Eun Hee-kyung : écrire la solitude et l’aliénation

Par Jean-Claude DE CRESCENZO
Universitaire, co-traducteur et éditeur

Eun Hee-kyung : écrire la solitude et l’aliénation


Eun Hee-kyung est née en 1959 à Gochang (au sud-ouest de la Corée du Sud), peu avant que la dictature militaire s’installe pour de très longues années. Sa carrière débute dans les années 1990, période où la démocratie est rétablie. Elle a publié une dizaine de romans et de recueils de nouvelles, dont certains ont obtenu des prix littéraires. Sa description des univers féminins classe Eun Hee-kyung dans la filiation de Pak Wan-seo ou Oh Jeong-hi et lui vaut l’étiquette, discutable, d’auteure féministe.

L’oeuvre de Eun Hee-kuyng puise à la source du basculement de la société coréenne, où de nouvelles normes, consécutives à la modernisation du pays, sont venues s’additionner à celles d’une société traditionnelle régie par les principes confucéens. Clivés entre respect de la tradition et recherche d’un destin singulier, les personnages de Eun Hee-kyung se confrontent, s’affrontent, chacun à la recherche d’un usage de Soi, d’une issue souveraine, quitte à ce que, plus loin, l’herbe ne soit pas plus verte. Pris dans les rets de la vie conjugale, coincés dans des rapports sociaux où dominent l’autoritarisme et l’autocensure - fille naturelle de l’incompréhension -, ces personnages privés de la fonction libératoire du langage se débattent, parfois jusqu’à la folie, pour trouver une issue satisfaisante, une issue qui ne devrait rien à personne. La famille, quant à elle, pivot de la société coréenne, est rarement source de bonheur.

Femmes à la merci d’un père, d’un frère, d’un mari, consignées aux tâches ménagères ou saisies par l’illusion de la carrière professionnelle, hommes harassés de travail ou à la poursuite d’un statut social, chacun tente de s’adapter à des situations bancales, au bout desquelles l’obscurité et la solitude les attendent. Toute action, toute réaction ne feraient que précipiter l’inévitable issue. Il vaut mieux attendre que le l de la vie commune se délite, se dissolve dans le silence, dans le regret. Dans l’oubli. C’est en offrant le moins de prises à la domination masculine que les personnages féminins supportent le mieux la tension d’un impossible usage de Soi. Ni victimes ni bourreaux, elles naviguent à vue, entre promesse de bonheur à deux, traditions inhibantes, obstacles familiaux... et une parole qui ne parvient pas à se libérer de la bienséance. Mais pour elles, point de revendication. Point de désir de changement. Plutôt choisir la survie. Lutter, parler, se dire, se raconter, supposerait un Sujet entier, non clivé, non partagé entre le difficile et l’impossible. Parler, dire, impliquerait le dévoilement de soi, tabou de la culture dominante ou bien l’inacceptable retour à des relations sociales momifiées. Se battre serait devoir s’expliquer sur le sens de la bataille. Expliquer, s’expliquer, justifier, se justifier. Pour cela, il faudrait espérer. Mais inutile de se précipiter ; dans cet avenir trouble, il est préférable de choisir les stratégies les moins coûteuses, avec comme récompense, la solitude, à deux ou à dix.

Lors du forum organisé par le Korea Literature Translation Institute, en octobre 2013, dans plusieurs villes de France, nous avons rencontré Eun Hee-kyung avec qui, depuis plusieurs années maintenant, le dialogue se poursuit.

Jean-claude de crescenzo : Votre enfance s’est déroulée sous la dictature militaire, au moment où de nouvelles normes sociales s’ajoutaient, en Corée, à d’autres plus anciennes. vos personnages tentent de s’échapper de ces normes mais y retombent le plus souvent. est-ce là, une forme de pessimisme ?

