Dramas, tournages, décors et pèlerinages...
Par Jean-Yves RUAUX
Journaliste


©ONTC
Quoi de plus excitant pour un fan ? Le pèlerinage sur les sites de tournages de dramas, vibrer avec son personnage favori ! Les dramas fédèrent le public avec romances, fresques historiques, polars... Silla, Goryeo, Joseon, XX° siècle... Filmées dans des installations permanentes, les histoires animent ces décors-parcs. Chacun y revit sa série, et revisite l’histoire de « sa » Corée, réelle ou rêvée.
Qu’ils mettent en scène une jeune cuisinière-herboriste-médecin innovant à la cour des rois de Joseon (Dae Jang Geum), ou l’idylle d’une Cendrillon et de l’immortel héritier d’un chaebol (Goblin), qu’il s’agisse de romances, de polars, ou de sagas, les K-dramas sont avec la K-pop les ambassadeurs de la « la vague » hallyu. Raz-de-marée de la culture coréenne qui submerge l’Asie et au-delà. Les dramas influencent la mode, la cuisine, la déco... Dae Jang Geum a été vu par 90 pays, des myriades de téléspectateurs ! Les studios, les décors... reçoivent la ferveur des Coréens, des Chinois... et également des jeunes occidentaux !
Le Dae Jang Geum Park de Yongin, à 40 km au sud de Séoul est la nouvelle Jérusalem, drainant les passionnés venus y communier ! Mais qu’y a-t-il à voir ? A faire ? Que cherchent les visiteurs ? Pourquoi cette dévotion envers héroïnes et héros ?
Vouloir le savoir se mérite un jour de mars. Gris et pluie. Surtout si au départ de Séoul, on se trompe de gare routière ! Pas de panique. L’aimable monsieur qui m’a renseigné parle un anglais chic. Il aime l’Europe, il a adoré sa lune de miel à Paris, le Louvre, Notre Dame.... On traverse une cour pleine de bus. Direction Yongin. Je lui parle de Dae Jang Geum. Il connaît, il a vu. 46 % des Coréens ont vu !
Poisons et contrepoisons
Définissez Yongin ! Une longue rue centrale avec une boulangerie Paris Baguette. Il y a partout des Paris Baguette, et presque partout du pain au petit déjeuner. Des supérettes. Des pharmacies. Tout le monde adore les pharmacies. Tout le monde à quelque chose à soigner. D’où le succès de Dae Jang Geum. Chacun(e) s’identifie à l’héroïne, la plaint, l’envie.
Jang Geum est une orpheline vivant au temps des rois tout-puissants (XVe s.). Au palais, elle chemine. Apprentie cuisinière, médecin, apothicaire, une providence avec sa connaissance des mets et des intrigues, des herbes qui guérissent, des breuvages qui tuent, des poisons, des contrepoisons, de la botanique, de l’éthique... Elle sauve des repas, des réputations et des vies royales. Piété filiale, sens de l’effort, abnégation féminine. Jang Geun incarne tout cela pendant 54 épisodes de 60 minutes. Feuilleton démonstration. Les femmes ont un avenir. Même sous Confucius ! Dae Jang Geum, « le joyau dans le palais », incarne les vertus domestiques. Avec une dose d’héroïsme, de malheur, et de résilience dignes du Comte de Monte-Cristo pour que le public suive son odyssée rebondissante sans se lasser.
Le taxi qui m’amène au parc sinue en rase campagne. Des routes tordues chevauchent des fossés qu’elles regardent de haut comme en Hollande, des routes agricoles bordées d’élevages bovins et de précieuses cultures de ginseng. Le taxi parle à son téléphone qui traduit son coréen en anglais. Il veut savoir s’il doit m’attendre. Merci. Devant nous, le parc Dae Jang Geum, une bizarrerie fantomatique nouée d’écharpes de brume, un imposant Château de l’Araignée, avec ses chimères de poutres noircies, ses déferlantes de tuiles brunes en cascades.
Le site s’enchâsse dans un cirque dentelé dont les sommets boisés moutonnent sur un ciel en colère. J’ai trois heures devant moi, m’a dit la guichetière du parc nichée dans son chalet de bois clair. Bus 105 pour le retour.
