Henri Zuber, un étonnant témoin de l’expédition de l’amiral Roze
Par Alain GÉNETIOT
Professeur de littérature française à l’Université de Nancy

Un des premiers contacts entre la France et la Corée eut lieu dans les dramatiques circonstances de l’expédition de l’amiral Roze, envoyée à l’automne 1866 en représailles à l’exécution de neuf missionnaires français et qui se solda par la retraite des Français défaits par la résistance des Coréens. Dans cette expédition punitive à visées colonialistes se trouvait un observateur privilégié, le jeune peintre Henri Zuber (1844-1909), alors enseigne de vaisseau sur la corvette le Primauguet. Membre de la force de débarquement, il fut un témoin oculaire des événements dont il publia en 1873 la relation intitulée « Une expédition en Corée » dans le journal de voyages Le Tour du Monde. Profitant de la grande vogue des explorations coloniales, celui-ci offrait à son public des reportages richement illustrés et celui d’Henri Zuber était accompagné de dessins de l’auteur croqués au cours de son séjour. Son récit, loin de toute arrogance, est celui d’un honnête homme, curieux, et d’un peintre sensible à la beauté des paysages des îles au débouché du fleuve Han. C’est à ce double titre d’acteur de l’événement et de dessinateur qu’il constitue un témoin de premier ordre en proposant un regard équilibré sur un pays qu’il n’a pourtant guère eu le loisir d’apprécier en ces circonstances belliqueuses.

Rien ne destinait Henri Zuber à rencontrer la Corée. Né en 1844 dans une famille de la bourgeoisie protestante de Mulhouse, son père dirigeait une manufacture de papiers-peints, industrie liée à la peinture et au dessin pour lequel il montre très tôt des dons exceptionnels*. Sans espoir en tant que fils cadet de succéder à son père, il s’oriente vers une carrière dans la marine et intègre l’École navale de Brest en 1861, en même temps qu’il prend des cours auprès du peintre de marine Étienne Meyer. Devenu enseigne de vaisseau en 1863, il part l’année suivante au Mexique escorter l’archiduc Maximilien nommé empereur du Mexique par Napoléon III. De retour en France, il embarque en janvier 1865 sur la corvette le Primauguet qui fait route vers la Chine afin de renforcer la présence française dans une région où Français et Britanniques sont en concurrence pour obtenir des concessions commerciales de l’Empire du Milieu affaibli après sa défaite dans la guerre de l’Opium et le traité inégal de Nankin (1842). Dans sa navigation au long cours, Zuber dessine les paysages qu’il traverse, les Iles du Cap vert, l’Afrique du Sud, l’île Maurice à l’été 1865, puis Singapour et enfin Saigon en novembre. Après Hong-Kong, le navire arrive au Japon fin décembre où il rejoint l’escadre française qui l’attend à Yokhama. Zuber est séduit par la beauté du pays et l’hospitalité de ses habitants : il croque de nombreuses scènes d’intérieur, visite Edo, la capitale, et se rend dans l’ancienne cité féodale de Kamakura. Mais les six mois idylliques de ce séjour paisible vont être brutalement interrompus le 8 juin 1866 par l’ordre de retourner à Shanghai pour se préparer à une expédition militaire en Corée. grands empires voisins, chinois et japonais, avaient été ouverts au commerce occidental par la force, respectivement en 1842 et en 1853. Le roi Gojong étant âgé de 12 ans lors de son accession au trône en 1864, c’est son père qui assurait la régence sous le nom de prince Daewongun. Sa politique de réformes conservatrices visait à restaurer la légitimité du trône que sapaient les luttes des clans mandarinaux. Face aux menaces extérieures et au vu de la décadence de la Chine, il opta pour une politique isolationniste pour préserver le royaume ermite des étrangers dont les pressions s’intensifiaient. La Russie, qui avait obtenu une province extrême-orientale où elle fonda Vladivostok, avait désormais quelques kilomètres de frontière commune avec la Corée et n’avait de cesse de vouloir lui imposer des relations commerciales. En 1864, un détachement militaire franchit la frontière, puis, en 1865, un navire de guerre. Au premier semestre 1866, ce fut un négociant prussien, Oppert, qui essaya d’extorquer par la menace une audience royale, en vain. Ce climat de méfiance face à l’insistance des « barbares » joua contre les missionnaires catholiques français qui, depuis le début du siècle, tentaient d’évangéliser la péninsule et dont la morale égalitariste choquait les mentalités du royaume confucéen. En 1839, les premières persécutions avaient donné lieu à une tentative de représailles au cours desquelles deux navires firent naufrage en 1847. Or, au mois de mars 1866, neuf missionnaires français furent martyrisés, dont deux évêques : leur supplice dans de longues tortures précédant leur décapitation est documenté dans toute son atrocité par L’Histoire de l’Église de Corée du Père Charles Dallet (1874). Trois missionnaires avaient pu s’échapper, parmi lesquels le Père Ridel qui, parvenu en Chine, rapporta la persécution des Français et suscita l’émoi du chargé d’affaires à Pékin, Henri de Bellonet. Le 10 juillet, ce dernier chargea de son propre chef le contre-amiral Pierre Roze, commandant la flotte des mers de Chine basée à Tchéfou, d’organiser des représailles visant à destituer le roi et à faire de la Corée un protectorat. Or, au même moment, un navire marchand américain, le General Sherman, envoyé pour établir des relations commerciales, remontait le fleuve Dae-dong jusqu’à Pyongyang où il fut immobilisé par la marée en août. La sortie d’une partie de l’équipage pour s’emparer de vivres donna lieu à une escarmouche au cours de laquelle des Coréens furent tués, de sorte que le gouverneur de Pyongyang donna l’ordre d’incendier le navire dont l’équipage fut lynché, ce qui provoqua une immense émotion en Occident. C’est dans ce contexte éminemment explosif de vigilance accrue face aux incursions étrangères que s’inscrit l’arrivée de l’amiral Roze venu venger les missionnaires français.
