La collection coréenne de Sèvres - Cité de la Céramique
Par Stéphanie BROUILLET
Conservatrice du patrimoine
en charge des collections asiatiques
à la Cité de la Céramique – Sèvres et Limoges

Sèvres – Cité de la céramique conserve plus de 250 céramiques coréennes datant de l’époque des Trois Royaumes (57 avant notre ère - 668 après notre ère) au XXIe siècle. L’existence de ce fonds à Sèvres répond à la volonté d’Alexandre Brongniart (1770-1847), administrateur de la Manufacture de Sèvres et fondateur du musée national des arts céramiques et vitriques. Ce dernier désirait rassembler dans son musée des exemples de l’ensemble des productions céramiques du monde, dans un souci encyclopédiste et exhaustif. Ce désir se manifeste également dans la publication en 1845 d’un ouvrage synthétique, Le Traité des arts céramiques et vitriques, dans lequel Brongniart et Denis-Désiré Riocreux, premier conservateur du musée céramique, proposent une classification des céramiques en fonction du degré de porosité des pâtes, classification utilisée pour le rangement des céramiques constituant les collections du musée. Parmi les premières pièces à être inventoriées en 1 806 figurent ainsi des céramiques grecques antiques provenant de la collection Vivant Denon, et des porcelaines chinoises.
Ce n’est pourtant qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que des pièces coréennes bien identifiées entrent pour la première fois dans les collections du musée céramique.
Deux bouteilles sont envoyées en mars 1856 au musée par Charles de Montigny (1805-1868), consul de France à Shanghai de janvier 1848 à juin 1853. Il s’agit de productions courantes, recueillies par le consul lors du « sauvetage de l’équipage du baleinier Le Narval, naufragé sur les récifs de l’île de l’oiseau volant. Elles lui avaient été apportées pleines de rafraîchissement par les habitants du littoral*. »
* MNC 4952, mention dans l’inventaire du musée national de céramique, mars 1856.
D’autres pièces coréennes sont envoyées en 1878 par Anatole Billequin (1836 - 1894) professeur de chimie à l’université de Pékin, et auteur d’une Note sur la porcelaine coréenne, publiée à titre posthume en 1896, aux éditions du musée Guimet. L’envoi de ces objets participe à un débat sur la qualité de la porcelaine coréenne, et son rôle par rapport aux productions chinoises et japonaises. En effet, si ces dernières productions étaient mieux connues, la céramique coréenne restait, à la fin du XIXe siècle, très mystérieuse, et aucun exemplaire n’était disponible en France. La question était de savoir ce que la production céramique coréenne devait à ses voisines ; si elle leur était antérieure, ou postérieure. Certains textes chinois traduits notamment par Stanislas Julien, chantaient les louanges des céramiques coréennes, sans que des exemplaires anciens aient pu être étudiés. Certains connaisseurs, parmi lesquels Anatole Billequin et Victor Collin de Plancy (1853- 1924), tentèrent alors de rassembler des céramiques anciennes, et d’étudier de façon plus approfondie la céramique coréenne*. Parmi les objets envoyés par Anatole Billequin en 1878 figure un vase bouteille à couverte blanche tirant sur le gris, et portant un discret décor végétal en bleu sous couverte (MNC 7376).
*Anatole Billequin, Note sur la porcelaine de Corée, in T’oung Pao, vol. 7. Editions du musée Guimet, Paris, 1896.
La collection coréenne de Sèvres s’accroit de façon considérable en 1894 grâce au don de Victor Collin de Plancy. Ce dernier, premier consul de France en Corée de 1888 à 1891, puis à nouveau à partir de 1896, joua un rôle prépondérant dans la connaissance de la Corée en France. Ces dons vinrent enrichir les musées français, notamment celui de Sèvres, le musée Guimet, ainsi que la bibliothèque de l’Institut National des Langues Orientales. Il fit don à Sèvres de plus de 100 œuvres, dont certaines très importantes.

Bouteille en grès porcelaineux, à décor incrusté sous couverte céladon.
12e siècle, MNC 9759. Photo RMN / Martine Beck-Coppola (cliché n°03-012964).

