Daniel Bouchez, un chercheur au brillant parcours

Par Marc ORANGE
Ancien directeur de l’Institut d’études coréennes du Collège de France

Daniel Bouchez, un chercheur au brillant parcours

Notre collègue Daniel Bouchez est mort au printemps dernier, plus précisément le 17 avril. Son nom était connu de nombreux coréanisants et de tous les coréanologues français et européens et, en Corée, des spécialistes de littérature coréenne classique. Mais, si son nom est familier aux milieux coréanisants, les lecteurs de cette revue, pas forcément versés dans les études coréennes, pourront découvrir à travers ces pages qui était D. Bouchez.

Né à Armentières (Nord) le 21 novembre 1928 il était « un rejeton de cette bourgeoisie textile qui domine alors la région économiquement »*. Il passa toute sa jeunesse dans ce milieu aisé mais sans faste et fit sa scolarité, de l’école primaire à la terminale, dans un établissement catholique, l’école Saint Jude, où « des prêtres dispensaient un solide enseignement religieux et classique ». Il y acquiert le goût des langues et, à la fin de sa scolarité, lit le grec dans le texte avec une facilité déconcertante. Dès la fin de ce cursus, il décide de s’orienter vers la prêtrise. Il intègre un séminaire à Lille où il s’initie à la théologie ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser également à la philosophie et, brillant étudiant, passe la même année (1950) les quatre certificats qui constituent alors une licence.

* Les passages entre guillemets sont empruntés à l’allocution que prononça M. René Knockaert, un ami de très longue date de Daniel Bouchez, lors de la cérémonie des obsèques le 27 avril dernier.

Après ces études, il souhaite devenir missionnaire et aller en Chine mais le nouveau régime qui règne à Pékin depuis 1949 n’est guère propice à l’exécution de ce projet. Cependant, ayant rencontré à cette époque un séminariste coréen, il porte son choix sur la Corée comme terre de mission. Après avoir suivi une « formation missionnaire adaptée à l’Extrême-Orient » à Louvain, il obtient à Paris une licence de théologie à l’Institut catholique en 1955. La même année, il est ordonné prêtre et part à Rome poursuivre ses études de théologie. Il sera lauréat en théologie de l’Université grégorienne en 1957.

Désireux de ne pas arriver en Corée sans connaître le moindre mot de coréen, il décide d’apprendre cette langue. Le cours, professé alors par Charles Haguenauer à l’École des langues orientales, ne le satisfait pas (Ch. Haguenauer était un philologue et l’explication d’une simple et courte phrase pouvait durer de deux à trois heures). Il décide alors d’aller passer une année à Londres où vient de s’ouvrir à la SOAS (School of Oriental and Asian Studies) un cours de coréen, plus orienté sur la langue parlée, sous la direction de W. E. Skillend.

Cérémonie de remise du Prix Culturel France-Corée 2002. De gauche à droite : MM. Cho Dong-il et Daniel Bouchez, coauteurs du livre “Histoire de la littérature coréenne, des origines à 1919”, M. Jang Jai-ryong, ambassadeur de Corée en France, Mme Esra Joo, galeriste et commissaire d’expositions et Mme Patricia Solini, responsable des arts plastiques au Lieu unique de Nantes.

Puis c’est le départ en Corée où il rêve de réaliser « une moisson de conversions », rêve qui ne put se réaliser. Victime de l’étendue de ses connaissances théologiques, la hiérarchie locale lui confie l’enseignement, en latin, de la théologie au Catholic College de Séoul. Au bout de quelques mois, il réalise que la grande majorité de ses étudiants n’est pas capable de comprendre cet enseignement donné en latin. Aussi, décide-t-il de perfectionner son coréen et, trois ans plus tard, enseigne la théologie en coréen. Au cours de la douzaine d’années qu’il passa au Catholic College, il aura l’occasion de s’opposer à l’évêque de Séoul sur un certain nombre de points, à commencer d’ailleurs par cet enseignement de théologie en coréen. Ceci le conduira, après de longues réflexions, à « progressivement mettre en doute ses certitudes dogmatiques, le bien-fondé de sa mission et son rattachement à l’institution ecclésiale ». C’est à cette époque qu’il rencontre une A.F.I. (Auxiliaire féminine internationale) Min Yong-hui et, après avoir rompu ses liens avec l’Eglise, il rentre en France et l’épouse en 1970.

