Jean-Marc Thérouanne, délégué général du Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul

Propos recueillis en mars 2014
par Georges ARSENIJEVIC

Jean-Marc Thérouanne, délégué général du Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul

Cette interview a été réalisée à l’occasion du 20e anniversaire du Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul (FICA), qui a dépassé lors de sa dernière édition (du 11 au 18 février 2014) les 30 000 spectateurs et s’affirme aujourd’hui, comme le festival français de cinéma asiatique le plus populaire.

Culture Coréenne : Votre festival vient de célébrer, cette année, son 20e anniversaire. Et avec panache d’ailleurs puisque vous avez enregistré plus de 30 000 spectateurs ! Quel regard portez-vous sur ce succès exceptionnel qui vous place en tête de liste des festivals français consacrés au cinéma asiatique et comment l’expliquez-vous ?

Jean-Marc Thérouanne : Je pense que ce succès populaire est le fruit du travail désintéressé que mon épouse Martine, directrice et co-fondatrice du FICA, a fourni en sachant s’entourer d’une équipe de bénévoles fidèles. Il y a beaucoup d’amour et de respect dans ce festival. Le fait d’être bénévole annihile les enjeux de pouvoir. La volonté de créer un événement culturel, qui est part de soi-même et transmission à l’Autre, donne au FICA une saveur, une chaleur, une tonalité, une couleur, une convivialité que l’on ne trouve pas ailleurs. Ce qui explique le succès en croissance constante de celui- ci : 1 500 spectateurs à l’origine, plus de 30 000 aujourd’hui.

À l’origine, en 1995, comment l’idée de créer à Vesoul (quelque 17 000 habitants à l’époque) un festival consacré aux cinémas d’Asie vous est-elle venue ? Et comment avez-vous, tout au début, réussi à intéresser à votre projet la ville et les élus dont le soutien était sans doute indispensable ?

Mon épouse et moi-même, nous nous intéressons depuis toujours aux différentes formes que prend la culture et à la façon de la transmettre. L’intérêt pour l’art cinématographique se confond avec nos vies respectives. 1995 est l’année du centenaire du cinéma, nous nous sentions très concernés par cette commémoration en tant que Franc-Comtois de Haute-Saône : les frères Lumière sont natifs de Franche- Comté et leur père de Haute-Saône. Nous voulions marquer l’événement. Les grands festivals commençaient à s’intéresser au cinéma asiatique mais il n’existait pas, à l’époque, de festival dédié uniquement à ce cinéma. L’idée de mettre en place un festival de films asiatiques, au sens continental du terme c’est-à-dire du Proche à l’Extrême-Orient, est née.

La ville et la communauté d’agglomération se sont d’emblée intéressées à notre projet. C’était évidemment la pierre angulaire sur laquelle allait reposer l’édifice. Mettre en place un festival comme le FICA, dans une agglomération de taille moyenne, a à la fois ses inconvénients et ses avantages : inconvénients car la capacité financière est plus limitée que celle d’une grande ville, avantages car comme l’offre culturelle est moins importante que dans une grande ville, une telle manifestation a plus de visibilité et finit par s’imposer d’elle-même comme faisant partie d’une identité territoriale.

1. Le grand acteur Sin Seong-il, invité du FICA en 1997.
2. Le cinéaste Lee Doo-yong, qui a reçu le Cyclo d’or d’honneur en 2005.
3. FICA 2011. Devant, de gauche à droite : Lee Myung-se (1er), l’ancien directeur du Centre culturel
coréen Choe Junho (2e) et le réalisateur Park Chur-woong (4e). En arrière-plan : Martine et
Jean-Marc Thérouanne, les fondateurs du festival.
4. Kim Dong-ho, recevant en 2011 le Cyclo d’or d’honneur pour son action en faveur du cinéma.
5.Le cinéaste JeonKyuhwan, invité lors de l’édition 2012, Grand Prix du Jury International pour “Dance Town”.
6. Lee Yong-seung, qui s’est vu décerner le Cyclo d’or 2014.