* Voir Denis Blech, Henri Zuber (1844-1909). De Pékin à Paris, itinéraire d’une passion, Paris, Somogy et A. P. H. Z., 2008.
Le 12 septembre 1866, une flottille de sept navires avec 66 canons et 725 hommes quitte le port chinois de Tchéfou pour Séoul. L’amiral Roze a embarqué à bord de la corvette le Primauguet sur lequel sert le jeune enseigne de vaisseau Henri Zuber qui assistera à l’ensemble des événements, s’occupant notamment de relevés hydrographiques et levant la première carte occidentale de la Corée d’après des documents locaux. Trois bateaux envoyés en reconnaissance sur le fleuve Han ne rencontrent aucune résistance et atteignent Séoul le 25 septembre. Comme l’écrit Zuber, « pour la première fois, des bâtiments européens mouillaient devant la troisième capitale de l’Extrême Orient ». Un envoyé du roi monte à bord du Primauguet pour connaître les raisons de cette visite : on lui répond que c’était pour observer une éclipse de lune. Les Coréens reviennent faire des présents aux Français pour qu’ils s’en aillent. Mais au contraire l’amiral prépare l’attaque française et rassemble ses navires le 13 octobre devant l’Île Boisée à l’embouchure du fleuve Han, à proximité de la ville Kanghwa, l’une des quatre grandes forteresses pour la défense de Séoul qu’il fallait neutraliser pour se garantir le passage vers la capitale. Ainsi, le 14, les Français s’emparent d’un arsenal dans le village de Kapkoji à partir duquel ils peuvent attaquer Kanghwa le 16. Occupant la ville, ils se livrent au pillage, s’emparant de lingots d’or et autres objets précieux, ainsi que des manuscrits anciens des archives dynastiques dont la détention constitue d’ailleurs aujourd’hui une pomme de discorde entre nos deux pays. Si Zuber est admiratif devant la monumentale forteresse de Kanghwa, il préfère décrire longuement dans sa relation la grande peinture sur soie d’un temple bouddhiste et évoquer le charme d’un paysage pittoresque : « Le premier aspect de Kang-hoa me surprit et me charma par son originalité ; les toits de chaume lavés par la pluie brillaient au soleil comme de l’argent et contrastaient vivement avec les tons rouges des édifices publics et les couleurs des champs et des arbres ; des montagnes arides, mais fort belles de formes, se détachaient sur le ciel bleu en tons chauds et fins, et, d’un autre côté, apparaissait l’horizon foncé de la mer ». La description de son cantonnement constitue un moment poétique de son récit décrivant la communauté agraire, les champs et les tombeaux. Évoquant les habitations, il est l’un des premiers à souligner les avantages du chauffage par le sol (ondol) tandis qu’en ce début octobre la température descend déjà à 3 degrés, mais il est surpris par la nourriture que relèvent « des aliments fermentés et des condiments très forts ».
