Deux étoiles coréennes dans le ciel français

Yun Jung-hee est une star du cinéma coréen dont la prestation dans le film Poetry, que le réalisateur Lee Chang-dong a présenté au Festival de Cannes 2010, a été unanimement saluée par la critique cinématographique. Paik Kun-woo est considéré comme un des plus grands pianistes de sa génération, qui fait un triomphe dans tous les pays où il donne un concert. Ces deux artistes ont une double particularité en partage : ils ont choisi de vivre à Paris ; ils sont mariés... l’un avec l’autre. Culture Coréenne les a rencontrés pour vous.

Paik Kun-woo, ou la musique comme vérité de la vie
Culture Coréenne : Vous êtes un artiste international, mais vous avez choisi de vous installer en 1974 en France. Quelles sont les raisons de ce choix ?
Paik Kun-woo. : Je voulais vivre en Europe. J’ai fait mes études aux Etats-Unis, mais pour moi, la musique classique, ça a toujours été l’Europe. C’est peut-être à cause de mon père qui aimait beaucoup la culture française. De plus, j’ai rencontré des amis français très chaleureux, qui m’ont ouvert leur maison. Petit à petit, je me suis installé ici, sans raison pratique particulière. La chose s’est faite tout naturellement.
C. C. : C’est pour passer un concours que vous vous êtes rendu aux Etats-Unis ?
P. K.-w. : A l’époque, sortir de Corée était difficile. Il fallait vraiment justifier par une raison valable, comme la participation à un concours. J’ai d’abord été sélectionné en Corée, malgré mon jeune âge – j’avais quinze ans. Je suis donc parti pour New York, où je ne connaissais personne. Heureusement, l’organisatrice du concours m’a introduit auprès de grands professeurs et m’a trouvé une bourse.
C. C. : En somme, vous vouliez poursuivre votre formation musicale ?
P. K.-w. : Il le fallait absolument. Heureusement, il y avait en ce temps - là à Séoul deux ou trois « cafés musicaux » - le Renaissance, le Dolce – où on pouvait entendre des disques de musique classique. Pas seulement les musiciens les plus connus comme Beethoven, mais aussi Ravel, Mahler... Beaucoup de mélomanes y passaient leurs journées. C’était une formidable initiation. Il y avait là une ambiance, de la passion, des échanges. On discutait. J’ai appris beaucoup de choses comme ça, à la fin des années 1950 et au début des années 60. C’étaient à l’époque les seuls endroits où on pouvait avoir un contact avec la culture occidentale.
C.C. : On a dit de vous que vous étiez « le plus français des pianistes coréens et le plus coréen des pianistes français ». Vous reconnaissez-vous dans cette définition ?
P. K.-w. : Je ne sais pas qui a dit ça, mais ça ne me surprend pas trop. J’ai commencé ma carrière avec la musique française qui m’avait séduit et que peu de personnes connaissaient alors en Corée. Lors de mon premier concert à New York, j’ai joué du Ravel. Je m’intéresse à la littérature pianistique française. Elle a une sonorité bien particulière qui, à mon avis, n’a pas été explorée ailleurs, avec de grands pianistes. Quand on m’a demandé d’enregistrer un disque, j’ai choisi Satie, Poulenc et Debussy. J’ai peut-être été un des premiers à vraiment jouer Gabriel Fauré. Quand j’ai voulu enregistrer Fauré, tout le monde m’a dit que ça ne marcherait jamais, que c’était trop compliqué, trop intellectuel, trop lourd. C’est celui de mes disques qui a emporté le plus de suffrages ! Un jour, j’ai rencontré dans une rue de Bordeaux un vieux monsieur qui m’a dit : « C’est un disque que j’ai attendu cinquante ans. » N’est-ce pas une récompense ?
C. C. : Pensez-vous qu’il soit possible de faire se rencontrer la tradition musicale coréenne et la musique occidentale, pour qu’elles s’enrichissent mutuellement ?
P. K.-w. : C’est une question difficile. Les compositeurs ont du mal à trouver un langage capable d’exprimer simultanément les deux cultures. Ou bien on reste dans la musique traditionnelle, ou bien on change complètement de cap, en optant pour le langage moderne, contemporain, européen. J’ai beaucoup d’estime pour le compositeur Yun Isang, justement parce qu’il a cherché à associer la musique coréenne et le langage européen. Il y est très bien parvenu, dès le début de sa carrière, en produisant des œuvres symphoniques assez courtes, mais très denses. Qu’est-ce qu’un interprète peut apporter ? C’est une question très intéressante. Il y a eu une époque où j’étais très influencé par la pensée bouddhique. J’ai essayé de voir, par exemple, comment on pouvait interpréter le silence dans la musique, de la même façon que, dans la peinture, il y a des traits et du vide. Cela a peut-être joué sur mon interprétation, ma notion du temps, de la densité des sons.