Deux navettes caparaçonnées d’imperméables transparents attendent les visiteurs qui redouteraient le crachin. Il n’y en a pas. Mais trois dames en waterproofs saumon-crevette fouettés par le vent. Se prennent en photo louche en main ! Me shootent devant le fourneau de Jang Geum. Anglais restreint. Mais, je saurais le pourquoi de la balade de ce dimanche-pluie. Nostalgie des 54 épisodes regardés ensemble au dortoir de la fac. 2004 ! 15 ans déjà. Les 54 heures d’affilée ? Presque, mais en grignotant des snacks ! Indispensables les snacks pour survivre en regardant les dramas ! Elles savent déjà tout de l’héroïne dont l’épopée rebelle conforte la vertu nationale. Jang Geum, c’est une Jeanne d’Arc, avec pilon, mortier, et armure intérieure.
Le Dae Jang Geum Park a déjà reçu plus de cent tournages historiques. D’où son allure d’encyclopédie de l’architecture. Epoques et styles se bousculent. Dentelles aériennes de palais de Silla (VIe s.) et donjons massifs médiévaux s’accrochent à flanc de montagne. Le granite de la tour tutoie le balsa peint d’un muret qui perd ses tripes.

Les silhouettes des héros des grands dramas tournés au Dae Jang Geum Park jalonnent le site. Ils hantent fans et visiteuses qui se selfient avec eux et dans l’environnement de leurs exploits.
Photo J.-Y. Ruaux
Le prince héritier, un chéri
L’étrangeté d’un univers en réduction. De gauche à droite, la prison, une somme de cages en bois noirci, le village médical, tuiles, bois patiné, murets de pierre, toitures cambrées. Un envol de canards filmé à l’envers ! Plus loin, l’arène des parades militaires. Le palais du prince est construit en surplomb. Les scénaristes (des femmes), les réalisateurs (des hommes), le soulignent au passage : leurs chéris sont les personnages de princes héritiers, plus maniables que les rois empêtrés dans leurs fonctions.
Des toits altiers annoncent le grand hall de réception, avec sa cour de dalles polies comme les tombes d’une église bretonne. J’imagine le protocole, effrayant avec soldats et nobles en ligne, les oriflammes qui claquent au vent. Avec la météo cinglante, kakemonos et fanions ne cessent de claquer, de s’effilocher, de chuter... En contrebas, la production, les plateaux de tournage rappellent que le parc n’est pas qu’un parc. Les dizaines de caravanes aussi. Ce sont là que les acteurs se tiennent en stand-by. Un épisode par semaine. Faut pas traîner ! Ppalli, ppalli, on tourne dans l’urgence. Les réalisations s’enchaînent. Les journées qui mangent la nuit réduisent les coûts. Mais les fans bloggent, chattent et donnent des migraines aux scénaristes. Leur opinion vaut sondage. L’équipe écrira en fonction, cuisinera retrouvailles, idylles, disparitions des personnages. Jusqu’à l’heure du « Caméra, action ! ».

Avec ses palais, prisons et forteresses, le Dae Jang Geum Park est un condensé de l’histoire de l’architecture traditionnelle coréenne.
Photo : Morning Coffee


Photo : J.-Y. Ruaux
Les héros hantent leurs fans
Sur l’esplanade de la boutique de souvenirs, une série de panneaux rappelle la litanie des héros qui ont pris vie dans ce décor. Une foule qui hante la mémoire des fans. Un décor désert est un truc étrange lorsque la pluie strie le paysage, un squelette de monstre abandonné.
Une noria de palanquins loge dans le petit bâtiment qui cache des sanitaires impeccables sous son déguisement historique. Tous attendent les porteurs qui emmèneront en courant une dame voilée à son rendez-vous clandestin dans un pavillon secret.
Au-dessus, posé sur un plateau, le palais de la reine. Un biscuit de Reims. Rose pimpant. Féminin. Fleurs, fantaisie de briques claires, portails ronds ouvrant leurs orbites sur des nénuphars, des petits ponts arqués, reliant des îles artificielles à des quais pour jardin de poupée. Vive la reine ! Ses quartiers sont plus sympas que ceux du roi. Mais gare, si elle ne lui donne pas de fils. Les courtisanes veillent, complotent, trament. Et c’est ainsi que l’on tisse un drama, une saga. 50, 100 épisodes ! pour un coût unitaire inférieur à 500 000 € dont les stars mangent le gros morceau. Elles font l’audience, le buzz.
Ailleurs, à Mungyeong (153 km au sud-est de Séoul), le dépliant officiel indique le nombre de palais (2), de maisons de nobles (42), de chaumières (40) construits sur les 65 755m2 du site. Avec une jolie porte Gwanghwamun en réduction.
