Ha Yong-bu : un danseur qui associe tradition et liberté

Ha Yong-bu : un danseur qui associe tradition et liberté

Miryang baekjung nori, « Jeux du 15 juillet lunaire de la ville de Miryang », est classé patrimoine culturel immatériel numéro 68 en Corée depuis 1980. Ha Yong-bu est le danseur officiel — et aussi le garant de la transmission — de plusieurs danses au tambour comprises dans ces festivités traditionnelles. C’est également un artiste plein de créativité qui tente sans cesse de se renouveler et qui n’hésite pas pour ce faire à franchir les frontières, frontières entre les genres, mais aussi entre les pays — en France, Ariane Mnouchkine, pour ne citer qu’elle, compte au nombre de ses admirateurs. Culture Coréenne l’a rencontré à l’occasion de sa venue à Paris dans le cadre du festival de la culture coréenne « Regards sur la Corée » qui s’est déroulé du 3 au 7 novembre 2014 à l’Institut national des langues et civilisations orientales, où il a enthousiasmé le public.

Culture Coréenne : Qu’est-ce qui caractérise les danses populaires coréennes ?

Ha Yong-bu : La liberté. Elles sont libres, contrairement à la danse classique occidentale composée de mouvements qu’il faut faire rentrer dans une durée imposée par la musique.

Cela veut dire que vous ne dansez pas toujours de la même façon ces danses dont vous êtes un des représentants officiels ?

En effet. Chaque représentation est comme un flux, insécable donc. Elle est influencée par l’espace, le public, mon état physique et psychique et surtout par la musique du jour et ce même si les gens ne s’aperçoivent pas toujours que des détails diffèrent.

La musique accompagne-t-elle toujours votre gestuelle ?

Oui, mais pas seulement la musique traditionnelle. N’importe quel morceau peut me faire danser. Bien sûr, les danses miryang bukchum, je dois les danser dans des conditions précises. Mais même là, les variations sont permises. En cela, la tradition est finalement très moderne.

Ce qui est authentiquement traditionnel semble souvent communiquer avec ce qui est très moderne...

Un danseur de ballet anglais m’a dit, après m’avoir vu danser, qu’il avait enfin compris le sens de certains enseignements de son maître. La danse traditionnelle coréenne est extrêmement riche, même si elle n’est pas suffisamment théorisée. Comment expliquer par exemple la notion de sinmyeong, qui exprime cette exaltation qui monte du fond du cœur ?

Vous êtes danseur, mais vous travaillez aussi beaucoup avec les gens de théâtre.

C’est en 1989, année où j’ai rencontré le dramaturge Yi Yun-taek, que tout a commencé. Après avoir étudié les théories occidentales, Yi Yun-taek était à la recherche d’un mouvement corporel typiquement coréen. Tout comme O Tae-sok, il s’intéressait à la danse masquée. Puis, il a trouvé une inspiration en voyant la danse de mon grand-père Ha Bo-kyeong [1906 1998]. Il est venu vers moi, son disciple. Par la suite, j’ai été chorégraphe, mais aussi acteur pour lui. Ce que je suis aujourd’hui lui doit énormément, ainsi qu’à ce que j’ai appris par la suite en m’appropriant différents genres. Le mélange de l’ancien et du nouveau constituait une véritable innovation à l’époque. Enseigner les mouvements aux comédiens m’a fait réfléchir. Les sou es de la danse devaient s’adapter à ceux des comédiens. Il fallait donc se laisser emporter par la musique. Cette prise de conscience a été comme une révolution dans ma vie.

Yi Yun-taek a fondé en 1986 Yeonhidan georipae, « Yeonhidan, troupe de théâtre de rue », dont il est toujours directeur artistique. Ce faisant, il a fait entrer les spectacles de rue dans l’espace clos qu’est le théâtre.

Cela ne fait qu’un siècle que les Coréens connaissent le théâtre au sens occidental du terme. Le théâtre traditionnel coréen était quelque chose de très populaire. Un plaisir avant tout. Les spectacles de rue n’ont commencé à se jouer sur scène que dans les années 1980. C’est le cas par exemple de la danse masquée.

Dans votre famille, vous êtes danseurs depuis plusieurs générations.