Ayant pu pénétrer à l’intérieur des maisons, il est sensible à la différence entre la pauvreté des rues dépourvues d’enseignes commerciales comme celles qu’il a pu voir au Japon et la richesse des intérieurs : « La vie, qui a déserté la rue, s’est réfugiée dans l’intérieur : là, en effet, on trouve des magasins, des ateliers et des appartements d’un aspect agréable. Les pièces réservées aux femmes sont l’objet de soins particuliers ; quelques-unes sont de véritables boudoirs : on y voit des meubles de laque, des nattes fines, des paravents ornés de peintures, des chiffons, des pots de pommade et de fard, enfin, le dirons-nous ? des faux cheveux. Rien n’y manque pour prouver que la coquetterie féminine est florissante dans la presqu’île ». Il célèbre l’amour des Orientaux pour les lettres et en fait la leçon à ses compatriotes : « Un fait qu’on ne peut s’empêcher d’admirer dans tout l’Extrême Orient, et qui ne flatte pas notre amour-propre, c’est la présence des livres dans les habitations les plus pauvres. Ceux qui ne savent pas lire sont bien rares, et encourent le mépris de leurs concitoyens. Nous aurions bien du monde à mépriser en France si l’opinion y était aussi sévère contre les illettrés ». Sans doute a-t-il accédé aux demeures de la classe dirigeante lettrée, représentée dans ses dessins, et non aux chaumières des paysans. Il est en revanche choqué par la terrible inégalité sociale qui règne au pays du Daewongun, société bloquée à l’image de la Chine : « Faut-il conclure de ce contraste que le simple mortel coréen n’a guère le droit, ou du moins le pouvoir d’arriver à la fortune ? Je suis d’autant plus tenté de le croire que les récits des missionnaires confirment cette supposition, et que ce qui se passe dans l’Empire du Milieu a beaucoup de chance de se produire aussi en Corée. La rapacité est le défaut dominant des mandarins ». Mais, s’agissant d’enrichissement personnel, en constatant la richesse minière du pays, c’est avec un peu de naïveté qu’il envisage l’ouverture au commerce que les Occidentaux tentent d’imposer et dont les Coréens ne veulent pas.

« Coréens » / H. Zuber, Le Tour du Monde.
Car tel était bien l’enjeu pour le royaume de Joseon, à savoir sa souveraineté et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – fût-ce en l’occurrence de manière autoritaire. C’est ce que rappelle la lettre du roi à l’amiral Roze au lendemain de la prise de Kanghwa le 18 octobre : « De tout temps, les relations avec les voisins et l’assistance donnée aux voyageurs ont été traditionnelles. Dans notre royaume, on montre encore plus de prévenance et de bonté. Il arrive souvent que des navigateurs ignorants de la situation et du nom du pays touchent à nos côtes. Alors les mandarins de nos villes reçoivent l’ordre de les accueillir avec prévenance. On leur demande s’ils viennent avec des intentions pacifiques ; on donne des vivres à ceux qui ont faim, des vêtements à ceux qui sont nus, et on soigne les malades. Telle est la règle qui a toujours été suivie dans notre royaume, sans subir aucune infraction. Aussi la Corée, aux yeux de tout le monde, est-elle le royaume de la justice et de la civilisation. Mais, s’il se trouve des hommes qui viennent pour séduire nos sujets, s’introduisent secrètement, changent leurs vêtements et étudient notre langue, des hommes qui démoralisent notre peuple et renversent nos mœurs, alors la vieille loi du monde veut qu’on les mette à mort. Telle est la règle pour tous les royaumes, pour tous les empires ». En transcrivant ainsi fidèlement le point de vue coréen, Zuber, loin d’être prisonnier de la perspective occidentale, donne à entendre la parole de l’autre et pose un problème de droit international, la souveraineté, doublé d’un problème moral, l’universalité du christianisme face aux autres civilisations. En réponse, Roze envoie au roi un ultimatum demandant que lui soient livrés les responsables de l’exécution des missionnaires français et exigeant un traité commercial. Loin d’obtempérer, le régent, qui a pu entre temps organiser la résistance, masse des troupes sur la route de Séoul, dans la forteresse de Munsusanseong, auxquelles se heurte le 26 octobre un détachement français de 120 hommes, qu’une seconde tentative le 9 novembre conduit à une nouvelle défaite. La considérable infériorité numérique des Français et le désavantage du terrain qui les rend cibles des tirs croisés coréens ont définitivement raison de leurs prétentions militaires et l’approche de l’hiver glacial les contraint à se retirer d’un pays devenu résolument hostile. L’amiral Roze lève donc l’ancre le 11 novembre non sans faire entièrement incendier la ville de Kangwha. Ces représailles manquées sont un échec complet puisqu’elles entraîneront par contre- coup l’exécution de tous les chrétiens de Corée, soit environ 8000 personnes. Mais Zuber, dans son reportage pour le grand public, passe