Festival des 3 Continents 2009, deux films coréens en compétition et Shin Dong-il en or pour la première européenne de Bandhobi
Par Jérôme BARON, Co-programmateur sélection officielle et compétition, Festival des 3 Continents - Nantes

L’ascendant certain du cinéma asiatique sur la compétition du Festival des 3 Continents, s’il n’a jamais été démenti, s’était jusque-là manifesté plus discrètement que lors de cette 31e édition à travers huit des douze films invités. Parmi eux, deux films en provenance de Corée du Sud, Treeless Moutain (2008) de KIM So-yong (sortie française le 30 décembre prochain) et Bandhobi (2009) de SHIN Dong-il, inédit en Europe, qui s’est vu décerner la Montgolfière d’or 2009, succédant à de jeunes cinéastes désormais attendus, Zhao Liang (Chine) en 2007, et Enrique Rivero (Mexique) en 2008.

Shin Dong-il, dont le film Bandhobi a remporté la Montgolfière d’or du Festival des 3 Continents 2009.

Cérémonie de remise des prix du Festival des 3 Continents. Shin Dong-il aux côtés de Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes, et des membres du jury. A gauche : Philippe Reilhac, directeur général du festival.
Photo : F3C/JG.Aubert.
La présence de ces deux films à Nantes reste essentiellement liée à la qualité des propositions cinématographiques que porte chacun d’entre eux, bien distinctes l’une de l’autre. Précisons, alors que le Festival des 3 Continents entretient une relation de longue date et presque pionnière en France avec le cinéma coréen, que la vitalité de cette cinématographie au cours de la décennie écoulée attise notre curiosité et nous incite chaque fois à regarder de plus près une production diversifiée qui souffle un vent de matin froid sur le pays du soleil levant. Seule une (inexplicable) carence d’ambition coréenne sur le terrain du cinéma documentaire semble atténuer la régulière inspiration du moment.
Au rang des signes les plus prégnants du cinéma coréen récent, la récurrence du motif familial comme repère soumis à l’épreuve de sa propre dissolution. Cet ébranlement semble atteindre les films en toute indépendance de leur polarité imprégnant des réalisations destinées au grand public (action, thriller, fantastique) et des œuvres du cinéma dit « d’auteur ». Le cadre référent du monde adulte apparaît le plus souvent sous un jour inconstant, celui d’une faillibilité chronique et maladive. A la suite de nombreux autres, le nouveau film de Bong Joon-ho, un thriller sèchement intitulé Mother, se charge de préciser le trait avec plus de netteté et aussi une véritable audace. Par voie de conséquence, de nombreuses figures enfantines et adolescentes à la dérive occupent ou traversent fréquemment l’espace des films à des niveaux variables. Ces présences réitérées interrogent inéluctablement les évolutions contemporaines et accélérées d’une société au risque de la désunion, avec un ordre de valeurs et d’usages qui la caractérisait jusque-là. Si cette inquiétude profonde suscite un intérêt sur le plan cinématographique, c’est surtout qu’elle se donne chez les cinéastes les plus inspirés à l’écart de toute intention moralisatrice. Les deux films sélectionnés à Nantes en constituent deux preuves exemplaires.