Il y a eu mon arrière-grand-père, Ha Seong-ok, mon grand-père, mon père, puis moi. Mes ancêtres, issus de la classe moyenne, consacraient beaucoup de temps aux loisirs. C’est ainsi qu’ils sont venus à la danse. En ce qui me concerne, j’ai commencé mon apprentissage à l’âge de cinq ans, avec mon grand-père. Mais il ne me donnait pas de leçons à proprement parler, je ne faisais que l’accompagner quand il allait danser. Je suivais partout mon grand-père, j’étais celui qui le connaissait le mieux. C’est de cette façon que j’ai appris.

Est-il donc indispensable de commencer la danse jeune ? Ou faut-il un talent inné ?

C’est du moins ce que je pense. Comme on dit en Corée [pour évoquer l’hérédité], « le sang est plus foncé que l’eau ». Il est sûr que j’ai hérité et bénéficié d’une longue tradition familiale.

Vous-même enseignez la danse aujourd’hui.

Oui. Ma fille danse. Mais je ne sais pas encore qui prendra ma succession. J’enseigne des règles à des élèves, mais je leur dis qu’ils sont libres dans leur façon de les interpréter. C’est comme ça que j’ai appris avec mon grand-père. Tout ce qu’il me disait, c’était : « Garde tes épaules décontractées », ou encore : « Imagine que tu es un saule. » Le saule s’agite à la moindre brise, mais son tronc, protégé par les branches, reste immobile. Ces explications étaient très abstraites pour moi. J’avais du mal à les comprendre, jusqu’à ce que je devienne adulte et que je me consacre entièrement à la danse. Un Français m’a dit un jour que, quand je me redressais, on avait l’impression que la terre me poussait. La conscience du sol sur lequel il se tient est en effet importante pour un danseur.

Vous créez aussi des danses.

Beaucoup. Quand je m’occupe de la chorégraphie d’une pièce de théâtre, j’apporte une contribution à l’œuvre. Je crée aussi moi-même des œuvres, souvent en collaboration avec des danseurs de danse moderne. En revanche, quand je danse seul, je dois faire apparaître ma personnalité. En effet, je ne veux pas me contenter de la sauvegarde de la danse traditionnelle et de sa transmission. La tradition doit réfléchir sur le rôle qu’elle peut jouer dans la vie d’aujourd’hui. J’aime être en dialogue avec les spectateurs, les faire entrer dans le jeu. C’est la raison pour laquelle je collabore souvent avec d’autres formes de danse. D’ailleurs, ma première venue en France n’avait pas pour objet une représentation de la danse traditionnelle coréenne.

Pourriez-vous nous raconter cet épisode ?

C’est la chorégraphe française Dominique Rebaud qui m’a invité, après avoir assisté à une de mes répétitions en Corée. J’ai tout de suite accepté comme s’il s’agissait d’une chose naturelle. C’était sur une grande scène à la coréenne, avec des spectateurs assis tout autour. On m’a demandé de ne pas me soucier de ce que faisaient les autres danseurs, d’entrer en scène quand j’en avais envie, au cours du spectacle, et d’en sortir quand je voulais. Et aussi d’expliquer ce que je faisais, sans interprète ! Ce fut une expérience extraordinaire.

Les réactions des spectateurs occidentaux diffèrent-elles de celles des Coréens ?

Les spectateurs occidentaux sont capables d’assister à un spectacle de p’ansori qui dure six heures et d’applaudir encore pendant quinze minutes en criant bis ! À la sortie de la salle, ils commentent peu. En Corée, il faut être un passionné de p’ansori pour tenir une telle distance ! Quand ils sont émus, les gens réagissent de manière plus extériorisée, avec des larmes par exemple, mais ils sortent aussi plus facilement de cet état émotionnel, quitte à l’évoquer plus tard à plusieurs reprises.

Pour terminer, que peut-on souhaiter de plus à un artiste qui représente déjà un élément du patrimoine culturel d’un pays ?

Je continue ma quête et elle me paraît interminable, même si certains me considèrent comme quelqu’un qui a trouvé sa réponse. Je ne suis jamais satisfait de ce que je fais.

Propos recueillis par JEONG Eun-Jin



Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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