Evénements inauguraux : toute la palette des arts coréens
Par Thomas HAHN
Critique de danse et journaliste culturel

Scent of Ink, le spectacle donné au Palais des Congrés par la Compagnie Nationale de Danse de Corée, alliait vivacité et épure absolue.
Cinéma, concerts, danse, webtoons, art culinaire et expositions : Les artistes coréens présentés pour fêter l’ouverture du nouveau Centre Culturel Coréen ont su lier les traditions du pays à l’actualité de sa création. Au cœur de ce panorama : Les couleurs !
Des couleurs, et encore des couleurs ! C’est une véritable grammaire chromatique qui s’est déployée pour fêter l’ouverture du nouveau Centre Culturel Coréen, dans une grande diversité de disciplines artistiques. De l’exposition Tekkal, couleurs de Corée au grand spectacle de danse Scent of Ink en passant par les éclairages des concerts, les teintes brillaient de toute leur vivacité. L’énergie chromatique éclata avec d’autant plus d’incandescence que l’hôtel particulier haussmannien du 20, rue La Boétie se présente sous un jour particulièrement lumineux et sobre, du blanc des murs et des frises à l’élégance des boiseries contemporaines. Tout dégage une légèreté sereine, dans un mariage sensible entre tradition et esprit contemporain. C’est réussi, jusque dans le logo indiquant les événements organisés dans le cadre de la célébration du nouveau Centre, qui révèle lui aussi l’importance fondamentale des couleurs dans la culture coréenne. En effet, ce dessin arbore une gamme de teintes peu saturées et penchant parfois vers le pastel, couleurs qu’on retrouve dans la tradition, de la décoration des temples au hanbok (la tenue traditionnelle). Mais elles sont ici utilisées pour habiller à la coréenne une façade haussmannienne !

Tekkal , couleurs de Corée, une superbe exposition permettant de mieux appréhender la symbolique coréenne des couleurs et le subtil art coréen de les combiner.
Exposition Tekkal, couleurs de Corée
La palette en pastel du logo précité contraste avec les teintes saturées et puissantes des couleurs primaires, qui structurent la grande exposition d’ouverture, Tekkal - couleurs de Corée (du 21 novembre 2019 au 14 février 2020), réalisée en collaboration avec le Musée National du Folklore. Elle affiche une approche de la tradition et du quotidien, des fêtes et des loisirs dans les contextes sociaux les plus variés, dessinant un paysage chromatique où les couleurs pures — le rouge, le jaune et le bleu — sont encadrées par le blanc et le noir (auxquels l’Occident refuse le statut de couleur). Ces teintes, porteuses de l’énergie du yang, habillent tenues traditionnelles et objets de la vie quotidienne : poteries, robes de cérémonies, meubles, chapeaux, dessins, affiches, lanternes etc. S’y dresse un portrait de la tradition coréenne jusque dans l’époque actuelle. à chaque couleur, sa symbolique poétique, sa valeur philosophique, son inspiration spirituelle et sa portée sociale. Et ses objets. Robes de cérémonie, sachets-bourse, éventails, t-shirts de supporteurs de l’équipe nationale de football, coffrets etc. pour le rouge, lié au sud, au feu, à la jeunesse et à la passion. Ce qui est, en somme, assez universel… Le bleu, lui, vient de l’est et de la naissance, de la mer, de l’arbre... Il apporte la joie, la nouveauté, l’espoir… Au quotidien, il contient l’eau ou verse le thé, comme le soulignent les magnifiques exemples de poteries dont certaines datent du XIIe siècle. Au nord, on trouve le noir, réminiscence de l’encre de Chine. S’il est ici, comme dans tant de cultures, associé à la nuit, à la mort et à la peur, il est aussi porteur de dignité. Le chapeau masculin traditionnel, le Gat, est noir. Et la vitrine à laquelle il s’intègre nous rappelle l’esthétique élisabéthaine. Encore faut-il occuper l’ouest. Ce rôle est réservé au blanc, associé au fer. Jarres de lune, peinture, robes... Reste le jaune, représenté par des vestes de femmes, des figurines en bois ou un coffret de fils à coudre. Il symbolise la lumière, le bonheur et la prospérité. C’est la couleur du centre. Mais Tekkal (le terme fait référence à l’élégance et au charme) ne s’arrête ni au monochrome, ni aux objets anciens. L’exposition les met en rapport avec le polychrome et le contemporain, et elle offre un grand luxe : des guides vous attendent, sans vous demander de réserver vos places. Jusqu’au 14 février 2020.

