Kim Young-ha et Philippe Picquier -Quand un écrivain coréen rencontre son éditeur et son public français

Récompensé en Corée par les plus grands prix littéraires et extrêmement populaire, Kim Young-ha est désormais considéré dans son pays comme un des romanciers les plus brillants de la nouvelle génération d’écrivains sud-coréens. L’éditeur français Philippe Picquier partage tellement ce point de vue qu’il compte déjà à son catalogue les traductions de trois de ses œuvres, dont la dernière L’Empire des lumières est sortie en France début 2009. En cette occasion, le Centre culturel coréen a invité Kim Young-ha et Philippe Picquier le 21 janvier dernier pour un passionnant échange avec le public français, qui vint nombreux pour la circonstance. Culture Coréenne a rencontré ces deux hommes qu’anime une même ferveur pour la littérature.

Kim Young-ha : un écrivain qui ne se fie pas aux mots
- Culture Coréenne : Considérez-vous, comme votre éditeur français Philippe Picquier, que la littérature coréenne connaît un renouvellement, un tournant ?
Kim Young-ha : Tout à fait, et même un grand tournant. Tout un pan de la littérature basé sur le traumatisme dû à l’histoire du pays, servi certes par des écrivains importants, appartient désormais au passé. Même s’il subsiste des conflits typiquement coréens, les problèmes auxquels est confrontée la société coréenne actuelle ne sont pas très différents de ceux de l’Occident - par exemple la baisse du nombre de naissances, la montée du taux de chômage chez les jeunes, l’aliénation, l’éthique comme facteur de décision... Ce genre de question nous préoccupe naturellement. La littérature coréenne actuelle se fait le reflet de cette évolution.
- C.C. : Comment vous situez-vous dans la nouvelle génération d’auteurs ?
K .Y.-h. : Je ne sais pas... Il est difficile de savoir où on se situe soi-même, alors qu’on voit bien où se situent les autres ! Parfois, on se dit qu’on est au premier rang, mais en se retournant, on se rend compte qu’il n’y a personne derrière... Chaque fois que j’en ai l’occasion, je déclare que je suis plutôt un écrivain réaliste : je m’interroge à ma façon sur la nature humaine et sur les mécanismes qui régissent le monde. Je suis donc un réaliste, même si on trouve aussi du fantastique dans mes textes.
- C.C. : Vous êtes traduit en plusieurs langues. Cela est-il important à vos yeux ? Avez-vous le sentiment que vos œuvres s’adressent avant tout à un public coréen, ou qu’elles sont porteuses d’un message universel ?
K.Y.-h. : Je suis actuellement traduit en une dizaine de langues. Cela change bien sûr quelque chose dans mon travail d’écriture : je pars toujours d’une réalité coréenne, mais je ne peux pas ignorer mes lecteurs étrangers. Je ne me suis jamais considéré – et ce même au début de ma carrière – comme un « écrivain coréen qui fait de la littérature coréenne ». Je fais partie des nombreux écrivains qui, dans le monde entier, parlent de la condition humaine.
- C.C. : Vous avez écrit dans La Mort à demi-mots : « Commettre un meurtre ou écrire un roman sont la seule façon de devenir un dieu ». Est-ce cette ambition qui vous a amené à devenir écrivain ? Qu’est-ce qui a suscité chez vous cette vocation ?
K.Y.-h. : Ce n’est pas moi qui dis cette phrase, mais un de mes personnages ! Ce qui est intéressant dans ce genre littéraire qu’est le roman, c’est qu’on peut relativiser toutes les déclarations audacieuses qu’on fait faire aux personnages et qui sont en compétition entre elles à l’intérieur de l’œuvre. L’auteur n’est pas obligé d’y croire ! En fait, j’ai toujours aimé raconter des histoires aux autres. Lorsque j’étais encore enfant, mes camarades se groupaient autour de moi dès que j’en commençais une. C’est comme ça que je suis devenu écrivain.
- C.C. : On a l’impression, à vous lire et à vous entendre, que vos références culturelles, en littérature et en peinture par exemple, sont pour beaucoup occidentales. Quelles sont l’origine et les causes de cette attirance ?
K.Y.-h. : La société coréenne est très influencée par la culture occidentale. Nous écoutons la musique classique européenne dès notre enfance. C’est elle qu’on étudie à l’école. Il en va de même pour la peinture. Ce n’est que depuis peu de temps que la musique traditionnelle coréenne fait partie des programmes scolaires. Vous pouvez vérifier la présence de cette culture occidentale rien qu’en faisant quelques pas dans les rues de Séoul. Je veux être honnête par rapport à ce constat. Il me semble que beaucoup d’écrivains coréens, peut-être mus par un certain nationalisme, gomment cet aspect pour mettre en valeur des éléments plus typiquement coréens. Quant à moi, je me contente de décrire la réalité de la société coréenne.