Au Hapcheon Image Theme Park (280 km au sud-est de Séoul), c’est la Présidence, la Maison bleue, qui a été reconstruite. 150 bâtiments sur 83 000 m2 ! Les tarifs de location du site sont donnés en ligne, 2000 € par jour la première semaine, 1800, la suivante,1200 ensuite sans supplément pour les nuits ! Bon à savoir, les touristes peuvent demander à loger dans le décor. Maison japonaise, coréenne, « Appateu » des seventies ? A chaque fan, son fantasme, à chaque site son époque, ses spécialités.
Suncheon (300 km au sud de Séoul) fait revivre la Corée du bond en avant 1960-1990. 200 maisons au total. Les sites de tournage sont des musées à ciel ouvert.
A Wando, au Cheonghae Port Film Set (450 km au sud de Séoul), les quais, les docks, les pavillons d’ Emperor of the sea (2004-2005), l’épopée de Jang Bogo, l’esclave devenu amiral du royaume de Silla Unifié (51 episodes).
Le parc Dae jang geum est un condensé du pays, de ses hiérarchies antiques. Avec une impressionnant perron pour accéder au palais du prince gardé par des colosses. Des vrais colosses de pierre sans cette prise au vent qui s’acharne sur les silhouettes de héros qui jalonnent le parc et tombent comme des cibles à la foire. Les portes claquent, la couverture de la prison craque. Va-t-elle s’envoler ? Il y a deux prisons en fait mais partout des instruments de torture, des potences, des bas-flanc pour fouetter. A la belle saison le visiteur pourrait même se faire tourmenter ou engeôler sur demande ! Voici plus ludique, louer une parure de reine ou d’empereur, parader, selfier dans leurs appartements. A chacun, sa marotte. Mais les rois n’étaient pas tous des tendres. Confucius n’a jamais prôné la mollesse de gouvernement ou la compassion christique. L’ambiance de la royauté coréenne, c’est du Borgia aggravé.

Au Cheonghae Port Film Set, on découvrira la saga de Jang Bogo, l’esclave devenu amiral de Silla. ©ONTC
Le prince dans un coffre à riz
On convoque les morts, on les fait parler. On emprisonne, on empoisonne, on intrigue. Lee San, Wind of the Palace (2007, 71 épisodes), tourné au parc Dae Jang Geum, rappelle l’histoire du roi Jeongjo. Ce monarque vit son grand-père, le roi Yeongjo, affamer son père, le prince Sado bouclé dans un coffre à riz de crainte qu’il ne complote ou ne trucide trop de personnel !
Autre ambiance, autres émotions, héros, héroïnes terribles ou attachants au Hapcheon Image Theme Park, 4 heures de car grand confort avec sièges-lits-coquilles-cabines individualisés par un rideau ! Soleil sur le lac de barrage bordé d’un ponton-promenade que le parc domine. Eaux miroitantes. Lundi. Fermé. Voitures d’ouvriers travaillant sur le chantier. Implantation de nouveaux décors. A la taille du parking, on devine l’affluence. Rideaux baissés des boutiques peints de scènes de polars et de gueules de bandits. Je m’insinue dans le chantier. Le vieux Séoul en résumé, sa gare, sa mairie... Lourde et grise architecture de la colonisation japonaise. La liste des 200 films tournés fait l’affiche sur la façade de la billetterie. De multiples scénarii à suspense. Les déchirures de la vie à l’écran. Le décor est celui d’une métropole 1930-1950. Un faux cinéma, et un vrai tramway. Ambiance années de feu, cabarets maffieux. Quartier années 1970 avec la Pony, le taxi de l’époque. Bleu layette, orange, verte...
Démons et fantômes au travail
Interdiction d’entrer en lettres rouges. J’hésite à progresser dans l’enceinte. Crainte de heurter l’Orient-Express qui déboulerait de nulle part à vive allure. J’évite d’avancer. Je redoute d’être pris à parti par un gang émergeant d’un tripot. Saisi par des tirs croisés, dans une vraie bagarre simulée !
A côté de la cafétéria que toisent des silhouettes d’acteurs de quatre mètres, le quai d’une gare terminus avec sa loco et ses wagons. Ils auront figuré dans Frères de Sang (Tae Guk Ki, 2004), le film de la guerre de 1950, le film-phare du site (10 millions d’entrées). Autre star, Seoul 1945. Le drama (71 épisodes, 2006) entrelace intrigue sentimentale et affrontements entre démocrates et ex-collaborateurs des Japonais dans la capitale. Le Hapcheon Image Them Park est l’écrin de l’histoire moderne scénarisée. East of Eden (56 épisodes, 2008) noue le destin de deux frères, un magistrat, un malfrat sur fond d’essor du pays sous Park Chung-hee (1960-1979). A l’est, face au lac, un immeuble-jouet de briques rouges à joints blancs trop propres. Sur un circuit ferroviaire miniature, il figurerait un hôtel de station thermale. Ici, c’est Moloch, il avale les téléphériques avec leurs passagers !