Scent of Ink, le spectacle donné au Palais des Congrés par la Compagnie Nationale de Danse de Corée
Scent of Ink
Point d’orgue des célébrations, le grand spectacle de danse Scent of Ink de la Compagnie Nationale de Danse de Corée avait besoin d’un plateau aux dimensions spectaculaires. Il fut donc présenté le 8 décembre 2019 dans l’énorme salle du Palais des Congrès, honorant en même temps le 70e anniversaire de l’admission à l’UNESCO de la République de Corée. En 2017 nous avons déjà pu admirer à Paris cette compagnie qui donne un visage contemporain à la danse traditionnelle de son pays. Elle présenta alors la création Shigane Naï du chorégraphe français José Montalvo. Scent of Ink est une production 100% coréenne. La chorégraphie de Yun Sung-joo exprime toute la singularité d’une tradition qui sait allier vivacité et épure absolue, ampleur et intériorité, apesanteur et présence tellurique. Tout semble alors suspendu dans le temps et dans les airs. Chaque mouvement semble allégé par les passés et les futurs qui s’y rencontrent. Scent of Ink s’articule en quatre tableaux centraux, chacun représentant une couleur, une saison et une plante noble : le magenta de la fleur de prunier pour le printemps, le vert de l’orchidée pour l’été, le jaune du chrysanthème pour l’automne et le noir du bambou pour l’hiver. Chaque couleur s’y déploie progressivement, gagne en intensité et s’associe aux musiques et aux mouvements, souvent des unissons, pour créer une véritable immersion sensorielle qui fait vivre chaque saison. Mais les couleurs ne feraient pas tant d’effet sans le prologue où l’ensemble des danseurs masculins, tout de blanc vêtus, ouvre un espace spirituel en évacuant toute interférence du monde matériel, avec une impressionnante force tranquille qui incarne à elle seule la désignation de la Corée comme Pays du Matin Calme. La scénographie, monumentale et pourtant plus que sobre, ainsi que les costumes, réinterprétations contemporaines de tenues traditionnelles, sont des créations de Jung Ku-ho, un styliste qui compte énormément en Corée. Face à une telle modernité de l’intemporel, on se dit que la conquête du public français par cette compagnie ne fait que commencer…

Effervescence musicale
Mais retournons rue La Boétie où l’auditorium, une salle polyvalente équipée de gradins rétractables, est d’ores et déjà le haut lieu parisien des musiciens coréens. Le premier concert a eu lieu avec un duo féminin. Shinae Ahn (chant, guitare) et Sunnie Lee (chant) s’appellent The Barberettes. Fortes d’un look très sixties, tirées à quatre épingles, elles entonnent des tubes de l’histoire du rock’n’roll (Let’s Twist again et tant d’autres) en s’inspirant du style américain appelé barbershop. D’où leur nom d’artistes et leur grande popularité aux Etats-Unis… Pour leur premier concert parisien, avec une pianiste coréenne et trois musiciens français, elles ont également sorti du chapeau une chanson dédiée aux kimchi et un impeccable Je ne regrette rien. Il y avait même un invité surprise, un ami chanteur coréen qui était de passage à Paris ! Une soirée très vivante donc, dans une ambiance joyeuse, la salle servant en même temps de dancing.
Ambiance différente avec Choi Gonne, la chanteuse guitariste si poétique et émouvante qui interprète exclusivement ses propres chansons. Chaises et gradins installés, on écouta son nomadisme musical, entre balades, folk, rock, chanson et aussi le chant pansori coréen. Initiée aux traditions musicales coréennes dès ses dix ans, Choi maîtrise pleinement le phrasé très rythmé et les couleurs de voix gutturales du pansori qui peuvent soudainement faire irruption dans une chanson à l’ambiance plutôt douce et poétique, comme les rythmes du samulnori et du tambour janggu ont irrigué la partition du batteur Yang Hyun Suk. La plupart des chansons de ce programme, intitulé Nomade Syndrom, sont écrites en anglais, mais Choi a aussi offert sa version de l’Arirang, cet hymne populaire coréen. Ses deux soirées au Centre culturel marquaient la fin d’une tournée européenne avec notamment plus de vingt concerts en Allemagne ! Et le public parisien fut au rendez-vous, malgré le début de la grève dans les transports publics. Quelques jours plus tard, on a pu découvrir une jeune pianiste promise à une grande carrière, Jang Ji-won, dans le cadre de la Série Jeunes Talents, interprétant des œuvres de Claude Debussy, Gabriel Fauré, Gérard Pesson et Isang Yun. Il faut dire que la France compte de nombreux jeunes musiciens coréens de grand talent qui ont choisi de recevoir un enseignement de pointe dans les institutions hexagonales, à l’instar de Jang Ji-won qui a étudié aux Conservatoires Nationaux Supérieurs de Lyon et de Paris.

