali indien, un genre mystique musulman surtout répandu au Pakistan.

Mais la collection prend son véritable essor avec le compact disc, en 1988. Distribuée en France et à l’étranger, elle va publier jusqu’à une dizaine d’albums par an.

Cette époque, le début des années 1990, coïncide avec l’apogée des musiques du monde, un terme forgé par des producteurs et des journalistes à partir de l’anglais world music pour regrouper la variété internationale, les musiques urbaines et actuelles des pays du sud et d’Asie et les musiques traditionnelles. L’expression fait florès mais elle condamne à terme le disque de musiques traditionnelles. Beaucoup plus exigeant pour l’auditeur, ce “produit de niche”, comme on dit aujourd’hui, se retrouve noyé dans les bacs des disquaires aux côtés de musiques urbaines, de variétés internationales, de fusion et d’une world music avide de samples de morceaux traditionnels pour compenser le vide de son inspiration. Portées par des musiciens souvent inconnus en dehors de leur pays ou bien anonymes (musiciens de village), les musiques traditionnelles, qu’elles soient profanes ou religieuses, populaires ou savantes, doivent désormais se conformer à des règles commerciales où l’interprète prévaut sur la forme et où le présent efface des siècles d’histoire.
Dans ce pandémonium, quelle réponse apporter ? Surenchère commerciale, dumping culturel ou, au contraire, qualité artistique et audace éditoriale ? INEDIT se lance alors dans la production d’intégrales et d’anthologies, sans pour autant abandonner ses enregistrements de concert. Ce seront l’Anthologie Al-Âla, premier enregistrement intégral en 73 CD de la musique arabo-andalouse marocaine, suivie d’une Anthologie du Mugham d’Azerbaïdjan puis de celle du Malouf tunisien. Cette exigence conduit la collection à approfondir son exploration des traditions de certains pays, comme le Vietnam avec plusieurs albums sur la musique de l’ancienne capitale impériale de Hué, le chant bouddhique ou encore le ca trù, une tradition vocale qui faillit disparaître il y a une vingtaine d’années ; sur des traditions musicales de Chine et de Taiwan : polyphonies vocales des aborigènes, musiques des Hakka, des Han, des Ouïgours. Ce faisant, elle s’ouvre aussi aux enregistrements réalisés par des ethnomusi- cologues, recherchant toujours des terrains jusqu’ici inédits : musiques des Maale d’Éthiopie, des minorités du Laos, des Garifuna du Honduras, dessinant peu à peu, en plus de 140 albums, une carte musicale qui va du Japon au Brésil en passant par l’Asie orientale, l’Inde, l’Asie centrale et la Sibérie, le monde turco-arabo-persan, l’Europe et l’Afrique. Ce travail vaudra à la collection quelque 200 récompenses dont une dizaine de prix de l’Académie du disque Charles Cros. Tous ces albums sont également disponibles sur la plupart des grandes plateformes de téléchargement mp3 (iTunes, Fnacmusic, Virgin, Amazon...).

Étrangement, la Corée est longtemps restée absente de cette géographie. Reconnaissons d’ailleurs qu’à l’exception de quelques parutions chez Ocora, Unesco ou Buda, les disques de musique coréenne sont extrêmement rares en France. Cette situation est d’autant plus paradoxale que, depuis une dizaine d’années, la Corée est de mieux en mieux représentée dans les programmations de concerts.

La Maison des Cultures du Monde n’échappe pas à ce paradoxe. Dès son ouverture en 1982, elle organise une nuit de pansori diffusée en direct sur les ondes de Radio France. Grâce au soutien constant du Centre culturel coréen à Paris, cette manifestation est suivie de nombreuses autres consacrées aux musiques et aux danses de cour, aux tambours de samulnori, au répertoire vocal gagok, à la musique instrumentale yeongsanhoesang, à la cérémonie bouddhique yeongsangjae, aux rituels chamaniques ssitgim gut (Jindo), seolwi-seolkyung (Chungcheong), cheolmuri gut (Hwanghae-do) et plus récemment aux différents styles de musique improvisée sinawi. Mais de disque, point.

Ce n’est que tout récemment que des concerts de sanjo vont donner lieu à la publication chez INEDIT de trois albums interprétés par des maîtres. La plupart des musiciens traditionnels coréens considèrent le sanjo comme l’essence de la musique coréenne et l’expression idéale de l’âme humaine. Voilà qui peut sembler étonnant pour un genre musical somme toute récent : il fut créé à la fin du XIXe siècle par le maître Kim Chang-jo pour la cithare à douze cordes gayageum. Mais cette invention est une cristallisation d’éléments empruntés à des genres plus anciens (notamment le sinawi et le pansori), génialement réunis dans une seule grande pièce instrumentale. Par ailleurs, loin d’avoir été figé dans une vision canonique, le sanjo n’a cessé d’évoluer et de se transformer. À peine était-il inventé qu’il essaimait en plusieurs “écoles” selon les lignées de transmission et les instruments pour lesquels il était adapté. Il s’agit donc là d’une tradition au plein sens du terme, de maître à disciple sur plusieurs générations, au sein de laquelle chaque interprète apporte sa technique instrumentale, son style, son âme.

Le premier album publié par INEDIT est consacré au sanjo de gayageum, la cithare à douze cordes. Il a été enregistré lors du concert que Park Hyun-sook a donné à la Maison des Cultures du Monde, le 25 novembre 2010, dans le cadre d’une co-production avec la radio Gugak FM. Elle était accompagnée par le joueur de janggu Lee Tae-baek.

Park Hyun-sook interprète ici la version de Kim Juk-pa, petite-fille de Kim Chang-jo, dont elle fut la disciple directe. Il s’agit d’une composition d’environ 55 minutes dont le style rappelle les origines improvisatoires. Elle enchaîne un prélude et six mouvements composés chacun sur un rythme spécifique, dont le tempo va s’accélérant à mesure que l’on avance dans l’œuvre. Toute l’esthétique de la mélodie, qui procède par petites touches successives, repose sur un jeu de questions-réponses, de variations, de contrastes mélodiques, rythmiques, formels, expressifs, de tension et de relâchement. En complément, Park Hyun-sook interprète un long extrait du Pungryu de Kim Juk-pa, une pièce composée à partir du répertoire des lettrés yeongsanhoesang et d’éléments de musique populaire.

Suivront deux autres albums : l’un consacré au sanjo de cithare à archet ajaeng interprété par Kim Young-gil (à paraître en septembre 2012) et le second au sanjo de cithare à six cordes geomungo interprété par Lee Jae-hwa, bien culturel immatériel de la Corée pour l’art du sanjo de geomungo. D’autres projets discographiques sont à l’étude, notamment autour du sinawi, musique chamanique improvisée et l’une des sources du sanjo.


Corée. L’art du sanjo de gayageum par Park Hyun-sook (École de Kim Juk-pa) Référence INEDIT W 260142 – paru en janvier 2012 Corée. L’art du sanjo d’ajaeng par Kim Young-gil (École de Pak Jong-sun) Référence INEDIT W 260143 – à paraître en septembre 2012 Corée. L’art du sanjo de geomungo par Lee Jae-hwa (École de Han Gab-deuk) - à paraître en janvier 2013



Cet article est extrait du numéro 84 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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