C.C. : Vous êtes depuis 1994 directeur musical du Festival international de
musique de Dinard-Côte d’Emeraude. Comment s’est faite cette rencontre ?
P. K.-w. : Sous le signe du destin, peut- être ? Le fondateur de ce festival, Stephan Bouttet, est venu m’écouter à Paris. On est devenus amis. Je suis revenu à Dinard presque chaque année. A la 5e édition, un mois avant le festival, il est soudainement décédé. Ce fut un des plus grands chocs de ma vie. Une question s’est alors posée : fallait-il continuer le festival ? Comme nous étions très liés, on me pressait de prendre la relève. Je ne connaissais absolument rien à l’organisation de ce genre de manifestations, mais il aurait été trop dommage d’arrêter quelque chose d’aussi beau. On ne savait pas comment faire pour payer les artistes qui devaient jouer cette année-là. On leur a donc demandé s’ils acceptaient de jouer gratuitement, et ils ont tous répondu oui. C’était il y a seize ans.
C. C. : Comment définiriez-vous les particularités du Festival de Dinard ?
P. K.-w. : Je voulais un festival où il y ait le contact le plus étroit possible entre l’artiste et le public. La salle n’est pas très grande, 350 places, et on est vraiment ensemble, il y a des échanges très intenses. Tout est complètement ouvert, on peut même discuter avec les artistes. Nous nous sommes demandé s’il fallait trouver une salle plus grande, donner plus de concerts... Mais personnellement, je préfère rester dans cette configuration. Un autre moteur, c’est de renouveler la découverte, parce qu’on peut toujours redécouvrir une œuvre de Beethoven, l’aborder sous un angle différent en fonction de la programmation. Cette année, par exemple, le thème de la rencontre, c’était « ancien et contemporain », le regard croisé des musiciens d’autrefois et d’aujourd’hui. C’est pour cela qu’on l’a intitulée : « Le miroir du temps ». On a interprété des musiques du passé, et de jeunes compositeurs sont venus jouer leurs propres œuvres. Comme c’était l’année Chopin, il y a eu aussi, bien sûr, du Chopin. A noter que toute l’équipe qui travaille sur ce festival le fait à titre bénévole.
C. C. : A propos d’un enregistrement d’oeuvres de Beethoven, vous avez déclaré dans une interview : « Ce qui m’a intéressé, c’est l’homme Beethoven, ce qu’il a vécu et expérimenté. [...] C’est une sorte de compagnon, quelqu’un à qui on peut se confesser. » Cette quasi-présence du compositeur, cette dimension humaine, comment la ressentez-vous dans les œuvres ? En quoi vous est-elle essentielle ?
P. K.-w. : Je l’ai découverte à travers sa musique. C’est une rencontre entre deux êtres, le compositeur et l’interprète. J’ai senti dans son œuvre sa forte personnalité. Je voyais combien il était séduisant, combien il avait souffert, combien il avait lutté dans sa vie. Tout cela est écrit dans sa musique, qui est souvent une confession. Pour l’interpréter, je voulais m’approcher de lui, le présenter comme quelqu’un qui vivrait aujourd’hui. Quand on a consacré une rencontre à Beethoven à Dinard, j’ai voulu que son œuvre se promène dans toute la ville pendant la période du festival, toujours actuelle et présente. On peut faire ça avec la musique, et surtout avec la sienne, parce que c’est tellement personnel. C’était un géant !
C. C. : Pour conclure, vous avez par ailleurs déclaré (à propos de la 2e sonate de Prokofiev, la 2e de Brahms, la 3e de Rachmaninov) : « Je penche pour des œuvres de ce genre, qui parlent de la complexité de la vie. » Pouvez-vous expliciter cette phrase ?
P. K.-w. : C’est que l’homme est complexe. Les œuvres portent le sceau de drames personnels... Par exemple, Brahms, que je viens d’enregistrer, avait été très marqué par la tentative de suicide de son ami Schumann et il y a quelque chose de poignant, de beaucoup plus profond dans ce qu’il a composé par la suite. De même, Prokofiev avait reçu une lettre d’un ami qui écrivait : « Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus de ce monde. ». Je ne joue pas que des œuvres tragiques, mais pour moi, la musique n’est pas un art décoratif d’agrément, de divertissement : c’est une tranche de vie. Et puis, il faut que j’aie quelque chose à exprimer, sinon, je ne suis qu’une marionnette. Je ne veux pas être simplement un virtuose, un acrobate du piano. Il me faut, dans mon travail, de la vérité.