Projection dans l’auditorium du film de Bong Joon-ho Barking dogs never bite, 22 novembre 2019.
Ruée sur les écrans
Impossible de dresser le portrait de la création coréenne sans aborder cinéma, séries télévisées et webtoons. Par exemple, on a pu voir à l’auditorium, dans le cadre de projections spéciales de films présentés ces dernières années par le Festival du Film Coréen à Paris, le premier succès de Bong Joon-ho, le réalisateur qui vient de remporter la Palme d’Or de Cannes avec Parasite. En 2000 il publia Barking dogs never bite, une satire sanglante des relations humaines, autour d’un couple qui ne supporte plus les aboiements du chien des voisins dans leur sordide barre d’immeuble. Il y a là comme une esquisse encore un brin artisanale du futur chef-d’œuvre, mais on y trouve déjà ses dialogues à la fois réalistes et absurdes, et le même regard décalé sur l’état borderline des relations humaines entre les Coréens. Et nous autres, Européens ? Quelles relations entretenons-nous avec eux, les Coréens ? Le livre Mes Coréens de Georges Arsenjevic, conseiller au Centre Culturel Coréen depuis trente-cinq ans, tend un miroir à l’âme coréenne. Et un miroir est un écran. Avec profondeur et humour, cet ouvrage qui vient de paraître nous aide à mieux cerner les Coréens et leur société, leurs manières de ressentir et de s’exprimer. Et donc peut-être de comprendre encore mieux les personnages des films coréens. La présentation du livre, en présence de l’auteur, de l’éditrice Christiane Tollier (éd. L’Asiathèque) et du sémiologue Jean-Yves Ruaux a rencontré l’intérêt vif d’un auditoire passionné.
Le public, toutes générations et couleurs confondues, est également venu en grand nombre assister au week-end Drama Party, pour suivre les fameux feuilletons. Ici, on n’attend pas une semaine pour connaître la suite. C’est donc un peu comme aller au cinéma, d’autant plus que la qualité de réalisation est absolument excellente, jusque dans les moindres détails. On a pu suivre, par exemple, certaines des seize épisodes de Shut Up, Flower Boy Band !, une série où un groupe de jeunes musiciens rock, tous lycéens bohémiens issus d’un milieu modeste, rêvent de gloire et de conquêtes amoureuses. Mais ils doivent affronter un groupe rival d’un lycée bourgeois. L’histoire d’amour, bien sûr, croise les lignes de front. Un scénario sur les pas de Roméo et Juliette et de West Side Story, qui surfe sur un second degré déclenchant beaucoup de rires dans la salle.

Atelier d’initiation à la cuisine coréenne, 25 et 26 novembre 2019.
La haute technologie était au rendez-vous pour la captation du spectacle musical La Dernière Impératrice, filmé avec des caméras de très haute résolution. Cette comédie dramatique créée au Seoul Arts Center retrace l’histoire de l’impératrice Myeongseong et permet de comprendre la Corée du 19e siècle. Face à l’écran, on plonge au cœur du spectacle ! En ajoutant une exposition sur les webtoons, les bandes dessinées conçues pour les écrans des téléphones portables - une pure invention sud-coréenne - les premières semaines ont permis au nouveau Centre Culturel Coréen de s’établir immédiatement comme un repère dans la vie culturelle parisienne. Ce qui n’est pas rien. Ça se fête, même. Et quand on fait la fête, on mange et on boit. Par exemple, les buchujeon (galettes à la ciboulette) et la boisson de riz qui leur est associée, le makgeolli, l’alcool le plus ancien du pays, aux effets bénéfiques grâce à sa teneur en cellulose et protéines. Comment fabrique-t-on ces deux éléments liés à la fête ? Deux ateliers ont initié les amateurs. D’autres suivront…
Cet article est extrait du numéro 99 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