Dès votre 1re édition, vous avez, dans votre programmation, réservé une belle place au cinéma coréen. Même s’il était, il y a vingt ans, beaucoup moins connu qu’aujourd’hui, (très peu de films distribués en France à l’époque) vous avez, régulièrement, au fil de vos différentes éditions, programmé des films coréens, invité des acteurs, réalisateurs, producteurs, etc. D’où vient cet intérêt relativement « précoce » pour ce cinéma et quelles sont ses qualités qui vous ont attiré à l’époque ?

Il nous a semblé logique de nous intéresser à la Corée du Sud, l’un des pays asiatiques émergents. Sur le plan du cinéma, nous avons été frappés par la force des premiers films sud-coréens que nous avons vus au tout début des années 1990 : L’île étoilée de Park Kwang-su, La mère porteuse d’Im Kwon-teak, Le Rouet, histoire cruelle des femmes et Les Eunuques de Lee Doo-yong, ce dernier étant le premier réalisateur coréen à être en sélection officielle « Un certain regard » à Cannes. La force des sujets, le sens de la mise en scène, la qualité de la photographie ou le sens du jeu des acteurs étaient à l’égal des grands films japonais. Ce fut pour nous un choc.

Quelles ont été, au cours de ces vingt dernières années, les temps forts, les grands moments d’émotion du festival liés au cinéma coréen ?

Dès le premier festival, en 1995, nous avons réservé une place d’honneur au cinéma coréen, en présentant en clôture L’île étoilée de Park Kwang-su. En 1997, la présence du grand acteur Sin Seong-il, venu présenter Kilsottum d’fiIm Kwon-taek en ouverture du 3 e FICA, est certainement l’un des meilleurs souvenirs de l’histoire du festival. En 1999, lors du cinquième festival, la rétrospective Im Kwon-taek, fut un moment d’émotion vraie. En 2005, lors du 11e FICA, l’hommage à Lee Doo-yong, en sa présence, fut l’objet d’une collaboration étroite entre le Centre Culturel Coréen et le festival. Cet hommage connut un vif succès auprès des spectateurs. Notre cycle fut ensuite repris partiellement à l’Auditorium du Musée National des Arts Asiatiques Guimet de Paris, partenaire du FICA. En 2011, lors du 18e FICA, la rétrospective d’une trentaine de films clés de l’histoire du cinéma coréen

embrassant la période 1949 – 2011, fut l’occasion de nombreux temps forts avec la venue d’une importante délégation coréenne de professionnels du cinéma. L’un des grands moments d’émotion de cette édition, dont le président du jury international était le réalisateur Lee Myung-se, a été la remise, lors de la cérémonie d’ouverture, d’un Cyclo d’or d’honneur à Kim Dong-ho (ancien directeur et l’un des fondateurs du Festival de Busan), pour l’ensemble de son action en faveur du cinéma. La soirée coréenne, introduite par un récital de Pansori, a réuni tous les amateurs de cinéma coréen.

D’une façon plus générale, chaque fois qu’un réalisateur, un acteur, un producteur coréen vient défendre un film en compétition, l’intensité de l’émotion est naturellement à son comble lorsqu’il est primé. Les cinéastes coréens ont remporté au FICA de Vesoul une douzaine de prix dont trois fois le Cyclo d’or : Zhang Lu pour Grain in Ear en 2006, O Muel pour Jiseul en 2013 et Lee Yong-seung pour 10 minutes en 2014. Sans oublier deux Cyclos d’honneur décernés à Lee Doo-yong (2005) et à Kim Dong-ho (2011).

Quelle est votre perception de la manière dont le cinéma coréen a évolué au cours de ces deux dernières décennies ?

En 20 ans j’ai vu éclore une nouvelle génération de cinéastes majeurs. Je me souviens du tout premier film de Hong Sang-soo, fortement influencé par la Nouvelle Vague, Le jour où le cochon est tombé dans le puits, vu en 1997 au Festival de Fribourg en Suisse. C’est intéressant d’observer l’évolution d’un cinéaste, de voir l’affirmation de son style mais aussi ses limites. Lee Chang-dong, lui, me bouleverse par la grande force de ses sujets et m’étonne par ses capacités à se renouveler. Bong Joon-ho, Im Sang-soo, Jeon Soo-il, Kim Ki-duk cinéastes apparus au cours de ces vingt dernières années ont su s’imposer sur la scène internationale et trouver distributeurs en France. Pour bâtir le programme de notre festival, je visionne plusieurs dizaines de films coréens par an. Parmi les jeunes réalisateurs apparus ces dix dernières années, Jeon Kyu-hwan, me semble l’un des plus intéressants à suivre. Ceci étant, je parle surtout du cinéma d’auteur, car je connais mal le cinéma commercial coréen.