Eun Hee-kyung : Mes personnages tentent de s’adapter à un système mal fait, qui ne leur convient pas. Mais ils ne luttent pas contre cette réalité. Ils cherchent plutôt à s’y adapter. Bien entendu, ils en souffrent et entrent en con it avec ce monde absurde qui leur est imposé. Inévitablement, le poids de ces normes est trop lourd à porter, leur propre capacité de lutte s’épuise et ils en reviennent alors à ces normes puissantes. Vous pouvez interpréter qu’il s’agit de pessimisme, mais pourtant je ne crois pas. Tant que les personnages luttent pour s’adapter, on ne peut pas parler de pessimisme. Cette question est essentielle pour mon travail d’écriture. La nécessité de s’adapter au monde qui leur est proposé provoque une sou rance dont ils ne se débarrassent jamais. Notre génération a grandi avec des parents qui choisissaient à notre place*. Et nous étions contraints de suivre la voie qu’ils traçaient pour nous. Fille aînée de la famille, je devais suivre l’avis de mes parents. Je n’osais pas les contredire. Mes lecteurs, surtout ceux de ma génération, sont en empathie avec les personnages de mes romans parce qu’ils y retrouvent généralement leur propre vie et leurs propres contradictions.

* Le cadeau de l’oiseau, Kailash, 2003.

Beaucoup de gens me reprochent mon scepticisme mais je me considère, moi, comme une humaniste. J’aime l’humain. Même si je préfère le montrer violent, incomplet, contradictoire, égoïste, plutôt que beau, bon et innocent. En insistant dans mes livres sur les aspects négatifs des êtres humains, je veux rassurer les lecteurs quant à leur propre personnalité. Ils me disent souvent que lire mes romans les rassure. S’ils ne sont pas très satisfaits d’eux-mêmes, s’ils estiment quelquefois avoir raté leur vie, mes romans leur montrent qu’ils n’ont peut-être pas autant échoué que cela, s’ils se comparent à mes personnages. Quand j’entends mes lecteurs dire qu’ils sont encouragés par la lecture de mes romans, je suis heureuse.

Pourtant, vos personnages, je pense à votre recueil Les boîtes de ma femme*, souffrent d’un sentiment chronique d’incomplétude ?

* Les boîtes de ma femme, Zulma, 2009.

Dans notre société, la tradition confucéenne domine. L’amour filial est obligatoire. J’essaie de décrire froidement cette situation et mon humanisme me porte à montrer la faiblesse des êtres humains. C’est la raison pour laquelle, j’aime les films de Hong Sang-soo, parce qu’ils montrent des personnages souvent minables mais toujours attachants. Certains de mes personnages deviennent très puissants certes, mais un être humain devient complet par ses faiblesses. Plusieurs critiques littéraires regrettent l’absence de communication entre mes personnages, mais moi je ne le déplore pas. Je mets en exergue le manque de communication et même la volonté des personnages de ne pas entrer dans des rapports de communication. Nous sommes condamnés à la solitude. Vouloir comprendre les autres, c’est le début du malentendu. Vouloir comprendre l’autre nécessite de comprendre nos différences. Mais parce que nous sommes différents, nous sommes seuls. Chacun est seul. L’an dernier j’ai publié un roman* dans lequel je montre deux personnages que tout oppose. L’homme est représentatif des hommes coréens. à un moment, il dit : Je ne peux pas vivre dans l’obscurité. Et la femme répond : Moi, je suis solitaire, je peux chanter dans cette obscurité. Pour vivre ensemble, nous n’avons pas d’autre choix que celui de reconnaître la solitude de l’autre, autant que notre propre solitude.

* Désirs, à paraître, Picquier

Mais, en vivant ensemble des vies parallèles, la solution que les personnages adoptent est souvent pire que le problème ? le cas de sora4, en est une bonne illustration ?

* Mais qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps ?, Decrescenzo éditeurs, 2013.

