KEULMADANG, une revue de littérature coréenne en France

Par Jean-Claude de CRESCENZO
Universitaire, directeur de Keulmadang

KEULMADANG, une revue de littérature coréenne en France

Une littérature ne se développe pas sous la seule influence de ses productions éditoriales. Les éditeurs qui ont fait le choix courageux, et pour certains ancien, de publier des ouvrages venus de Corée, n’ont pas à leur charge la progression d’une littérature en particulier. Celle-ci ne peut être le fait que de critiques, de médiateurs, de passeurs, de traducteurs, d’enseignants qui prennent en charge l’information, l’analyse, la promotion d’une littérature, au-delà de sa production livresque.

Ce fut le sens de la création de la revue de littérature Keulmadang. A cette période-là, la littérature coréenne qui semblait entrée dans un régime de croisière s’est vue donner plusieurs coups d’accélérateur, avec la parution dans la NRF - deux numéros en 2008 -, d’un dossier sous la direction de Jean-Noël Juttet, puis dans la revue Europe en 2010, d’un dossier sous la direction de Jean Bellemin-Noël. Keulmadang est née dans l’entre-deux, à l’été 2009, faisant sienne cette idée que la littérature coréenne serait d’autant mieux connue qu’elle serait accompagnée d’un « travail littéraire » multiforme, permanent, soucieux de servir la littérature d’un pays, qui est pour nous autant objet d’étude qu’objet d’amour. Et l’amour n’a point d’âge, il est toujours naissant, disait Pascal.

Une revue entièrement consacrée à la littérature coréenne

Dans l’ambiance d’une douce soirée méditerranéenne, naissait la web-revue de littérature coréenne Keulmadang, sous l’action d’une poignée de volontaires, amis, soucieux de présenter une littérature départie de toute actualité et de toute mode. Bien qu’universitaires, nous fîmes le choix de nous orienter vers une revue destinée à un large lectorat, avec le souci de trouver d’autres publics que les lecteurs assidus.

A côté de ses illustres aînées, la revue Keulmadang allait prendre place avec la modeste mais ferme volonté de tenir son rang et de participer au développement de la diffusion littéraire, consciente que la route serait longue avant d’arriver à une formule satisfaisante, tant du point de vue technique que du point de vue de son contenu. La revue allait apporter, par sa rapidité de réaction, une nouveauté certaine dans le paysage littéraire, en promouvant des livres dès leur parution, en traitant de thèmes non liés à l’actualité, en ne recherchant pas une ligne éditoriale précise, en se débarrassant des habituels complexes liés à la diffusion d’une littérature qui n’en finit plus d’émerger. Compromis entre la jeune exubérance et la vieille garde, la revue opta pour la forme traditionnelle, au numéro, comme les revues « papier », pour faciliter l’indexation des articles et des auteurs, et lui donner une visibilité. Le nom de keul (texte) madang (la cour, l’agora) sortit tout seul du chapeau ; le logotype fut l’œuvre de notre graphiste, la mise en page l’œuvre de notre webmestre et la signature du titre l’œuvre d’un éditeur coréen. Chaque numéro présenterait des auteurs, des œuvres et les derniers ouvrages traduits, publiés en France. Un dossier central consacré à un auteur ou un thème assurerait une identité du numéro et de la revue, aisément repérable.

Le choix du web comme mode de diffusion

Tout a sans doute été dit sur la diffusion par média électronique : facilité de création, contraintes minimes, coûts allégés, parution à la demande. On connaît moins l’envers de la médaille : présence permanente exigée, communication soutenue, lutte quotidienne pour le référencement, format peu mobile, lecture difficile sur écran ; sans compter le serveur qui peut défaillir à tout moment. Mais l’enthousiasme et la témérité d’une équipe jeune allaient donner au projet l’allure d’un défi. Le numéro 15 de la revue vient de paraître, et c’est aussi le dernier numéro sous cette forme actuelle. Nous engageons actuellement la deuxième phase de développement et une nouvelle grille en cours d’élaboration sera disponible pour le N° 16 consacré à la poésie coréenne.

Après deux ans et demi d’existence et 15 numéros, les statistiques annuelles sont encourageantes avec 36 000 lecteurs, répartis dans 60 pays du monde. Certains auteurs de la revue, avec leurs milliers de lecteurs, sont plus lus que des écrivains bien installés dans leur œuvre. Le temps de consultation de la revue est devenu très honorable au fil du temps, avec un taux de fidélité satisfaisant, prouvant que la régularité d’un lectorat est possible. La revue fonctionne bénévolement, sans soutien financier. Les auteurs viennent d’horizons divers, universitaires, critiques littéraires, professeurs de littératures, bibliothécaires, étudiants en coréanologie... La revue a très peu de contraintes, à l’exception de ne vouloir parler que de livres que l’on peut se procurer en France ou dans les pays francophones. Keulmadang a consacré deux numéros à Yi In-seong, considéré comme un chef de file d’un renouveau stylistique, deux dossiers pour tenter de situer cet auteur dans le panorama des nouvelles approches esthétiques. Deux autres numéros dirigés par le regretté Philippe Thiébault ont été aussi consacrés à la pensée coréenne, peu connue en France, à l’exception de quelques spécialistes. Lee Seung-u, Hwang Sok-yong, Eun Hee-kuyng, Jo Jong-nae, Shin Kyung-sook, Kim Young-ha, Yi Munyol, on fait eux aussi l’objet d’un dossier.