Yun Jung-hee, une actrice libre et passionnée
- Culture Coréenne : Qu’est-ce qui vous a amenée à devenir actrice ?
Yun Jung-hee : Le hasard. En fait, c’était l’idée d’une amie. J’avais lu le roman-fleuve de Kim Nae-seong, le Théâtre de la jeunesse (Cheongchun geukjang), qui était un best-seller, et j’avais été séduite par le personnage de O Yu-gyeong. Ils cherchaient alors une actrice pour incarner ce rôle et j’ai été choisie. N’ayant pas le courage d’apparaître sous ma véritable identité, j’ai inventé un nom d’artiste : jung est la prononciation coréenne du caractère chinois signifiant la « tranquillité » et hee la « fille ». Ce prénom reflétait ma volonté de vivre dans le calme, alors même que je mettais les pieds dans le milieu cinématographique, réputé pour être un tourbillon. Puis j’ai consulté le curé de ma paroisse, qui m’a assurée de son soutien, à condition que je devienne une artiste exemplaire. Mes parents avaient l’habitude de répéter à l’aînée que j’étais le proverbe disant que « l’eau doit être claire en haut pour l’être aussi en bas ». En dehors des tournages, j’ai continué à mener une vie très ordinaire.
- C. C. : Après vos débuts dans les années 1960, jusqu’au moment où vous êtes partie vivre en France, dans les années 1970, vous auriez tourné dans presque 300 films ! Comment est-il possible de jouer dans un tel nombre de réalisations ?
Y. J.-h : On appelle cette époque « l’âge d’or du cinéma coréen ». On produisait alors plus de deux cents films par an, un peu comme à Bollywood. Il ne fallait qu’un mois ou deux pour achever une œuvre et la prise de son n’était pas synchrone. Nos voix étaient doublées. Malgré cela, il nous était impossible d’accepter tous les rôles qu’on nous proposait. Il y avait en ce temps-là d’excellents cinéastes qui faisaient d’excellents films : j’ai joué par exemple dans le Brouillard (Angae, 1967) de Kim Su- yong, Eunuque (Naesi, 1968) de Shin Sang-ok, Histoire de Bullye (Bullyegi, 1971) de Yu Hyeon-mok, Gang Myeong-hwa (1967) de Gang Dae-jin, la Barbe du général (Janggunui suyeom, 1968), de Lee Seong-gu... Le pays était pauvre à l’époque. Comme les loisirs étaient rares, les gens allaient beaucoup au cinéma, en quête de rêve, de joie et d’émotions.
- C. C. : Quels sont vos meilleurs souvenirs professionnels ? Vous avez par exemple beaucoup tourné avec Shin Sang-ok, cinéaste tenu en haute estime jusqu’en France même par les cinéphiles connaisseurs du cinéma coréen. Comment était- il sur le plateau ?
Y. J.-h. : Chacun se donnait à fond. Les équipes étaient toujours les mêmes et comme on se voyait souvent, quasiment tous les jours, je me sentais en famille. Je n’ai gardé que de beaux souvenirs, même si le travail était fatiguant. Les gens avec qui j’ai travaillé me manquent beaucoup aujourd’hui. Le premier film que j’aie fait avec Shin Sang-ok était Eunuque, l’année même de mes débuts. Comme ça a été un grand succès et que nous nous entendions bien, nous avons fait sept autres films ensemble. Il n’imposait pas de contraintes aux acteurs, mais au contraire, leur laissait une grande liberté. La caméra ne les enfermait pas dans son champ, mais les suivait. J’ai aussi gardé de très bons souvenirs de Kim Su-yong, de Lee Seong-gu et de Kim Ki-duk.
-C.C. : Qu’est-ce qui vous a amenée à renoncer à la gloire et à vous installer en France ?
Y. J.-h. : J’avais envie de poursuivre mes études, mais surtout j’aspirais à la liberté. A l’époque, il était difficile d’obtenir un passeport. J’ai été aidée par le père John P. Daly, président de l’Université jésuite Sogang, qui m’a mise en contact avec Pierre Landy, ambassadeur de France en Corée. J’ai aussi demandé une bourse d’étude, mais c’était délicat vu que j’étais une actrice connue. En revanche, M. Landy m’a fait cadeau d’un billet d’Air France. Le père John m’a introduite auprès de la famille d’un avocat qui habitait en face du musée du Louvre et qui m’a hébergée en échange de menus services.
