Entretien avec Ahn Sook-sun, grande dame du pansori
Propos recueillis
par Han Yumi*

Venue à Paris cet automne, Ahn Sook-sun, figure emblématique du pansori, a eu la gentillesse de nous accorder, entre deux avions, un entretien où elle nous parle de son art. Cette grande chanteuse – sans doute actuellement la plus connue en dehors des frontières de la Corée – est née en 1949, et sa vie a accompagné l’histoire moderne de ce jeune pays nommé Corée du Sud. Il faut se souvenir qu’à sa naissance, le statut de chanteuse de pansori était loin d’être celui de « star » que nous connaissons aujourd’hui ; il aura fallu pour ça que, conscients du danger que courait le genre de disparaître, un groupe de jeunes passionnés parvienne à faire nommer les pansoris classiques « trésors nationaux », avec des maîtres « détenteurs de patrimoine culturel, ingan munhwajae » chargés d’assurer leur survie ; c’est durant cette période que la jeune Ahn Sook-sun a fait son apprentissage du genre. Née à Namwon, terreau historique du pansori, dans une famille de musiciens, elle a été formée par de grands maîtres. C’est ainsi qu’elle possédera bientôt les cinq pansoris classiques (soit le répertoire complet des œuvres conservées, près de vingt heures de chant au total). Au Théâtre National de Séoul, elle travaille, dans les années 1970/80, avec le poète et dramaturge Heo Kyu (1934-2000), représentant emblématique d’une jeune génération en colère pour qui le pansori est un chant de résistance à l’occidentalisation de la Corée. Toute la suite de sa carrière montrera son implication pour la défense et l’illustration d’un genre qu’elle marque de son empreinte. Elle est, par ailleurs, détentrice du patrimoine culturel intangible n°23, pour le gayageum sanjo et gayageum byeongchang, solo et chant pansori accompagné au gayageum. Depuis 1989, elle tourne à l’étranger, et devient une sorte d’ambassadrice du genre, particulièrement en France. Après l’avoir invitée à chanter Le dit de Chunhyang dans la grande intégrale du Festival d’Automne à Paris 2002, Joséphine Markovits, directrice artistique, souhaitait la retrouver, tout en présentant une forme inédite de pansori ; et ce fut Le dit du palais sous les mers en version ipchechang, c’est-à-dire à deux voix, en l’occurrence avec son élève Nam Sang-il (né en 1979), chanteur déjà célèbre et particulièrement ouvert aux nouvelles expériences. C’est ainsi que ce lundi 21 septembre 2015, dans un Théâtre des Bouffes du Nord où plus une place n’était disponible depuis longtemps, Ahn Sook-sun et Nam Sang-il, accompagnés par le tambour du maître gosu Cho Yong-su, ont présenté ce Sugungga, le Dit du palais sous les mers, œuvre que nous aimons particulièrement pour l’avoir traduite (Scènes coréennes, Imago 2010), et dont nous avions le plaisir d’assurer le surtitrage.

Culture Coréenne : Comment avez-vous trouvé le public français ce soir-là aux Bouffes du Nord ?
Ahn Sook-sun : Lorsque nous nous étions vues en 2002, déjà à l’occasion du Festival d’Automne à Paris, je vous avais dit la rencontre merveilleuse que nous avions eue avec le public français, qui avait pu suivre toutes ces versions intégrales sans se lasser grâce au surtitrage. C’était la première fois que cela se produisait à l’étranger ! À l’époque, je ne voulais plus faire d’intégrales hors de Corée, tant était longue l’épreuve de chanter trois, quatre heures, voire plus, pour un public qui ne comprenait rien à l’histoire qu’on lui racontait. Le surtitrage a changé la donne, et à Paris, ce soir-là (en 2015), j’ai eu vraiment la certitude que le public suivait tout ce que nous chantions. C’est particulièrement important dans Sugungga (Le dit du palais sous les mers), qui possède une dimension satirique et humoristique essentielle. Chaque fois que je croisais le regard des spectateurs, je les trouvais toujours extrêmement à l’écoute, concentrés, attentifs, et ce durant plus de trois heures. Ils ont beaucoup ri aux passages comiques, ce qui est très agréable à l’étranger, et il y avait même quelques français qui lançaient des chuimsae (onomatopées traditionnelles d’encouragement, très rares hors de Corée). À la fin du concert, nous avons été très émus de recevoir une standing ovation, et cinq rappels ! J’étais très touchée. C’est toujours une belle expérience de jouer devant une salle comble hors de Corée, mais là, j’ai été particulièrement sensible à la chaleur de l’accueil et à la qualité rare de l’écoute. Je ne connaissais pas cette salle (des Bouffes du Nord), on m’avait juste dit que c’était un lieu légendaire, et en effet, c’est un endroit incroyable, avec ces hauts murs ocres et cette proximité avec le public. Je me sentais reliée à chaque spectateur, où qu’il se trouve dans la salle. J’ai vraiment apprécié ce concert.
Certains organisateurs hésitent parfois à présenter les pansoris en version intégrale, estimant la marche trop haute à franchir pour le public, et préfèrent présenter des concerts d’extraits. Quelle est votre position ?
En Corée, effectivement, on peut tout à fait présenter l’un ou l’autre, selon les occasions. Par contre, à l’étranger, je suis convaincue qu’il est préférable de présenter des intégrales. Si je chante en Corée des extraits de n’importe lequel des cinq pansoris restants, les spectateurs connaissent suffisamment l’œuvre pour savoir quel est le contenu du passage, quels sont ses enjeux en terme de récit, d’émotions, etc., et nous pouvons partager, eux et moi. Mais ce n’est évidemment pas le cas à l’étranger, où le pansori reste à découvrir, et où les spectateurs ne peuvent « entrer » dans l’histoire, même si on leur fournit un petit résumé programme. C’est pourquoi je suis de plus en plus convaincue qu’il ne faut pas hésiter à présenter à l’étranger des pansoris en version intégrale, afin de pouvoir partager avec le public toute la force des récits.