Oui. Une petite fille est l’existence la plus faible que l’on puisse trouver au monde. Elle entre dans un moule de comportements qui vont la déterminer toute sa vie. Elle est contrainte de reproduire le modèle que les parents ont fixé pour elle. Elle veut faire plaisir à ses parents en respectant leurs désirs, bien qu’en réalité elle refuse cette situation. Tandis que les autres félicitent sa réussite, elle, elle s’étiole. Dans La voleuse de fraises *, la fillette pleure, frappée par des adultes, mais elle pleure parce qu’elle prend conscience qu’elle est obligée de suivre le modèle dé ni par les adultes, et au-delà, par les puissants. Je veux montrer la réalité de ces enfants faibles jetés dans un monde tragique, contraints de suivre le modèle imposé. Pourquoi se sentent-ils obligés de suivre le modèle ? Je ne me sens pas, moi, obligée d’apporter la réponse. Nous passons une bonne partie de notre temps à lutter contre les conditions de vie qui nous sont faites. Et mes personnages sont préparés à vivre une vie malheureuse. Nous cherchons en permanence ce qui nous rend malheureux ; il vaudrait mieux se rendre à la raison, et prendre conscience que nous ne pouvons qu’être malheureux. En Corée, on m’appelle souvent « L’écrivain des romans malheureux ».

* La voleuse de fraises, Decrescenzo éditeurs, 2013.

La famille coréenne que vous décrivez ressemble à une toile d’araignée dans laquelle chacun semble prisonnier de l’autre. faut-il reprendre avec André Gide, « famille, je vous hais ? »

Je cite souvent une phrase tirée de Anna Karénine : « Toutes les familles heureuses se ressemblent mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon. » Dans les familles heureuses, chaque membre est heureux pour la même raison que les autres. Dans les familles malheureuses, chaque membre a sa propre raison d’être malheureux. Cette citation s’applique parfaitement bien à la société coréenne. Les enfants sont très honnêtes mais n’ont que peu de pouvoir, doivent obéir et suivre leurs parents. La famille n’est pas harmonieuse parce qu’elle est heureuse, elle l’est parce que chaque membre est heureux. Il appartient à chaque individu de partir à la conquête de son propre bonheur. Quand j’élevais mes enfants... -un écrivain a besoin de temps pour écrire-, ne pouvant rester avec eux en permanence, je leur ai demandé s’ils préféraient que je sois auprès d’eux et malheureuse, ou éloignée d’eux mais heureuse ? Leur réponse m’a donnée le temps nécessaire à l’écriture. Le bonheur de la famille ne s’obtient pas forcément en restant tous ensemble. La famille comme système idéal touche peut-être à sa fin. J’en fais l’expérience avec les trois dernières générations où, à force de vivre des situations de décalage entre la pensée de chacun et la réalité qu’il vit, les individus s’infligent réciproquement beaucoup de blessures. Mais pour que la famille puisse changer, il faut que chaque membre prenne conscience de ce qui le différencie des autres. La confrontation et les douleurs qui suivent cette prise de conscience, c’est ce que j’aimerais décrire dans mon prochain roman. Comment aimer l’autre ? Un jour, un réalisateur japonais venu faire une conférence en Corée disait vouloir détruire le système sur lequel repose la famille. Dans la salle, beaucoup de Coréens applaudissaient.

Secrets, un nouveau roman de Eun Hee-kyung, traduit en français, paraîtra aux éditions Philippe Picquier courant janvier 2014.

À vous lire, on devine l’influence de Kafka et de Kundera, notamment. on a le sentiment que vous tentez de faire une œuvre originale, dégagée des influences de la tradition littéraire coréenne ?

J’ai commencé à écrire en lisant des œuvres d’écrivains coréens. Je ne peux donc pas négliger qu’ils ont été la base de mon monde littéraire. Mais dès le début de ma vie d’écrivain, j’avais alors 35 ans, j’ai essayé de construire mon propre monde littéraire, différent de celui qui existait dans la littérature coréenne de l’époque. Je voulais trouver quelque chose de spécial, qui serait unique, qui n’appartiendrait qu’à moi. Je suis certaine d’avoir été influencée par des écrivains coréens, mais je ne pourrais dire lesquels de manière précise. Toutefois, j’ai beaucoup aimé les romans des années 1970, Hwang Sok-yong ou Oh Jeong-hee, par exemple. Ce qui vous fait penser à Kafka, écrivain que j’aime beaucoup, c’est que mes personnages tombent dans le piège de situations absurdes. Personne n’est responsable mais tous souffrent. Je pense que mes histoires et le malaise qu’elles suscitent permettent au lecteur de porter sur le monde un regard plus critique.



Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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