Ko Un, chantre de la Corée et de l’univers

Ko Un, chantre de la Corée et de l’univers

Né en 1933 à Gunsan, dans la province du Nord-Jeolla, Ko Un est l’un des plus grands écrivains coréens contemporains, auteur de plus de 150 ouvrages -poésies, romans, récits de voyage, essais... - traduits dans une douzaine de langues. L’histoire de sa vie est tout aussi remarquable. La guerre de Corée, qui éclate alors qu’il est encore lycéen, le bouleverse profondément. En 1952, il se convertit au bouddhisme et, s’éloignant d’un monde devenu fou, devient moine zen (seon en coréen). En 1958, il publie un de ses poèmes dans une revue, puis un recueil en 1960. En 1962, il choisit de quitter la voie religieuse pour se consacrer à sa vocation poétique. Le bouddhisme restera néanmoins pour lui un mode privilégié d’interprétation du monde et une référence centrale dans toute son œuvre. Après une période de nihilisme qui culmine en 1972 avec une tentative de suicide, il s’engage politiquement et devient un opposant farouche aux dictatures qui se succèdent dans les années 1970-1980, au cours desquelles il est emprisonné et torturé à plusieurs reprises. La démocratie ayant finalement triomphé, Ko Un est devenu dans les années 1990 la voix poétique de la nation coréenne. Chantre épique de la Corée, partisan passionné de la réunification du Nord et du Sud - il a accompagné le président sud-coréen Kim Dae-jung lors de la visite historique que ce dernier a effectuée à Pyongyang en 2000 -, il décrit dans son œuvre les paysages de son pays, ses habitants, évoquant la simplicité des petites gens aussi bien que les moments de grandeur d’une histoire millénaire, s’efforçant ainsi d’exprimer l’identité du peuple coréen dans sa totalité. Mais, loin de se cantonner dans un registre strictement national, ses poèmes s’adressent à tous et s’inscrivent dans l’histoire universelle en formant un pont entre l’Orient et l’Occident, ce qui explique qu’il soit régulièrement invité à des festivals poétiques dans le monde entier et qu’il donne de nombreuses lectures de son œuvre en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Australie... Il a par ailleurs enseigné dans plusieurs universités en Corée et à l’étranger. Son œuvre a été couronnée de plusieurs grands prix nationaux et internationaux.

Culture Coréenne a rencontré Ko Un lors de son passage en France en octobre dernier* à l’occasion de la parution de la traduction en français par No Mi-Sug et Alain Génetiot d’un de ses recueils de poèmes : Chuchotements, aux éditions Belin (collection « L’Extrême Contemporain »). Par ailleurs, le 28 octobre 2011, Ko Un a donné une lecture au Centre Culturel Coréen, suivie d’un échange avec un public venu fort nombreux pour la circonstance.

*Voir l’interview.

Culture Coréenne : En Corée, la poésie jouit depuis fort longtemps d’un immense prestige auprès d’un large public, plus qu’en France, par exemple. Comment expliquez-vous ce statut privilégié ? Est-ce toujours aussi vrai ? Le public coréen est-il toujours aussi passionné de poésie ?

Ko Un : La poésie est aimée partout dans le monde et ce depuis belle lurette. L’Europe ne constitue pas une exception, bien qu’il soit possible que cette longue histoire d’amour connaisse par endroits quelque essoufflement. En France, la mort de Paul Valéry a été largement vécue comme un deuil qui lui a valu des funérailles nationales. Il est vrai que quand je viens à Paris, j’ai parfois l’impression que la poésie se cache quelque part, au fond d’une ruelle.... Mais je crois qu’elle y est toujours bien vivante. Cette tradition est aussi ancienne en Asie, en Inde par exemple, ou encore en Asie de l’Est. En Corée, la poésie a longtemps été un moyen d’expression très imbriqué dans la vie du pays, au point que l’on pouvait faire carrière dans la haute administration grâce à son talent de poète, La poésie y a connu un nouvel élan au début du XXe siècle en se libérant des contraintes formelles. Elle a su accompagner les souffrances du peuple. Même dans la période mouvementée qu’ont été les années 1970-1980, la poésie a continué à occuper le devant de la scène, ce qui explique qu’elle soit restée si proche de la vie des gens.

C. C. : Je crois même qu’on peut parler d’une certaine renaissance, à l’heure actuelle ?

Ko Un : Je pense que chaque moyen d’expression a un destin circulaire. Quelquefois, il caracole en tête, quelquefois il se retrouve en queue. Parfois même, il se laisse ensevelir dans une tombe pour réapparaître comme un fantôme porté par le vent. C’est comme ça que je vois la poésie. L’humanité, même après son extinction, laissera derrière elle des traces semblables à des ondes magnétiques et il en va de même pour la poésie. Car nous parlons là de rythme originel, de rythme cosmique.

