Impressions de Corée
Par Elise DUCAMP
Editrice


Paysage urbains sur le trajet de l’aéroport d’Incheon vers Séoul.
Dans le train AREX qui relie l’aéroport d’Incheon à Séoul, aucun bruit. La plupart des gens sont rivés sur leur téléphone, d’autres dorment à poings fermés. Dehors, la campagne coréenne cède peu à peu sa place à une étrange jungle de barres d’immeubles qui s’élèvent dans l’air lourd de cette fin de mois de juillet. Parfois, entre deux géants d’acier, on aperçoit une montagne de pierre rose qui s’arrache à la végétation qui l’entoure. Puis, retour à la ville tentaculaire. Rien n’est très différent de ce que l’on pourrait voir lors d’un trajet entre l’aéroport Charles de Gaulle et Paris : le train qui traverse la campagne puis le spectre de la ville. Ces deux trajets pourraient sembler identiques mais l’impression est différente. Le train est « trop » calme, « trop » propre, les bagages laissés sans surveillance n’inquiètent personne, la forêt est « trop » vorace, les bâtiments « trop » hauts, même l’air semble trop « dense ». C’est pareil mais c’est différent. Et souvent, quand on me demande de parler des différences qui m’ont le plus surprise ou étonnée en Corée du Sud, je ne pense pas à celles qui sautent aux yeux de tous les étrangers (hanok, hanbok, dalkbal, etc.), mais à ces différences logées dans les similarités du quotidien, celles qui se perçoivent avant de se voir, celles qui laissent une impression difficilement qualifiable et que, faute de mieux, on appellera « différente ». Trop différente pour que l’on puisse la comprendre directement, elle s’installe sur le bout de la langue, on essaye de la dire mais les mots ne sortent pas.
Prenons un exemple. Asseyez-vous dans un des nombreux Coffee shops de la capitale. Scène banale qui pourrait se produire à l’identique dans un Starbucks parisien : un décor épuré (certains diront « aseptisé »), des boissons standards, ceux qui sont sur leur téléphone, ceux qui sont venus réviser, ceux qui discutent entre amis… Tout semble identique au premier abord… pourtant l’impression est différente. Regardez mieux. Dans le coin là-bas, contre le mur, vous voyez ce groupe de quatre étudiantes ? L’une d’elle se gratte la tête nerveusement, l’autre se couvre le visage de ses mains en soufflant bruyamment, la troisième semble chercher frénétiquement une information dans la pile de livres qui lui fait face. Il y a une tension et un stress qui les entourent, un sentiment d’urgence. Juste derrière, un couple s’est installé autour d’une table basse dans deux fauteuils confortables. Ils portent tous les deux un haut à carreaux (chemise pour le garçon, blouse à volants pour la jeune fille), un jean noir et des baskets blanches. Ils ont tous les deux la même bague en argent à l’annulaire et la même breloque mi-peluche mi-bijoux aux couleurs rouge-orangées est attachée à leurs sacs. Ils ne se touchent pas, ils discutent calmement ; quand la jeune fille rigole elle lève sa main pour cacher ses dents, parfois un silence semble s’installer et ils baissent tous les deux les yeux vers leurs boissons à peine entamées. Tout à coup s’élèvent les rires incroyables de ces ajumma* assises en face. Elles ont toutes des bigoudis sur la tête et une serviette éponge sur les épaules.
* Littéralement « femme mariée » ou « femme en âge d’être mariée ».