L’été, le parc (plus de 500 000 visiteurs par an), se mue en Ghost Park, les 100 employés en démons, en esprits errants. En 1979, j’ai pris le train de la peur dans un grand magasin de Daegu. Les fantômes y étaient de terrifiants spectres nord-coréens ! C’était avant les parcs à thèmes qui impliquent le visiteur dans leur mise en scène. Sur certains sites on peut se costumer en lycéen, en apprenti-soldat des seventies. Au Police Heritage Museum de Séoul, on peut entrer en cage, passer un uniforme d’officier, ou les deux. Revêtez un hanbok et certaines nuits, au palais Gyeongbok, vous rejoindrez les cours de cuisine royale, comme au temps de Jang Geum.
La Corée entière ne serait-elle pas ce parc à thème où chacun fabrique son drama et chaque fan, sa carte du pays rêvé ? Quoi qu’il en soit les dramas sont une mine d’or. Descendants of the Sun (2016) a été vendu dans 32 pays et a rapporté 800 millions €. 10 fois la mise initiale et plus ! La série de 19 épisodes a aussi dopé le tourisme et les investissements audiovisuels chinois en Corée. Sans compter que les ventes de Laneige, le rouge à lèvres des héroïnes, ont connu un bond de 360% (Bloomberg) au regard de l’année précédente !
Comment aller aux parcs
Dae Jang Geum Park (MBC) / Nambu Bus Terminal Station ( ligne3) Prendre un bus pour Baekham Bus Terminal. Puis le 105 pour le parc, ou un taxi.
Mungyeong (KBS) / Seoul Express Bus Terminal (lignes 3, 7,9) bus pour Jeomchon Bus Terminal. Puis bus ou taxi.
Suncheon / De Seoul Express Bus Terminal, se rendre à Central City Terminal (Honam Line). Bus pour Suncheon Express Bus Terminal. 4 h. Bus No. 77, 99 or 777. Arrêt Suncheon Drama Set stop.
Hapcheon / Seoul Nambu Terminal (ligne3). Bus pour Hapcheon : 4 h 20. Descendre à Hapcheon Intercity Bus Stop. Puis bus ou taxi. Visiter aussi Haein-sa, le temple des planchettes gravées bouddhiques.
Wando / Au Seoul Express Bus Terminal, bus pour Wando (6h, 4 par jour). Arrêt Sosepo Cheonghae Port Village Stop.

Jetée de la plage de Jumunjin, rendue célèbre par le drama Goblin.
Le pélerinage hors parcs des fans sentimentaux
La plage de Jumunjin (Gangneung) est « la » destination des fans de Kim Shin, un général de Goryeo devenu un immortel (Goblin) qui cherche une épouse au XXIe siècle. Il aborde sur la jetée la lycéenne Eun Tak qui fête son anniversaire et parle aux défunts. Train KTX jusqu’à Gangneung puis bus 300 ou 302. Sans quitter Séoul, songez à la bouquinerie Hanmi d’Incheon (ligne 1, Dowon, sortie 2). Kim Shin s’y cultive pour mieux plaire à Eun-tak.
Avec 300 000 DVD et 1,2 millions de livres vendus, Winter Sonata est l’un K-dramas les plus fameux. Depuis que Joon-sang, est amoureux de Yoo-jin, sa camarade d’études à Chuncheon, depuis qu’il a changé de personnalité et retrouvé la demoiselle, l’île Namiseom a triplé sa fréquentation en touristes. Train ITX à Yongsan pour Gapyeong, puis bus ou taxi pour l’embarcadère de Nami et ferry. Sur l’île, statue de bronze des deux amoureux.
A Namwon, le jardin du Gwangharu et un parc à thème retracent l’idylle dramatique de Chunhyang et de Lee Mongryong (films, TV, pansori...). Avion, train ou bus depuis Seoul puis taxi.
Empress Myeongseong (124 épisodes, 2001) sur l’assassinat de la reine Min (8/10/1895) par les Nippons a été tourné au palais Gyeongbok (Séoul). Moins loin !
Cet article est extrait du numéro 98 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