C. C. : Votre œuvre comprend également un certain nombre de romans. Quel rôle attribuez- vous respectivement à chacun des genres d’écriture que sont le roman et la poésie ? La poésie et la prose ont-elles chacune une vocation spécifique ou bien se rejoignent-elles quelque part dans la recherche d’un but commun ?

Ko Un : Dans la poésie même, tous les poèmes n’ont pas la même vocation. Les chants d’oiseaux d’hier et ceux d’aujourd’hui jouent des rôles différents. La prose, dans sa forme moderne, se base sur les faits, même si plus récemment elle s’est également beaucoup inspirée des rêves et des mythes. La poésie, elle, se fonde sur la vérité.

C. C. : Vous avez souvent étroitement associé votre œuvre littéraire et votre action d’homme engagé dans les luttes pour plus de démocratie et de justice. Cet engagement social et politique de l’écrivain correspond-il à une tradition de la littérature coréenne ?

Ko Un : En réalité, je n’ai jamais fait de politique « politicienne ». Mais quand la politique se mêlait de vouloir définir l’homme, il m’était impossible de vivre en tant qu’homme ainsi défini. Je l’ai donc affrontée, devenant inévitablement moi aussi « politique ». Cependant, mon œuvre se situe à l’intérieur de la littérature, elle ne s’est jamais mise au service de la politique. Celle-ci a pu parfois me tenter, mais il émanait d’elle une odeur qui m’incommodait et dont je cherchais à me préserver. Bien sûr, quand il s’est agi d’atteintes à la dignité de l’homme, je ne suis pas resté extérieur à la politique au sens large. Mon point de départ a toujours été l’homme, la nature, l’espace... C’est pour moi essentiel. Quand ces choses-là étaient menacées, j’ai toujours réagi. Dans la vallée, je n’ai jamais fait de politique, mais au large, j’ai sans doute été une de ces petites vagues constituant le paysage politique. Mais aujourd’hui tout comme autrefois, je ne suis qu’un simple poète.

Soirée "Rencontre avec Ko Un", qui a eu lieu le 28 octobre 2011 au Centre Culturel Coréen, à l’occasion de la parution du recueil Chuchotements aux éditions Belin

C. C. : Le poète doit-il être un homme engagé ? Peut-il rester au-dessus des contingences humaines pour parler en voyant de la dimension cosmique ?

Ko Un : Pour moi, être un poète a une grande signification. J’ai envie de sortir de toutes les définitions que les poètes ont données d’eux- mêmes. Je m’intéresse beaucoup à l’histoire, au passé et à l’avenir, mais je me considère aussi comme un modeste élément de l’espace. Ce qui constitue ma vie appartient à l’espace. Je ne peux pas me contenter d’une vision terrestre. J’observe de près tous les détails de la vie, mais le concept de l’espace infini m’intéresse beaucoup par ailleurs. Ma conscience historique ne serait pas possible sans ma conscience cosmique. En ce sens, j’aime beaucoup l’idée des « mouvements de longue durée » de Fernand Braudel. Par exemple, découper l’histoire en tranches de mille ans plutôt que d’un ou deux siècles. C’est la base d’une sensibilité cosmique.

C. C. : Pour rester dans la dimension cosmique, est-il exact de dire que le bouddhisme est au cœur de votre approche du monde, qu’il est une des principales clés qui permettent de comprendre votre œuvre ?

Ko Un : De grands penseurs, de grands écrivains ont plébiscité cette approche bouddhique : Deleuze, Derrida, Borges, pour ne citer que ceux-là... Mais dans mon cas, le bouddhisme n’a pas été un choix. La guerre avait détruit l’homme et l’environnement et le bouddhisme est venu à la rencontre du survivant que j’étais. On ne choisit pas ses parents et ce fut la même chose pour moi en ce qui le concerne. Mais il est devenu depuis le fondement même de mon existence. Beaucoup de gens sont venus au bouddhisme après avoir été confrontés aux désillusions du monde moderne. Pour moi, il constitue un élément beaucoup plus vital. C’est une forme de vérité qui vous permet de vous exprimer sans l’aide de la bouche. Un des moyens de pratiquer le bouddhisme consiste à répondre alors qu’il n’y a pas de question. Le bouddhisme, c’est quelque chose qui se chante seul, qui se parle seul, qui se danse seul et qui s’approche ainsi de la vérité.

C. C. : Comment le bouddhisme a-t-il influencé votre action « politique » dans les années 1970-1980 ?

Ko Un : Il existe deux voies dans le bouddhisme. On peut choisir la voie individuelle, celle du petit véhicule, qui vous dit d’aller au-delà de ce bas monde pour atteindre l’éveil personnel, l’illumination. Mais il faut parfois choisir la voie universelle, celle du grand véhicule, celle de la compassion pour la souffrance d’autrui. On renonce alors à la solitude de la montagne pour se rendre sur la grand-place. J’étais une flamme jaillissant d’un feu qui venait d’être allumé et c’est ainsi que je me suis jeté dans la rue.