rapidement sur les combats au cours desquels il connut son baptême du feu, essuyant des tirs nourris de mousquets, et préfère se souvenir du caractère bucolique des bivouacs entre deux opérations, occasion de célébrer la richesse de la faune de Corée : « Le temps de loisir que nous laissait le service était généralement consacré à la chasse. Le gibier est respecté par les indigènes, qui se soucient assez peu d’en manger ; il est, par suite, fort abondant. Les faisans, les oies, les canards sauvages, les sarcelles, les pluviers, les ramiers, etc., se succédaient sur nos tables, peu accoutumées à un pareil luxe. Le gibier de poil est, paraît-il, assez rare, et je ne sache pas que pendant tout notre séjour un seul lièvre ait été aperçu. Dans les montagnes de l’est on trouve des loups, des renards, des ours et des tigres dont les peaux sont fort célèbres en Chine ». Ainsi, en publiant son récit sept ans plus tard, Zuber veut-il donner une bonne image de son séjour en minimisant son contexte : « Je me souviendrai longtemps, avec plaisir, de ces excursions dans l’île de Kang-hoa. Il faisait toujours un temps superbe ; l’air était légèrement chargé de vapeur, et une magnifique lumière inondait les champs et les bois, dont la brise emportait les feuilles jaunies. Rien de bien nouveau ne s’offrait d’ailleurs à ma vue ; les cases se ressemblaient toutes, les habitants aussi, du moins à l’extérieur, et je n’avais pas le pouvoir de pénétrer leur caractère, qui semble doux. Ces pauvres gens, revenus de la première terreur qu’avait inspirée notre débarquement, reprenaient peu à peu leurs travaux agricoles ; quand nous les rencontrions, occupés à couper le riz ou à le réunir en grandes meules, ils se prosternaient sur notre passage ; arrivions-nous dans une maison habitée, vite on nous offrait des kakis et d’excellente eau fraîche, avec les mêmes marques de profond, de trop profond respect. Il était bien facile de voir, en effet, que ces témoignages étaient dus à la peur. Tout en nous disant qu’il fallait faire la part des mœurs et ne pas être surpris de ces génuflexions prodiguées sans doute à tous les mandarins, nous ne pouvions nous empêcher d’être péniblement affectés par tant de servilité ». Malgré l’hommage rendu à l’hospitalité des Coréens, l’incompréhension demeure face à la rigide hiérarchie sociale qui définit leur culture.
Avec beaucoup de recul, Zuber conclut son récit par une réflexion humaniste sur l’impérialisme occidental : « On le voit, nous n’avions pas eu le bonheur de nous faire aimer pendant notre séjour. Trop souvent l’Europe se montre pour la première fois aux peuples étrangers avec le caractère de la violence et des prétentions despotiques. Du moment qu’un pays n’a pas le bonheur de posséder des télégraphes électriques et que les principes de sa civilisation diffèrent des nôtres, nous nous croyons permis de violer à son détriment toutes les règles du droit des gens. Il est surtout pénible d’être amenés à verser le sang au nom des doctrines pures et élevées qui, par leur nature même, ne devraient jamais obliger de recourir à ce triste et douteux moyen de persuasion que l’on nomme “la force” ». Mais il est également sans illusion sur le caractère inéluctable de l’ouverture de la Corée et sur l’uniformisation qu’entraînera ce que nous appelons aujourd’hui la mondialisation, dont s’émeut sa sensibilité d’artiste : « Il est difficile à ceux qui ont le sentiment délicat et le goût de l’art et de la variété, de ne pas éprouver d’abord, et avant toute réflexion, un certain regret en voyant les influences européennes de toute espèce pénétrer partout. Assurément la civilisation et la science ont tout à y gagner, mais aussi les caractères des peuples s’effacent et leur originalité se perd. Les nobles Japonais ne s’affublent-ils pas déjà de pantalons et de redingotes ! »

Malgré sa vigoureuse résistance aux Occidentaux, la Corée dut finalement céder aux pressions de l’Empire japonais qui obtint, en 1876, l’ouverture de ses ports par le traité inégal de Kanghwa, prélude à son emprise sur un royaume qu’il colonisa en 1910. Après son échec, l’amiral Roze fit route pour le Japon où il accueillit en 1867 la première mission militaire française à Yokohama, puis, de retour en France, il devint préfet maritime de la Mer du Nord. À son retour en 1868, Henri Zuber quitta, quant à lui, la marine pour se consacrer à sa carrière de peintre et épanouir des dons de dessinateur qui s’étaient affirmés en dépit des conditions peu propices de cette expédition militaire. Son œuvre fait actuellement l’objet de deux expositions à Mulhouse et à Paris commémorant le centenaire de sa disparition*.
* Mulhouse, Musée des Beaux-Arts, du 6 juin au 13 septembre 2009, et Paris, Mairie du VI e arrondissement, du 6 au 28 octobre 2009.
Cet article est extrait du numéro 78 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