Treeless Mountain
Le second film de KIM So-yong fait en quelque sorte suite au très autobiographique In Between Days, réalisé en 2006, qui évoquait la délicate adaptation d’une jeune coréenne à sa nouvelle vie américaine. En remontant le fil d’une histoire personnelle jusqu’à de lourds souvenirs d’enfance, Treeless mountain n’est déterminé par aucune volonté d’explication générale ou de mise en accusation. Décidée à retrouver un mari disparu sans donner de nouvelles, une jeune femme confie ses deux fillettes à une tante éloignée, isolée et alcoolique. Le film s’attache à témoigner, en suivant à hauteur d’enfants dans les plis du quotidien (on est un peu sidéré par la manière dont KIM So-yong parvient à diriger ses actrices de quatre et six ans), de l’endurance de deux petites héroïnes plus inquiètes que glorieuses à la suite d’un abandon. « Garde un œil sur Bin » ordonne la mère de Jin à la plus âgée de ses deux fillettes après que l’autre se fut éloignée, suivie par la caméra, du lieu où elles devaient attendre ensemble. C’est bien la simple et stricte posture du film, attentif aux visages et aux réactions des enfants, que de ne pas les lâcher en attendant le retour du jour (les longs plans fixes sur ces ciels changeants qui viennent ponctuer le récit) où une autorité rassurante et compréhensive, celle d’une grand-mère tout entière contenue dans ses gestes et quelques mots simples, pourra se substituer à l’attention précise du cinéma. En suivant ces deux enfants ballottées d’un grand ensemble de Séoul, où elles vivent avec leur mère, au quartier populaire de la tante peu affectueuse qui, pour un temps, les recueille, Kim So-yong filme au plus juste le glissement permanent de l’inquiétude à l’espoir et les déceptions aussi des fillettes dans des situations dont elles ne comprennent, hors de tout repère familier, ni les déterminations ni les incidences. Il leur faudra retrouver derrière la rudesse et le dénuement de la vie rurale, la générosité naturelle et sans calcul d’une figure maternelle première et fondatrice pour que leur soient restitués leur enfance et le sentiment d’être à nouveau de ce monde. En creux, ce sont les absences masculines, réduites à quelques apparitions furtives, qui révèlent à la fois la ténacité des femmes et leurs tourments.

Scène du film Bandhobi.
Bandhobi
La rencontre d’une lycéenne solitaire et indolente, Min-suh (la formidable débutante Baek Jin-hee), pas plus en phase avec sa mère qu’avec les études, et d’un travailleur migrant originaire du Bangladesh, Karim, escroqué par son employeur, aurait pu laisser craindre le pire et ouvrir la voie au plus lénifiant des plaidoyers. Le premier défi relevé par Shin Dong-il est de faire exister derrière ces deux parfaits alibis pour les bons sentiments de véritables personnages dont la trajectoire (et celle du film) est déviée par leur rencontre imprévue : Min-suh, mal intentionnée, dérobe les papiers de Karim avant qu’il ne la suive pour la contraindre à les lui rendre. L’expérience de la relation à l’autre va transformer la molle et boudeuse Min-suh et le droit et pudique Karim. L’un et l’autre vont s’apprendre à traverser du mieux qu’ils peuvent, et ensemble, les épreuves que leur situation respective leurs réserve. Sur un canevas a priori des plus prévisibles -il a co-écrit le scénario avec Lee Chang-won-, Shin Dong-il opère par une succession de discrets et inattendus déplacements du point de vue. En renversant habilement les tonalités de nombreuses scènes (ce qui n’est pas sans rappeler parfois la manière d’un Frank Capra), il tire le film sur le terrain de la satire sociale douce-amère : lorsque Karim demande à Min-suh de lui restituer ses papiers, celle-ci menace de porter plainte pour tentative d’agression sexuelle, plus loin, un patron s’excuse auprès de ses employés migrants de ne pouvoir payer les salaires qu’ils attendent et touche en plein cœur ces hommes éloignés de leurs femmes en leur rappelant l’amour qu’il porte à la sienne à la veille de leur anniversaire de mariage ; enfin, alors qu’elle s’engage comme masseuse pour payer ses cours de soutien, l’un des premiers clients de Min-suh n’est autre qu’un professeur du lycée qu’elle fréquente... Avec une distance inspirée, la mise en scène se concentre principalement sur des points de frictions. Min-suh et Karim marchent, beaucoup, passant d’un dérèglement structurel à un désordre affectif (les relations de Min-suh avec sa mère et son beau-père), mais en y engageant chaque fois plus d’eux-mêmes. Plutôt que de les réduire à l’accablement, ces situations construisent les personnages et précisent les contours des êtres qu’ils souhaitent devenir (elle), et rester (lui). S’ils sont sou- vent en position de faiblesse, ils avancent sans désarmer, et aussi bien que Min-suh et Karim, colère et dérision finissent par faire bon ménage. Sans doute, ce Bandhobi, quatrième long métrage de Shin Dong-il, est-il le plus accompli du réalisateur. Une question pourtant reste encore sans réponse et nous y sommes sensibles : ce film qui a rencontré un très vif engouement du public nantais parviendra-t-il à susciter l’intérêt d’un distributeur français ?
Cet article est extrait du numéro 79 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