Quels sont, selon vous, les raisons pouvant expliquer le succès croissant du cinéma coréen en France ?

La France est un pays qui a fait de la multipolarité du monde un enjeu politique pour marquer sa différence sur le plan international, entre autres vis- à-vis des Etats-Unis. Sur le plan de la culture, notamment cinématographique, cela se traduit par un encouragement à favoriser les cinémas du monde. Un grand nombre de films, ni américains ni français, sont distribués en salles, même si au niveau du box-office le nombre d’entrées de ces films « autres » reste modeste. Parmi ceux-ci, les films d’auteurs coréens connaissent un succès plus que d’estime, dû à leurs qualités propres mais aussi aux moyens techniques dont disposent les réalisateurs coréens. L’affaiblissement de la visibilité des films chinois sur nos écrans et dans une moindre mesure japonais joue également en leur faveur. Snowpiercer de Bong Jong-ho a fait dernièrement un score plus qu’honorable en terme d’entrées salle (500 000 entrées France).

Vous fréquentez régulièrement, et depuis des années, les grands festivals internationaux (Berlin, Cannes, Venise, Busan...). Vous avez donc vu et aussi programmé beaucoup de films coréens. Si vous deviez faire un petit bilan d’ensemble, quels sont aujourd’hui les cinéastes et acteurs coréens qui vous ont le plus marqué ?

FiIm Kwon-taek m’a le plus émerveillé, Lee Chang-dong m’a le plus bouleversé, Kim Ki-duk m’a le plus dérangé, Hong Sang-soo m’a le plus diverti. Mais j’ai aussi aimé des œuvres singulières comme Pourquoi Bodhi Dharma est-il allé vers l’Orient ? de Bae Yong-kyun, Printemps dans mon pays natal de Lee Kwang-mo, Mon amour, mon épouse de Lee Myung-se, Notre héros défiguré de Park Chong-won, Chilsu et Mansu de Park Kwang-su, Prince Yeonsan de Sin Sang- ok, Le Pays du cœur de Yun Yong-gyu, la beauté de certains films d’animation tel Mari Iyagy de Lee Seong-jang et pour citer un film documentaire, Trop jeunes pour mourir de Park Jin-pyo. En ce qui concerne les acteurs, je pense immédiatement à Choi Min-sik, et pour les actrices à Yun Jung-hee ou Moon So-ri.

Le film 10 minutes, de Lee Yong-seung, vient de remporter, à la fois, le Cyclo d’Or du festival (la récompense la plus prestigieuse décernée par le jury inter- national) et le prix « Coup de cœur INALCO ». Quelles sont, d’après vous, les principales qualités de ce film et du cinéaste qui l’a réalisé ?

Je pense que ce film est d’une brûlante actualité. Il est à la fois profondément coréen et universel. Il s’inscrit dans la veine du réalisme social, il touche au problème de l’insertion des jeunes dans le monde du travail et de l’entreprise, à la dure réalité du « struggle for life », à l’hypocrisie de certains rapports sociaux. Ce film, que nous avions découvert à Busan, a plu à la fois au Jury international (présidé par le grand réalisateur philippin Brillante Mendoza) et aux enseignants et étudiants de Langues O’.

Pour ce qui est de votre programmation future concernant le cinéma coréen, avez-vous des projets qui vous tiennent à cœur, des choses que vous souhaiteriez pouvoir réaliser dans les années qui viennent ?

Nous souhaitons mettre en place une rétrospective conséquente de films coréens dans le cadre de l’Année France-Corée (2015-2016) et proposer la présidence du jury international du 22e FICA de Vesoul (en février 2016) à Kim Ki-duk, avec qui nous avons tissé des liens amicaux depuis que nous l’avons rencontré à Locarno, en 2003, à l’issue de la projection en compétition de Printemps, été, automne, hiver et printemps,... En attendant, il y a aura bien entendu, des films et des professionnels du cinéma coréen lors de notre 21e festival qui aura lieu du 10 au 17 février 2015.



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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