Ce retour en France n’est pas facile, à une époque où la connaissance du coréen, si parfaite soit-elle, apparaît plutôt comme une bizarrerie. Il connaît alors une période difficile mais est cependant recruté comme chargé de cours à la section de coréen de l’U.E.R. Asie orientale de l’université Paris VII. En 1971, il fut également chargé de conférence (histoire et philologie coréennes) à l’École pratique des hautes études (IVe section). En 1972, il entre comme attaché de recherche au C.N.R.S. où il fera toute sa carrière qu’il terminera en tant que directeur de recherche. Cette entrée au C.N.R.S. et dans l’enseignement lui permit de mettre à pro t les connaissances acquises en Corée.

Ses recherches allèrent dans deux directions. En premier lieu, la littérature classique et en particulier l’œuvre de Kim Manjung (1637-1692) ce qui l’obligea à se plonger dans le même temps dans le chinois classique. Il porta une attention toute particulière au Namjŏng ki* (Voyage dans le Sud de Dame Sa) et au Kuunmong (Rêve des neuf nuages). L’œuvre de Kim Manjung fut passée au crible et certains se souviennent encore des formidables discussions de Daniel Bouchez avec des collègues coréens pour savoir si le Namjŏng ki, critique indirecte de la cour, avait été rédigé d’abord en coréen puis traduit en chinois ou l’inverse. En second lieu, il se pencha sur l’œuvre de Maurice Courant (1865-1935) considéré comme le père des études coréennes en France. Connu pour sa thèse sur la musique chinoise puis comme enseignant (chinois, japonais) à l’université de Lyon, dans les premières décennies du XX e siècle, Maurice Courant publia également, outre sa monumentale Bibliographie coréenne (4 volumes, 1894 –1901), de nombreux articles sur la Corée. Dispersés dans diverses revues, souvent difficiles à trouver de nos jours, Daniel Bouchez les rassembla en un volume publié au Collège de France**. Il montra aussi, dans un long article***, le travail opéré par M. Courant durant son relativement bref séjour en Corée (moins de deux ans entre 1890 et 1892) et tout le travail de publication effectué à son retour à l’aide des nombreuses notes prises sur place.

* La traduction accompagnée d’un apparat critique touchant les différentes recensions, a été publiée sous le titre Tradition, traduction et interprétation d’un roman coréen, le Namjŏng ki, Centre d’études coréennes, Collège de France, Paris 1984, 237 p.
** Maurice Courant, Études coréennes, Centre d’études coréennes, Collège de France, Paris 1983, 293 p.
*** « Un défricheur méconnu des étude extrême-orientales, (1865 - 1935) », Maurice Courant, Journal asiatique (1983), CCLXXI, p. 43 à 150.

Daniel Bouchez ne resta cependant pas confiné dans son domaine de recherche. Son excellente connaissance du coréen l’amena, par exemple, à servir d’interprète et de traducteur lorsque le TGV fut vendu en Corée et également d’interprète occasionnel lors de visites officielles en Corée de membres du gouvernement français.

Daniel Bouchez fit partie de la première génération d’enseignants-chercheurs en coréen. À l’époque (années 1960-1980), cette position était fragile. Le coréen était-il vraiment une langue qui valait la peine d’être enseigné ? Fallait-il continuer à rémunérer des enseignants pour un nombre d’étudiants si faible ? Cela ne l’empêcha pas de s’investir dans les tâches administratives, par exemple la direction de l’UER Asie orientale-université Paris VII (1988-1990) ou celle d’équipes d’études coréennes. Ce fut tout d’abord la « jeune équipe Études coréennes » du CNRS, première équipe de ce nom (1984-1986) puis l’unité de recherche associée « Études coréennes » du CNRS, associée à l’université Paris VII (1990-1994), dont il fut le fondateur. Son rôle fut également important dans l’implantation d’une antenne de l’E.F.E.O (École française d’Extrême Orient) à Séoul. Sa présence en Corée pendant les années 1995 à 1997 consolida cette antenne pour assurer sa pérennité.