- C. C. : Vous avez fait des études de cinéma à l’Université Paris 3. Cela a-t-il transformé votre vision des choses en tant qu’actrice ?
Y. J.-h. : Il s’agissait surtout de regarder des films et de les analyser. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était bien sûr le jeu des acteurs. Cela dit, je ne sais pas si cela a modifié ma propre façon de jouer. En revanche, être éloignée de la caméra m’a fait réaliser à quel point mon métier m’était précieux. A l’époque, la durée des études n’était pas aussi réglementée qu’aujourd’hui, ce qui me permettait, avec l’autorisation des professeurs, de rentrer en Corée pour tourner quand je recevais une proposition intéressante. Cette reprise était d’autant plus appréciable que mon isolement avait accru ma nostalgie. Je savourais alors chaque moment du tournage.
- C. C. : Vous avez déclaré à la presse que vous aviez refusé de nombreuses propositions depuis une quinzaine d’années. Les rôles qu’on vous proposait ne vous plaisaient pas ? Ou est-ce parce que les scénarios n’étaient pas intéressants ?
Y. J.-h. : Tantôt c’était le scénario qui ne me plaisait pas, tantôt le metteur en scène. J’ai également reçu des propositions pour le théâtre et la télévision, mais mon choix s’est depuis toujours porté sur le cinéma. Une fois, les conditions étaient presque réunies – un scénario intéressant, un réalisateur talentueux, un producteur newyorkais indépendant de haut niveau. J’avais passé avec succès les tests d’anglais et le bout d’essai devant la caméra... Bref, tout était prêt, mais le tournage n’a pas pu commencer par manque de financement. Quoi qu’il en soit, je ne me fais pas de souci au sujet du temps qui passe : à travers son jeu, un acteur parle de la vie et c’est pourquoi vieillir ne me fait pas peur. Il y aura toujours de bons rôles correspondant à mon âge. Vous voyez bien que Poetry, le film de Lee Chang-dong, m’avait attendue !
- C. C. : Quels sont, dans ce cas précis, les éléments du scénario qui vous ont poussée à accepter ce rôle ?
Y. J.-h. : Je pense qu’en 300 films, Mija est le personnage le plus intéressant que j’aie jamais interprété ! J’ai été sous le charme en lisant le scénario, car le récit coulait comme un fleuve tranquille, mais en même temps, à travers le thème de la poésie, il faisait apparaître en surface la solitude humaine et le problème de la conscience. On sortait de cette lecture avec le cœur lourd et une profonde tristesse... Pendant le tournage, je n’ai pas vraiment eu l’impression de jouer, mais de vivre ma propre vie, tant j’étais immergée dans cet univers. C’est un magnifique scénario et un rôle tout aussi magnifique ! J’en profite d’ailleurs pour remercier M. Lee, qui dit avoir écrit ce scénario en pensant à moi.
- C. C. : Regardez-vous beaucoup de films coréens ? Que pensez-vous de l’évolution récente du cinéma coréen ? Y a-t-il des films que vous avez aimés particulièrement ces derniers temps ?
Y. J.-h. : J’ai été pendant dix ans membre du jury du prix cinématographique coréen Cheongryong, ce qui m’a permis de suivre l’évolution de Hong Sang-soo, de Hur Jin-ho, de Bong Joon-ho, de Park Chan-wook et de Kim Ki-duk. J’ai bon espoir de voir d’autres films intéressants de ces cinéastes. Les précédentes réalisations de Lee Chang-dong, je les ai regardées très attentivement et à plusieurs reprises en DVD. Après s’être intéressé au Japon, à la Chine et à Taiwan pour ce qui concerne l’Asie, le Festival de Cannes se tourne vers le cinéma sud-coréen. Il est de notre devoir de faire en sorte que cet enthousiasme dure.
- C. C. : Y a-t-il un ou des cinéastes français avec qui vous aimeriez tourner ?
Y. J.-h. : Je n’ai jamais vraiment réfléchi à la question, mais ça me rappelle une anecdote... L’acteur Alain Cuny avait voulu me confier le rôle principal de son film, L’Annonce faite à Marie. Il m’avait abordée pour me le proposer sans savoir que j’étais actrice...
Propos recueillis par JEONG Eun-Jin
Cet article est extrait du numéro 80 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