©Patrice Philétas
Elles parlent fort, leurs voix viennent remplir le silence du café et ricochent sur les murs. Elles se racontent certainement les histoires du quartier ponctuant leur discours de « aigoo »* et autres « omo »**. Tout à coup, une nouvelle arrivée, vêtue du même uniforme bigoudis/serviette, débarque dans le café et le jeu des chaises musicales commence : une des premières arrivées se lève, lui cède sa place et quitte le café. Où va-t-elle ? Penchez-vous contre la fenêtre, à gauche là sur le même trottoir que le café, vous voyez le salon de coiffure. C’est là qu’elle va. Quinze minutes plus tard, elle en ressort avec une magnifique permanente et revient au café. À son arrivée une autre ajumma se lève, lui laisse sa place et va à son tour chez le coiffeur. Elles y passeront toutes l’une après l’autre…
* Grossièrement : « Oh là là », « Oh non ! », exprime la frustration.
** Grossièrement : « Oh mon dieu ! », exprime l’excitation.
Oui, le décor est identique à n’importe quel autre Coffee shop appartenant à une chaîne internationale. Mais assis sur votre tabouret près de la fenêtre, en observant ce qui se passe autour de vous, l’impression d’étrangeté remonte et revient se placer sur le bout de votre langue. Comment parler de la pression scolaire à laquelle sont soumises ces jeunes coréennes installées au fond ? Elles resteront certainement là à étudier jusqu’à très tard dans la nuit, sauf si elles ont la « chance » d’avoir un cours du soir dans un hagwon*, chaque minute d’étude compte. Car derrière la pression scolaire, il y a la pression sociale, confucianisme oblige. Comment aborder la culture du dating en Corée du Sud qui ne ressemble en rien à ce que l’on connait en France. Ici tout est question d’étapes chronologiques : ça commence presque toujours par un sogaeting**, puis c’est la déclaration/confession, après 100 jours passés ensemble on s’offre une bague de couple et on s’habille en vêtements de couple pour « officialiser » la chose. Pas de place pour l’incertitude, on suit les étapes et on les valide progressivement. Comment expliquer le geste de la jeune fille qui se cache la bouche en souriant ? Comment définir précisément ce qu’est une ajumma sans dénaturer l’essence de vie et de force qui émanent de ces femmes au caractère bien trempé ? Comment traduire omo ou aïsh sans perdre toute la subtilité de ces interjections dont la langue coréenne a le secret ? Comment faire entendre ce qui se cache derrière ces regards qui se baissent et ces mains qui ne se touchent pas par là-bas ? Ou derrière ces voix d’ajumma qui s’élèvent sans gêne mais à qui on ne dira rien car elles sont plus âgées et que de fait elles ont gagné le droit de parler fort, de briser le silence ? Les différences qui se logent dans le quotidien sont celles qui sont les plus difficiles à expliquer, car elles reposent sur de minuscules détails, sur des nuances minimes, sur l’air épuisé de cette jeune étudiante au fond, sur la breloque orangée que le jeune homme et la jeune fille portent fièrement accrochée à leurs sacs, sur l’assurance de cette ajumma. Et tous ces petits détails assemblés nous donnent une impression différente de celle que l’on aurait eue dans un Starbucks à Paris. On sent que derrière cette vitrine de Coffee shop à l’occidental, la culture coréenne reprend ses droits (ou peut-être ne les a-t-elle d’ailleurs jamais perdus…) et imprègne l’air.
* Académie privée qui dispense des « cours du soir ».
** Rendez-vous arrangé par les amis.
Mais elle imprègne aussi le temps. Il y a cette « urgence » à vivre, à faire, à goûter, à boire, à tout faire « palli, palli » comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ici, les serveurs s’activent même s’il n’y a presque personne dans le café : on range les gobelets, on lave les tables, on relave les tables faute d’autre occupation, un client arrive, on prend sa commande et on le sert en moins de quatre minutes. Dans le restaurant d’à côté, le kimchi jjigae bouillant est servi à table, on se jette dessus, on se brûle la langue, les yeux pleurent, le piment pique la gorge, mais cela fait du bien, cela rappelle que l’on est vivant, on aime ça. On mange avec appétit et on le montre - quitte à choquer les touristes européens en faisant « beaucoup de bruit en mangeant ». On fait attention à bien terminer son bol de riz, c’est lui le plat principal, le reste est un accompagnement. Le repas fini, on ne traîne pas à table, on pose ses baguettes et/ou sa longue cuillère en métal, on se lève pour payer l’addition à la caisse et on repart vaquer à ses activités. On reprend le métro et on en profite pour se plonger dans les informations du jour ou pour regarder l’épisode du drama de la veille, car même à 40 mètres sous le sol, recouvert par des couches de terre et d’acier, la connexion internet est meilleure que celle que vous aurez en pleine rue à Paris. Même internet va « palli, palli »* en Corée du Sud. Puis, on émerge rapidement de la bouche de métro, on adopte le bon rythme de marche pour se fondre dans la masse des piétons qui avance, on longe les buildings des quartiers d’affaire qui grouillent comme des fourmilières. Puis on s’arrête. Le feu piéton est rouge. Et tout à coup, l’impression qui sommeillait au fond refait surface, la scène pourrait être identique à celle que l’on pourrait vivre à La Défense un jour de semaine. Mais elle ne l’est pas. Ici, il est impensable de passer au rouge même si aucune voiture ne pointe le bout de son nez. Alors on attend. On attend longtemps, parfois cinq minutes. Une sorte de torpeur s’installe. La même qui s’installe lorsque l’on attend plusieurs longues minutes l’ascenseur en sortant de chez soi le matin, que l’on regarde les portes s’ouvrir puis se refermer au ralenti, qu’on sent la cabine descendre lentement vers le rez-de-chaussée. Tout à coup l’injonction à la frénésie est mise sur pause. Le temps reprend ses droits et il faut savoir savourer la lenteur de ses instants. C’est la vivacité de l’hiver et son froid polaire qui font place à la langueur de l’été et à son concert assourdissant de cigales. Le feu passe au vert. D’un seul mouvement, le groupe de piétons qui attendait patiemment, repart au pas de charge vers son objectif.
* Que l’on pourrait grossièrement traduire par « vite fait, bien fait »

Sortie de la station de métro Gangnam, donnant sur le quartier d’affaires du même nom.