Pour les étudiants menant une thèse ou maîtrise sous sa direction, il a été d’un grand soutien tant pour la rédaction, la présentation de leur travail que dans l’orientation de leurs recherches.

Daniel Bouchez prit également une part importante dans la création de deux associations. La première, l’Association pour les études coréennes en Europe (plus connue sous son acronyme anglais d’AKSE, Association for Korean Studies in Europe), créée officiellement en 1977, visait à réunir tous les coréanologues européens de l’Ouest et de l’Est. Il participa activement aux réunions annuelles (devenues bisannuelles maintenant) et y fit plusieurs exposés. Il en fut le président de 1986 à 1988. On retrouve également D. Bouchez parmi les membres fondateurs de l’AFPEC (Association française pour l’étude de la Corée, 1984), association de caractère culturel, cherchant à développer les études coréennes, ouverte à tous les coréanisants mais aussi aux personnes portant un intérêt, quel qu’il soit, à la Corée. Il en fut un des premiers présidents et y donna de nombreux conseils.

Pendant sa retraite, il continua à être très actif. Si on ne peut citer toutes ses publications, on devra forcément retenir son Histoire de la littérature coréenne des origines à 1919 (Paris, Fayard, 2002, 423 p.). Écrit à partir des 5 volumes au titre éponyme du professeur Cho Dong-il, cet imposant travail offre au lecteur français un ouvrage de base et de référence, le premier à traiter ce sujet. Ce livre valut à leurs deux auteurs le Prix culturel France-Corée de l’année 2002.

On ne s’étonnera donc pas, eu égard à la multitude et à la qualité des travaux de D. Bouchez sur la Corée, qu’en 2007, le président Jacques Chirac, informé et conscient de la richesse de ces travaux et de leur apport scientifique, l’ait nommé chevalier de la Légion d’honneur.

20 septembre 2007, cérémonie de remise de la Légion d’honneur. Daniel Bouchez reçoit la prestigieuse distinction des mains de M. René Knockaert. À gauche, M.Alain Delissen, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. En arrière-plan Marc Orange, ancien directeur de l’Institut d’études coréennes du Collège de France.
Photo : Théodore Bouchez.

On trouvera ci-après un texte rédigé par D. Bouchez* traitant de l’écriture en Corée. On résume souvent la situation particulière de ce pays en disant que les Coréens, peuple sans écriture, adoptèrent peu à peu le chinois classique pour communiquer. Puis vint le besoin coréen de noter des choses qui n’avaient rien à voir avec la langue des Classiques chinois. Ils eurent alors l’idée de transcrire leur vernaculaire en employant des sinogrammes tantôt pour leur valeur sémantique, tantôt pour indiquer les affixes propres à la langue coréenne. Vint finalement le roi Sejong, qui fut à l’initiative de l’alphabet coréen, le han’gŭl. D. Bouchez décrit avec soin et de façon didactique le long cheminement qui mena à l’écriture que nous connaissons aujourd’hui. Un bon exemple de son art d’exposer clairement une histoire complexe en précisant les étapes successives.

* Ce texte adopte la transcription Mac Cune-Reischauer et non pas la transcription officielle coréenne employée dans Culture Coréenne. Mais, si on veut bien admettre que ŏ=eo et ŭ=eu ch=j la lecture de ce texte ne devrait pas poser de difficultés particulières.

Pour terminer ce trop bref portrait de celui qui se plaisait à dire que « la vie est un hasard dont on fait un destin », il faut rappeler qu’il servit souvent d’interprète à des réfugiés nord-coréens arrivés en France et demandeurs d’asile à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ainsi qu’auprès de la Cour des recours des réfugiés. Il fut également le président de l’association humanitaire ASIRE (Association pour l’accès aux soins et l’insertion des réfugiés et des exclus).



Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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