Coupe couverte en grès sur pied ajouré, Royaume de Silla, Epoque des Trois Royaumes (57 avant notre ère – 668 après notre ère), MNC 9725.
Photo RMN / Martine Beck-Coppola (cliché n° 03-012922).
Le but de Collin était de donner un aperçu le plus complet possible de la céramique coréenne, telle qu’on la connaissait à l’époque. Il se procurait ces œuvres, soit par achat, soit en effectuant des fouilles archéologiques sur d’anciens sites de production. Il explique sa démarche et les difficultés qu’il rencontre dans une lettre adressée au conservateur du musée : « Je n’avais pas attendu votre aimable communication pour continuer mes investigations sur la céramique indigène, mais plus je pénètre dans les phases de la fabrication, plus je me sens environné de ténèbres : il faut marcher sans guide. (...) Je pour- suis un certain nombre de fouilles qui m’ont déjà fourni une grande quantité de fragments du plus vif intérêt et per- mis de restituer une sorte de chronologie dans les étapes de la fabrication. (...) La réunion des fragments ne m’empêche pas de rechercher des spécimens plus complets*. » Les œuvres offertes par le diplomate vont ainsi de l’époque des Trois Royaumes au XIXe siècle. Elles sont de qualité diverse, allant de la pièce d’usage courant au grand vase à décor de dragon, probablement de fabrication impériale (MNC 9795).
* Lettre de M. Collin de Plancy à Monsieur Champfleury, administrateur adjoint de la manufacture nationale de Sèvres et conservateur du musée national de céramique, datée du 10 octobre 1889. Archives du musée national de céramique de Sèvres, Carton Dons 1885-1899 / dossier Dons 1885-1890.
La coupe couverte sur pied ajouré (MNC 9725) est représentative des terres cuites à haute température produites pendant la période des Trois Royaumes (57 avant notre ère - 668 après notre ère) dans le royaume de Silla, situé dans le sud de la péninsule coréenne. Cette production se caractérise par des coupes montées sur un pied qui porte un décor de rectangles ajourés. Ces pièces étaient cuites à des températures pouvant atteindre 1000°, dans des fours creusés dans des collines. Les productions de la fédération de Gaya, territoire proche du royaume de Silla, très similaires, portent souvent un décor de triangles *.
* Un support portant un décor de rectangles ajourés se trouve dans les collections du Metropolitan Museum de New York. 1997.34.23.
Parmi les pièces données par Collin figurent également des céladons incrustés de l’époque Goryeo (918-1392). La très belle bouteille (MNC 9759) porte un discret décor oral incrusté en engobes blancs et noirs, sous la couverte céladon. Cette bouteille constitue un exemple précoce de la technique d’incrustation, sanggam, consistant à inciser la pièce crue et à y introduire des pâtes blanches et noires, avant de recouvrir le tout d’une couverte céladon translucide. L’objet date du milieu du XIIe siècle*. Collin de Plancy mentionne l’acquisition de ce vase « de forme lagène, décoré de charmants bouquets blancs sous émail céladon » dans une lettre d’octobre 1889, bien que l’objet ne rejoigne les collections qu’en 1894 **.
* Collection coréenne du musée céramique, National Research Institute for Cultural Heritage, décembre 2006, N° 39, p. 189.
** Lettre de M. Collin de Plancy à Champ-fleury, datée du 10 octobre 1889. Archives du musée national de céramique de Sèvres, Carton Dons 1885-1899 / dossier Dons 1885-1890.
Une autre bouteille céladon à décor incrusté (MNC 9760), malheureusement fragmentaire, porte un décor plus élaboré, et probablement plus tardif ( n du XIIe, début du XIIIe siècle). Elle est ornée de grues voletant au milieu des nuages. Les grues – symbole auspicieux très fréquent – et les nuages, sont rendus par des incrustations d’engobes blanches sous couverte céladon. Les pattes et les yeux des oiseaux sont rehaussés par des incrustations d’engobes noires. Une frise végétale blanche orne l’épaule du vase, dont le col est manquant. Ce décor est caractéristique et se retrouve sur plusieurs céladons de cette époque. Un bol conservé au musée Guimet porte ainsi un décor comparable (MG 18278)*.
* Pierre Cambon, L’art coréen au musée Guimet, Trésors du musée Guimet, Réunion des Musées Nationaux, 2001, N° 19.3, p. 191
Une autre bouteille de la collection Collin de Plancy, à couverte céladon (MNC 9732), illustre l’influence qu’eut cette collection sur la production de la Manufacture de Sèvres. En e et, à partir de 1895 sont produits à la manufacture des vases à la forme semblable mais à la couverte rouge de cuivre. Ces vases sont baptisés « Vases Collin », ou « Vases de Plancy ».
Parmi les productions plus récentes collectées par Collin de Plancy figurent des porcelaines à couverte blanche et des objets destinés aux lettrés : aiguières en forme de montagne, verseuses représentant lion (haetae, le lion-chien mythique MNC 9813.8), poisson ou grenade, pots à pinceaux ornés de grues...