La contrainte d’exister

Une des caractéristiques majeures de ce principe de diffusion est la quasi-obligation d’échapper à l’oubli, autant du système technique, véritable vortex, que de la mémoire des internautes. S’il est, en effet, rare d’acheter une revue papier par hasard, à l’inverse, il n’est pas rare de se retrouver sans intention sur un site. Voire, de ne plus retrouver un site apprécié. Il y a donc nécessité d’une présence permanente dans la mémoire des internautes et de travailler quotidiennement au système de balisage de la revue. Le mode électif des moteurs de recherche est tel qu’il vaut mieux disposer, à l’intérieur du projet, de spécialistes capables de comprendre les méandres des choix économiques et politiques de ces moteurs. La revue Keulmadang n’est pas seulement disponible sur Internet ; elle l’est aussi sur les réseaux sociaux, Facebook, Tweeter, les groupements professionnels, etc. Chacun le sait ou le devine, Chronos est sans pitié et le temps consacré à la communication de la revue est devenu le temps principal du procès de fabrication d’un numéro.

L’autre obstacle rencontré est le faible nombre de livres publiés dans une année civile. Pour publier une revue, il faut de la matière première. Et dans notre cas, rendre compte d’une littérature, c’est aussi s’attacher à un recensement permanent de la production éditoriale. Ainsi, en deux ans et demi d’existence, la revue a rendu compte d’une centaine d’ouvrages environ.

Malgré les efforts des traducteurs, des « passeurs », des éditeurs et des fondations coréennes, le volume des traductions et des publications reste stable, d’année en année, approximativement cinq ou six romans, deux recueils de poésie, deux ou trois ouvrages de théâtre, deux ou trois essais. C’est beaucoup diront certains, c’est peu diront ceux qui connaissent le volume de la production japonaise ou chinoise.

Mais traduire et faire éditer (déjà un parcours du combattant en soi) ne nous paraissent plus des actions suffisantes pour assurer à la littérature coréenne une place significative dans la vie littéraire française, et lui permettre de ne plus être considérée comme littérature émergente.

Une maison d’édition entièrement consacrée à la littérature coréenne

Le succès de la revue nous a encouragés à prendre d’autres risques, et à considérer qu’une maison d’édition entièrement consacrée à la littérature coréenne s’imposait. Il n’est pas nécessaire d’aimer la Corée pour éditer des textes coréens mais nous faisons partie de cette génération qui considère le Sentiment comme un puissant moteur d’action. Et aussi, parce que nous avons éprouvé le besoin de relier le travail d’édition au « travail littéraire », déjà entrepris sous de multiples formes. Ainsi, après 6 mois d’études DE CRESCENZO ÉDITEURS est né à Aix-en- Provence, avec la modestie du nouvel entrant dans le paysage éditorial français et le projet de participer au développement de la production éditoriale coréenne, en publiant une dizaine de titres par an, romans, nouvelles et ouvrages de sciences humaines et sociales.

Ce défi, téméraire sans doute, quand on connaît l’économie du livre, nous l’avons voulu réfléchi. D’une part, en profitant de l’expérience accumulée depuis une quinzaine d’années avec la venue de plusieurs écrivains coréens à Aix-en-Provence ; d’autre part, en nous appuyant sur les compétences d’un groupe d’amis, spécialistes de la littérature et de la Corée, traducteurs, professeurs de littérature, écrivains, poètes, critiques littéraires. Les premiers ouvrages devraient être disponibles en librairies à la rentrée 2012, notamment Kim Ae-ran, Cours papa, cours... et Kim Jung-hyeok La bibliothèque des instruments de musique. DE CRESCENZO ÉDITEURS sera diffusé par Le Seuil-Volumen.


FICHE TECHNIQUE


Keulmadang web-revue de littérature coréenne www. keulmadang. com
Comité permanent : Jean-Claude de Crescenzo, Kim Hye-gyeong, Véronique Cavallasca, Lucie Angheben, Julien Paolucci, Marine Jacquens, Naomi Poli-Diallo, Margaux Dodemant, Diyenaba Silla, Morgane Loupandine, Quentin Gagne. Graphiste Thomas Gillant. Webmestre : Julien Boyer.




Cet article est extrait du numéro 84 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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