- C.C. : Trois de vos œuvres ont à ce jour été publiées en français. La première est une sorte de surprenant polar à connotations fantastiques et sociologiques ; la deuxième, un roman qui part d’un événement historique, l’odyssée d’un millier de Coréens émigrés au Mexique au début du XXe siècle ; la troisième, une sorte de roman d’espion- nage, dans lequel vous portez un jugement sans concessions sur la société contemporaine. Faut-il voir dans le choix de ces formes littéraires une évolution de vos centres d’intérêt personnels ou un désir de s’essayer à différents genres ?
K.Y.-h. : J’ai volontiers recours à un genre populaire comme le roman policier ou le roman historique, que je manipule pour le déformer. Fleur noire est à première vue un roman historique, mais ne l’est pas vraiment. L’Empire des lumières commence comme un roman d’espionnage classique, à la John Le Carré, mais la fin est plutôt kafkaïenne. Le genre ne m’intéresse pas en soi – même s’il est bien écrit, un roman de genre repose sur un schéma simplifié -, mon seul objectif étant toujours d’écrire un bon livre. Je suis simplement en quête de nouvelles pistes.
- C.C. : Vous avez déclaré que L’Empire des lumières était né d’une phrase de Paul Valéry : « Tantôt je pense, tantôt je suis », thème repris par l’espion, Kim Kiyeong , lorsqu’il dit : « Je croyais que tous les gens aimaient comme moi réfléchir à des choses abstraites. Mais en réalité, tout ce qu’ils veulent, c’est survivre. » Partagez- vous l’amertume qu’exprime cette déclaration ?
K.Y.-h. : Il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce que disent mes personnages ! Kim Kiyeong est un peu comme chacun de nous : il lui faut pouvoir écrire dans son journal intime des citations qui l’aident à vivre. Mais avec le temps, on se rend compte que toutes ces paroles sont vaines. Pour tenir, on a besoin de phrases ; on les choisit et on essaie de s’y conformer, mais on n’y arrive pas. On en découvre une autre dans un livre, encore plus belle, et on la souligne, mais ça ne marche pas davantage... Au cours de cette journée décrite dans le roman, Kim Kiyeong pense aux propos de Valéry ou de David Thoreau, mais il se sent sans cesse trahi par eux, il chute.
- C.C. : Vous avez déclaré dans une interview donnée au Hangkook Ilbo : « Ce roman parle de l’effondrement de l’individualisme. [...] La fin du cool, c’est ce que je voulais montrer ». Pouvez-vous expliciter pour le public français cette notion de « cool » ?
K .Y.-h. : L’expression « cool » était à la mode à la fin des années 1990 chez les jeunes Coréens, pour lesquels elle symbolisait un mode de vie : être indifférent à ce qui se passe dans le monde, faire ce qu’on a envie de faire... Mais c’est une position qui s’effondre dès qu’apparaît un traumatisme. Nous avions adopté cette notion de « cool » sans être armés d’une philosophie individualiste. Nous sommes tellement habitués à penser en tant que communauté, en tant que nation, qu’en cas de crise – comme celle qui s’abat sur Kiyeong lorsqu’il reçoit un message lui intimant l’ordre de rentrer en Corée du Nord -, on réalise que cette vie « cool » n’était qu’une simple pose. Nous, les Coréens, avons encore tendance à raisonner et à agir de manière collective. L’individu n’est pas habitué à avoir sa propre opinion, ni à prendre des décisions en fonction de ce qu’il pense personnellement. Néanmoins, nous allons forcé- ment vers l’individualisme.
- C.C. : La dominante de ce roman est assez pessimiste : tout n’est que faux-semblant, mensonge et tromperie ; le passé n’a pas tenu ses promesses, le présent n’a pas de sens... Pourtant, votre œuvre se termine sur une note d’espoir, quand la jeune Hyeon-mi, la fille de l’espion, se dit : « Ne t’in- quiète pas, tout ira bien. » La dernière phrase du livre est par ailleurs : « Un nouveau jour commence. » S’agit-il d’une conclusion ironique, partant du constat que chaque nouvelle génération reprend à son compte les mêmes vieilles illusions ? Ou bien pensez-vous que la jeunesse actuelle est porteuse d’espérance ?