Festival d’Automne à Paris, 21 septembre 2015. Ahn Sook-sun et Nam Sang-il, dans une version à deux voix du pansori Suggunga au Théâtre des Bouffes du Nord qui affichait complet plusieurs jours avant la date de la représentation. © Vincent Pontet

Au sommet de son art, le très expressif duo Ahn Sook-sun / Nam Sang-il a enthousiasmé le public des Bouffes du Nord. © Vincent Pontet
L’ipchechang est une variante assez rare du pansori, puisqu’au lieu de la configuration de « l’opéra à une voix », pour reprendre le cliché usuel, vous vous retrouvez à deux chanteurs sur scène, vous partageant le texte, tantôt alternant les passages, tantôt vous amusant en dialogues, tantôt chantant en duo. Cette expérience vous a-t-elle plu et souhaitez-vous la renouveler ?
Il est vrai que cette pratique n’est vraiment pas fréquente dans le cadre d’une intégrale. Autant certaines scènes précises peuvent bien se prêter à ce jeu, autant la préparation d’une intégrale pose des problèmes très complexes, et nous avons beaucoup travaillé pour mettre sur pied ce concert pour le Festival d’Automne. C’était très intéressant, et j’ai appris de choses à cette occasion. Ipchechang, ça veut dire que l’on doit partager les rôles, partager le texte. Cela suppose une grande écoute de l’autre, de ses caractéristiques propres, de ses modes de jeu, pour se répartir au mieux les différents moments. Je dois dire que Sugungga est particulièrement approprié, avec ses personnages bien dessinés, le lapin, la tortue, beaucoup de dialogues à faire vivre. Avec Nam sang-il, nous nous sommes bien amusés. Cela nous a même donné envie de développer ce travail, et de l’élargir aux autres pansoris.
Si le pansori est toujours aussi vivant, c’est grâce à la qualité de sa transmission. Pensez-vous que la pérennité des cinq pansoris restants est assurée aujourd’hui ?
La base de la tradition du pansori, c’est la transmission orale : l’élève face au maître, et la répétition à l’identique, inlassablement, de sections de plus en plus longues. Même si l’on voit des jeunes gens tenter d’autres choses, inventer de nouvelles formes, cela ne change rien à ce qui fait l’essence du genre, à savoir l’assimilation de ce patrimoine classique dans le cadre du rapport avec un maître. Les tentatives de transcription, de mises en partition selon les normes occidentales de la musique, se révèlent des leurres qui ne peuvent changer cette vérité fondamentale. C’est seulement en répétant, en répétant, et en répétant encore que l’on peut assimiler ces œuvres, les faire siennes. Si l’on veut assurer la vie des cinq pansoris classiques, il faut que des chanteurs de la vieille école comme moi continuent à se dévouer pour les jeunes.
Justement, que pensez-vous de ces évolutions diverses et variées issues du pansori classique, soit qu’elles aillent vers la création de pansoris modernes, soit qu’elles développent une théâtralité opératique, comme le changgeuk, voire qu’elles tentent une rencontre, ou une fusion, avec certaines musiques occidentales ?
Je pense que tout ce qui peut aider le pansori à se rapprocher du public est à encourager, que ce soit par la création de nouvelles œuvres, ou par la fusion avec d’autres musiques. À condition de respecter ce qui fait l’essence de notre musique traditionnelle, cela peut permettre de l’enrichir. Par contre, si l’on part du principe que toute musique traditionnelle est nécessairement ennuyeuse, que le public ne peut pas s’y intéresser, et qu’il faut impérativement la « fusionner » avec des formes occidentales, modernes, à la mode, alors on a foncièrement tort. Il faut montrer que notre musique traditionnelle est vivante, passionnante, et souvent amusante. Quand j’étais directrice artistique de l’Institut de musique traditionnelle, pour aider le public d’aujourd’hui à accéder sans crainte à nos formes anciennes, j’avais conçu un spectacle en forme opératique, un changgeuk, à partir de Sugungga. Cela s’appelait Tokki taryeong, la balade du lapin, il y avait de nombreux chanteurs, des costumes, des décors, des musiciens, et on respectait avec la plus grande délité la tradition du chant pansori, de sa technique, et de son esprit : simplement, on en faisait un spectacle grand public qui a connu un succès incroyable. Le public coréen, tous âges confondus, était ravi, on jouait à guichet fermé tous les soirs et on a dû prolonger plusieurs fois. Nous avions même prévu un surtitrage en anglais pour les spectateurs étrangers. La question, me semble-t-il, n’est pas de savoir de quelle manière on présente l’œuvre au public, l’essentiel est de trouver la forme qui nous permette de faire sentir à des gens d’aujourd’hui toute la force de cette musique dans son authenticité, de toucher mes contemporains, de communier avec eux à travers le pansori : voilà ce qui m’importe avant tout.
*Han Yumi est l’auteure de Le pansori, un art de la scène (Presses universitaires de Franche-Comté, 2015), coordinatrice artistique pour les programmes pansori et chamanisme du Festival d’Automne à Paris 2015.
Cet article est extrait du numéro 91 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