En Corée, on ne traverse pas lorsque le feu piéton est rouge, même s’il n’y a pas de voitures.
Le train AREX s’arrête en gare de Séoul. Vous descendez avec vos deux énormes valises à bout de bras. Vrai point commun avec Paris, certains passages de la station ne sont pas encore équipés d’escalators. Vous regardez les trois étages de marches qui se dressent devant vous, vous regardez vos bagages, vous jetez un coup d’œil furtif autour de vous « Peut-être que quelqu’un va s’arrêter ? » Mais tout le monde va vite, tout le monde est dans l’urgence, et vous voir arrêté(e) au milieu du chemin, c’est juste un peu gênant. Résigné(e) vous entamez votre ascension. Une marche, douze marches… c’est bientôt fini ? Puis tout à coup votre poids s’allège. Vous tournez la tête. Une petite ajumma de 1m 55 s’est saisie de votre plus grosse valise et commence déjà à grimper. Vous essayez de l’arrêter (enfin de la rattraper dans un premier temps), de lui expliquer qu’elle va se faire mal, que vous pouvez vous débrouiller, mais elle n’en a rien à faire. Elle, elle grimpe. Arrivée en haut, elle pose votre valise, se tourne à peine pour vous faire un petit signe, même pas le temps de vous incliner qu’elle est déjà repartie à la vitesse de la lumière dans les méandres du métro.
Quand on part vivre à l’étranger, on sait que l’on devra faire preuve d’adaptation pour s’intégrer dans une culture qui nous est étrangère. Mais on espère aussi pouvoir se construire une « zone de confort » faite de choses connues. Les Coffee shops ? Je connais. Le métro ? Je connais. Aimer manger ? Vous plaisantez, voyons ? Je suis française !! Bien sûr que je prends plaisir à manger. C’est dans ce « refuge » que l’on vient faire une pause dans notre course effrénée à la découverte culturelle, on y baisse notre garde, on est en « terrain connu » … Enfin c’est ce que l’on croit. Car en Corée, pas de zone de confort. Même si les choses ont l’air similaire, l’impression est différente. Et il faudra du temps pour nommer cette impression, pour se l’expliquer, pour trouver les mots. La culture coréenne est comme cette ajumma qui nous a aidés dans les escaliers du métro : elle arrive par surprise quand on ne l’attend pas, elle peut paraître un peu « bourrue » au premier abord, mais elle est pleine de force et elle vous aidera volontiers dans votre ascension… à condition que vous fassiez l’effort de monter les premières marches tout seul(e). Elle ne vous mènera pas jusqu’à la sortie du métro, mais vous aurez passé l’étape la plus compliquée. Encore quelques pas et vous sentirez la chaleur étouffante de Séoul vous avaler.

Le Mont Namsan et sa fameuse Seoul Tower.

Séoul, quartier de Namyeong-dong.
Namyeong-dong. Ce n’est pas le quartier privilégié des expatriés mais c’est un « joyeux bordel » que vous apprendrez à aimer. Par la fenêtre de l’appartement, on voit le Mont Namsan, autrefois point de défense stratégique de la ville, devenu refuge pour les couples et les marcheurs « du dimanche » (un marcheur du dimanche coréen vaut deux bons marcheurs Français). À ses pieds, la base militaire américaine s’étale, grise d’asphalte. Dans la rue : un terrain de baseball sur le toit de petits commerces, quatre Coffee-shops, deux restaurants de poulet frit, trois 7-Eleven, deux PC-bangs. Le verre côtoie le béton, les briques et le carton, les câbles électriques s’emmêlent aux branches des arbres. Les gens attendent le bus à la file indienne, quand la pluie se met à tomber, tout le monde se rue sous cet horrible pont vert pomme qui cache l’entrée du métro (il paraît que la pluie rend chauve, attention à vous), les taxis klaxonnent, les voitures répondent, c’est toujours bruyant. C’est dans ce quartier que j’ai eu mes premières impressions de Corée.
Cet article est extrait du numéro 96 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