K.Y.-h. : Il ne faut pas croire à ce que dit Hyeon-mi à la fin de l’histoire, car on sait bien que les mots vont la trahir, elle aussi. Hyeon-mi est à l’image du passé de son père, Kiyeong, et de sa mère, Mari. Tous deux étaient, comme elle, optimistes. Le temps les a obligés à renoncer à beaucoup de choses. Les mots sont si fragiles que même face à l’optimisme de la jeune fille, on ne peut que s’inquiéter. La réalité, pour tous les jeunes du monde, et pas seulement pour ceux de Corée, c’est qu’il n’y a pas d’espoir. Les Américains ont élu Obama président, mais ça ne changera rien au fond.

Œuvres de Kim Young-ha publiées aux Editions Philippe Picquier : La Mort à demi-mots (1998, 2002), Fleur noire (2007), L’Empire des lumières (2009)

Philippe Picquier (à gauche), lors de la rencontre avec Kim Young-ha, organisée au Centre Culturel Coréen à l’occasion de la sortie en France de L’Empire des lumières.

Philippe Picquier
Philippe Picquier : connaître pour aimer... et pour publier
- Culture Coréenne : En 1986, vous avez créé une maison d’édition originale. Quelle est sa spécificité ?
Philippe Picquier : Personnellement passionné par l’Asie, j’avais constaté que ce domaine était fort peu présent dans l’édition française. Je suis parti de l’idée que l’Asie est suffisamment vaste pour qu’on ne s’occupe que d’elle. A l’époque, cela pouvait paraître audacieux. J’avais pour ambition de débarrasser cette littérature asiatique de l’exotisme dans lequel elle baignait encore dans les années 80, et de procéder à une remise à niveau en France de la réalité contemporaine de ces pays. Nous avons commencé par le Japon, qui était un peu plus connu du public français que la Chine. Il a quand même fallu faire un peu de pédagogie pour préparer le lecteur, notamment en abordant des genres très divers. Notre maison d’édition, qui existe maintenant depuis vingt-trois ans, poursuit cet effort qui consiste à donner des repères, à créer des passerelles entre les genres pour les différents pays dont nous publions les auteurs.
- C.C. : Vous qualifiez volontiers votre maison d’édition de « généraliste ». Qu’entendez-vous par là ?
Ph.P. : Pour construire un catalogue sur l’Extrême-Orient, il fallait en présenter toute la diversité et s’ouvrir à toutes les formes littéraires, sans préjugé élitiste. Nous ne publions pas que de la littérature avec un grand L. D’abord parce que c’est ma nature : je lis aussi bien les romans populaires que la littérature pure ... Sur plus de mille titres – dont 350 environ en poche – dédiés aux littératures de la Chine, du Japon, de la Corée, de l’Inde et du Vietnam, on trouve des romans, bien sûr, mais aussi des documents, des reportages géographiques ou sur des moments de société, des romans policiers, des érotiques, des livres d’art, des ouvrages pour enfants... Des traductions, mais aussi des créations.
- C.C. : Comment s’est passé votre rencontre avec la littérature coréenne ?
Ph.P. : La Corée a d’abord été une tentative mal réussie, il y a plus de dix ans. J’ai essayé de faire ce que j’avais fait pour la Chine et le Japon, c’est-à-dire de recréer un système de repères, mais avec la Corée, j’ai été maladroit. Par ail- leurs, je n’ai pas toujours été très bien conseillé. Je suis arrivé trop tard pour des auteurs comme Yi Munyŏl, et je n’ai pas forcément cru à l’époque aux auteurs qu’on me présentait. Donc, je n’ai pas suivi pour la Corée cette politique d’auteurs comme je l’ai fait pour les autres pays d’Asie. Nous avons publié quelques ouvrages, mais je n’étais pas satisfait. Ces livres étaient bons, de qualité, mais ne correspondaient pas à ce que j’apprécie vraiment dans la littérature. Celle que je trouvais souvent en Corée était en grande partie fondée sur l’histoire récente du pays, sur le partage Nord-Sud. Une littérature très engagée, très marquée par la guerre, très douloureuse, avec des œuvres relevant de ce qu’on peut appeler une génération de cicatrices. Une littérature de guerre, en quelque sorte, qui ne me convenait pas. Je cherchais des écrivains un peu autres, un peu atypiques, et dans le même temps, je cherchais à créer une collection, à mener la même politique d’auteurs que j’avais pratiquée pour la Chine et le Japon. Ça n’a pas fonctionné. En fait, la construction a été un raté au départ, peut-être du fait d’un malentendu avec l’histoire littéraire coréenne.
-C.C. : Est-ce la découverte de Kim Young-ha, un écrivain né en 1968, qui a marqué un tournant dans votre relation à la littérature coréenne ?