Vase à couverte céladon, Corée, 12e – 13e siècle, MNC 9732. Photo RMN / Martine Beck-Coppola (cliché n° 03-012929).

Vase « Collin » à couverte rouge sang de bœuf, Manufacture de Sèvres, 1896. Photo RMN / Martine Beck-Coppola (cliché n° 06-511262).

Grand vase à décor de dragon sous couverte, Corée, 18e – 19e siècle, MNC 9795/28154. Photo RMN / Martine Beck-Coppola (cliché N° 03-013487).
Le chef d’œuvre de la collection est à l’évidence le grand vase en porcelaine à décor de dragon dans les nuées (MNC 9795 / 28154), également donné par Victor Collin de Plancy. Ce vase est exceptionnel de par sa taille, puisqu’il s’agit du plus grand vase de ce type conservé pour la fin de la période Joseon (1392-1910). Il date probablement du XVIIIe ou du XIXe siècle. Il est également exceptionnel par son décor, un dragon à cinq griffes au milieu de nuages, tracé en bleu de cobalt sous une couverte blanche craquelée. Le motif du dragon est fréquemment utilisé en Asie pour son caractère auspicieux. Le dragon à cinq griffes était cependant réservé au cercle impérial. Vu sa taille et la qualité du décor, il est possible que ce vase ait été produit pour la famille impériale.
Si le don de Victor Collin de Plancy constitue la majeure partie de la collection coréenne de Sèvres – Cité de la Céramique, celle-ci a néanmoins continué de s’accroître avec notamment l’acquisition de céramiques contemporaines. Plusieurs campagnes d’acquisition menées entre 1999 et 2010 ont ainsi permis de rassembler un ensemble de pièces contemporaines représentatives de deux tendances très différentes de la production céramique coréenne actuelle : la poursuite d’une création attachée aux techniques et aux formes traditionnelles et la recherche d’innovations avant-gardistes. Deux œuvres peuvent être citées pour l’une et l’autre tendance. Le vase de forme carré (MNC 27707) a été créé en 2000 par LEE Jeong-Do. Il témoigne de la survivance de techniques anciennes réinventées, puisque le décor du vase est obtenu par la technique du sanggam, l’incrustation d’engobes colorées sous une couverte translucide. La tête de cheval (MNC 27702) de SHIN Sang- Ho (né en 1947) relève quant à elle de l’avant-garde. Cette œuvre monumentale (83 cm de hauteur) en grès représente une tête de cheval fortement stylisée, rendue par des plis, des creux, et des aspérités irrégulières, et comme surgies naturellement de la terre.
L’ensemble de la collection de céramiques coréennes de Sèvres illustre bien la diversité de ces créations, et la dextérité des potiers coréens, des terres cuites à décor ajouré de l’époque des Trois Royaumes, aux pièces contemporaines, en passant par les incomparables céladons de Goryeo, dont la « couleur secrète est première sous le ciel », ainsi que le notait déjà, au XIIe siècle, Taiping Laoren, un auteur chinois.

Tête de cheval, par SHIN Sang-Ho, né en 1947, grès, Sèvres / Cité de la Céramique, MNC 27702. Photo RMN / Martine Beck-Coppola (cliché n° 02-001137).
Une exposition sur la Corée à sèvres, en 2016
À l’occasion de la saison coréenne en France, la collection coréenne de Sèvres – Cité de la Céramique sera mise à l’honneur dans le cadre d’une exposition temporaire prévue pour le premier semestre 2016. Cet événement présentera la figure de Victor Collin de Plancy, premier consul de France en Corée, et principal donateur de la collection coréenne de Sèvres, et à travers lui la découverte à l’extrême fin du XIXe siècle d’un pays resté jusque là méconnu. Outre les céramiques rapportées par Collin de Plancy, seront présentés d’autres objets que le consul avait donnés à des musées ou à des institutions françaises : meubles, peintures, costumes, manuscrits... Des documents (photographies, cartes postales, descriptions de l’époque) permettront également de présenter au public la Corée qu’ont pu découvrir les voyageurs de la fin du XIXe siècle : un pays mystérieux et fascinant, resté longtemps fermé aux influences étrangères.
Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