C. C. : Que ce soit dans votre œuvre littéraire ou dans vos engagements en faveur de vos compatriotes opprimés, le grand moteur de votre action est la dignité de l’homme ?

Ko Un : Ne penser qu’à la seule dignité de l’être humain peut se révéler néfaste à ce dernier. L’herbe, l’air, un écureuil, un feu... tout a une dignité. C’est l’ensemble de l’univers qu’il faut respecter.

C. C. : Peut-on dire qu’il s’agit là d’une pensée à caractère écologique ?

Ko Un : L’environnement et l’écologie font partie de la société. Si on les ignore, c’est notre existence même qui est menacée. Les gens
commencent à ouvrir les yeux sur cette évidence. En ce sens, les concepts ne sont pas de simples outils d’interprétation, mais aussi ceux du rêve. Ils ont servi à définir les objets et les événements, mais ils doivent à présent nous aider à réaliser nos rêves. Si le concept d’environnement a été forgé, c’est parce qu’il répond à une ardente aspiration en la matière.

C. C. : Parmi vos nombreux domaines d’intervention, il y a l’enseignement de la littérature, en milieu universitaire.

Ko Un : Je ne sais pas si c’est un métier qui est fait pour moi, mais j’ai en effet été amené à donner des cours. J’aurais préféré être une
mouette, un papillon ou une libellule... Mais dans les faits, je continue à passer une partie de ma vie avec des étudiants, car j’occupe une chaire dans une université.

C. C. : Que voulez-vous apporter à ces étudiants à travers votre enseignement ?

Ko Un : La réponse pourrait être : rien ! Un des derniers cours que j’ai donnés s’intitulait : « Les horizons de KoUn ».Il y avait du monde ! Le simple fait de respirer avec ces étudiants, c’est pour moi un bonheur. Je peux parler trois heures sans faire une pause ! Être leur ami m’enivre, ma griserie les gagne - et c’est ainsi que nous nous retrouvons tous en proie à une grande ivresse !

C. C. : On ne peut évidemment évoquer ici l’ensemble de votre œuvre si féconde. Mais nous pouvons au moins dire quelques mots sur le recueil de poésies dont le titre même suggère le caractère colossal : Les dix mille vies. Pouvez-vous nous en commenter la genèse ?

Ko Un : Elle se situe au moment où je suis retourné en prison pour la troisième fois. En Corée, quand on est emprisonné, on dit qu’on a obtenu une étoile. Quant à moi, j’en ai « gagné » quatre et c’est pour ça qu’on m’a parfois appelé « le général » ! C’était juste après la prise de pouvoir par Chon Tu-hwan et ses militaires. Accusé de tentative de coup d’Etat, j’ai été arrêté en même temps que d’autres et incarcéré dans une prison militaire. J’ai été enfermé dans une de ces cellules spéciales, dépourvues d’ouverture sur l’extérieur, où on arrivait en empruntant un labyrinthe. Une fois que vous étiez là-dedans, personne ne pouvait savoir si vous étiez vivant ou mort. J’avais appris qu’au moins cinq prisonniers seraient exécutés et je me préparais à être un de ceux-là. Je me demandais quelle attitude j’allais adopter au dernier instant : crier « hourra ! » par exemple, ou un nommais à cette époque, je n’étais pas encore marié. J’avais fini par arriver à la conclusion que j’attendrais les balles en gardant le silence. La cellule en question était petite, pas beaucoup plus grande qu’un cercueil. Privé du présent, j’ai reçu la visite du passé. Mon enfance, mes grands-parents, les gens du village... Tous ceux-là qui étaient sortis de ma mémoire y sont revenus, et le passé est devenu mon présent. J’avais l’impression de revivre. Je me suis dit : « Si je survis, je tracerai leurs portraits. » Penser à ce projet m’a aidé à tenir bon. Par bonheur, je suis sorti vivant de cet enfer trois ans plus tard, grâce à des soutiens à l’intérieur de la Corée et à l’extérieur - surtout en Allemagne. Je n’ai pas commencé à écrire tout de suite. Je me suis marié, j’ai quitté Séoul, je suis allé vivre à la campagne. Je me suis enfin mis à écrire ce livre, en pensant que j’en aurais pour cinq ans, mais en fait, ça m’en a pris vingt-cinq ! Il en est sorti 30 volumes recueillant 4001 poèmes et évoquant 5600 noms de personnes. L’éditeur a dû publier un volume supplémentaire consacré à l’index !

Propos recueillis par Jacques Batilliot



Cet article est extrait du numéro 83 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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