Ph.P. : Quand j’ai eu dans les mains les essais de traduction de La Mort à demi-mots, le premier roman de Kim Young-ha, j’ai pensé : enfin ! Parce qu’il y avait là une liberté de ton, une impertinence, un humour, quelque chose de moderne... Avec cet auteur, j’ai aussi compris que ce n’était pas mon rôle de donner trop de repères, de montrer trop. Il fallait simplement, puisque je le faisais ailleurs, présenter au public français des écrivains dont le style et les préoccupations m’intéressaient. Après, on peut si on veut les qualifier de modernes, de contemporains ou autres... C’est comme ça que les choses se sont à nouveau mises en place, poussées aussi par un voyage en Corée il y a deux ans, par des rencontres, et aussi par le recours à différents genres, comme je le fais pour d’autres pays : romans, romans policiers, livres pour enfants, œuvres plus littéraires... La collection peut à présent se déployer.
-C.C. : Pourtant, même dans l’œuvre de Kim Young-ha, on retrouve des séquelles des épreuves qu’a traversées la Corée au cours de son histoire récente. C’est ainsi que Kiyeong, le personnage principal de L’Empire des lumières, le roman de Kim Young-ha que vous venez de publier, est un espion dormant de la Corée du Nord, qui a refait sa vie à Séoul, jusqu’à ce qu’un mystérieux message vienne le bouleverser en le « réveillant ».
Ph.P. : Certes, mais ce n’est pas le sujet principal du livre. On y retrouve surtout cette unité thématique qui caractérise l’œuvre de Kim Young-ha : le goût pour la fuite, les personnages qui ont une double personnalité, qui sont prisonniers d’un destin, qui se résignent ou se trouvent devant un choix à faire. La Mort à demi-mots abordait le suicide, qu’on peut considérer comme une forme extrême de la fuite. Cette notion du clair-obscur, du non-dit, du malentendu, de la disparition qui se dégage des écrits de Kim Young-ha fascine également le lecteur français. Bien sûr, Kim Young-ha observe la réalité de son pays et s’en inspire. A ce titre, on peut le considérer comme un écrivain « réaliste », même si le fantastique n’est pas ab- sent de son œuvre : dans une de ses nouvelles – nous allons en publier un recueil, avant d’éditer son dernier roman –, il y a même un personnage qui devient invisible ! Mais c’est une réa- lité qu’il s’approprie pour la travailler et en faire quelque chose de très singulier.
- C.C. : Vous affirmez volontiers : « Editer, c’est convaincre. » Est-il plus difficile pour vous de convaincre votre réseau de vente, les libraires, les lecteurs, quand il s’agit de la culture coréenne, peut-être un peu moins connue du public français que ses homologues japonaise ou chinoise ?
Ph.P. : Il est vrai que les deux tiers du travail, pour un éditeur, consistent à pouvoir dire à ce public : allez-y, ce livre va vous plaire. Je passe mon temps à me demander : qu’est-ce que le lecteur va en penser ? qu’est-ce qu’il manque à ce livre ? est-ce que le public va comprendre ce qu’on a voulu signifier avec cette couverture ? Il s’agit donc bien de convaincre. Pour répondre à votre question, il y a des domaines qui vous appartiennent moins, à propos desquels on a moins de convictions. C’est ce qui s’est passé avec la Corée. Je ne connais pas bien ce pays ; il m’échappe encore. Mais s’il est vrai que je suis plus à l’aise au Japon, il n’en a pas toujours été ainsi. Je ne suis pas un orientaliste : à force de voir, j’ai fini par savoir ; à force de savoir, j’ai fini par connaître et à force de connaître, j’ai fini par aimer. Il en ira de même avec la Corée ; il faut faire confiance au temps. Après cette petite césure, il est intéressant de suivre de près l’évolution actuelle de la littérature coréenne, de voir venir des talents, et puis de s’y attacher.
- C.C. : C’est donc bien un nouveau départ que vous nous annoncez pour les titres coréens dans votre catalogue ?
Ph.P. : Considérant l’accueil que le public français a réservé aux romans de Kim Young- ha, je suis persuadé que le moment est venu pour les Editions Philippe Picquier de s’investir plus intensément dans la diffusion de la littérature coréenne en France. Ce retour dans le domaine coréen correspond à une détermination tranquille d’aller plus loin – une détermination personnelle, qui est en phase avec un moment littéraire coréen. Ce sont deux temps qui se rejoignent.
Propos recueillis par Jacques Batilliot
Cet article est extrait du numéro 78 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


