Cannes aime le cinéma coréen


Festival de Cannes 2010, Lee Chang-dong lors de la séance "Photo call" précédant la conférence de presse. Son film Poetry a remporté le Prix du meilleur scénario.
© Unikorea
La belle histoire
Cannes aime le cinéma coréen. Après le record de l’année dernière (neuf films représentés), l’édition 2010 a mis à nouveau en lumière cette relation privilégiée. A côté des deux fers de lance sélectionnés en compétition officielle (Poetry de Lee Chang-dong et The Housemaid de Im Sang-soo), Hahaha de Hong Sang-soo (Un certain regard), Bedevilled de Cheol Soo-yang (Semaine de la critique) et le moyen métrage Frozen land de Kim Tae-yong (Cinéfondation) étaient présents sur la Croisette. Cinq films pour une certitude : malgré la crise qui menace depuis quelques années sa production, le cinéma coréen a su préserver comme valeur essentielle sa capacité à surprendre. La jeunesse de Frozen Land ou encore le sidérant Bedevilled, premiers films à l’énergie un peu sauvage, prouvent la capacité de la jeune production à questionner en permanence sa manière d’aborder des sujets très contemporains (le premier est un conte sur l’immigration clandestine, le second, sous ses airs de série B gore, une violente satire sur la condition féminine). Mais à Cannes, les « maîtres » n’ont rien eu à envier aux jeunes pousses : chacun à leur façon, Lee Chang-dong, Hong Sang-soo et Im Sang-soo ont eux aussi porté haut cette idée d’une éternelle jeunesse du cinéma coréen.

Le film Poetry est porté par la performance de la célèbre actrice Yun Jung-hee qui nous offre, dans le rôle d’une étonnante grand- mère coréenne, une magnifique interprétation.
Un scénario en or
Après avoir été récompensé en 2007 avec Secret Sunshine (prix d’interprétation féminine pour Jeon Do-yeon), Lee Chang-dong est reparti cette fois avec un Prix du scénario. Cet honneur n’a rien d’anodin quand on sait que Lee, écrivain renommé ayant commencé sa carrière au cinéma comme scénariste (L’Île étoilée de Park Kwang-su, 1993), mise dans chacun de ses films sur des parti pris narratifs assez osés, de la fiction remontant le temps de Peppermint Candy au jeu de montagnes russes émotionnel de Secret Sunshine. Poetry tisse un double-récit assez complexe : d’un côté l’enquête de Mija, une grand-mère qui tente de gérer comme elle le peut un drame sordide mettant en cause son petit-fils, adolescent silencieux et buté ; de l’autre, la composition par Mija d’un long poème dont le film livrera les clés dans un finale à la beauté inouïe. Porté par le personnage de Mija, interprété par l’immense Yun Jung-hee – de retour sur les écrans après quinze ans d’absence –, le film entremêle un double-projet cinématographique et littéraire qui en fait une synthèse parfaite de l’œuvre protéiforme de Lee Chang-dong. Et si Poetry reprend le cadre de la petite province de Secret sunshine, il n’a rien d’une redite ou d’un bégaiement artistique : alors que Secret sunshine faisait vieillir à vue d’œil une jeune mère blessée, Poetry offre au personnage de sa petite grand-mère l’incandescence bouleversante d’une seconde jeunesse.

Scène du film Hahaha de Hong Sang-soo.
Un certain regard
Comme Lee Chang-dong, Im Sang-soo est un cinéaste à la fois classique et insaisissable, toujours capable de rebondir là où on ne l’attend pas. The Housemaid en est la preuve éclatante : en réalisant le remake d’un classique du cinéma coréen, Im affirme un héritage historique tout en s’en démarquant, le trouble charnel et fantastique du film de Kim Ki-young laissant place à une étude clinique, presque glaciale, sur l’aliénation sociale.
Cette capacité à la rupture (Lee Chang-dong et Im sang-soo ont tout deux touché à de nombreux genres) n’est, a priori, pas la qualité première de Hong Sang-soo. Depuis quelques films, on sentait même l’alchimiste des marivaudages affectifs tourner un peu en rond et virer à l’aigre. Hahaha apporte pourtant une réponse cinglante à ceux qui pensaient l’auteur de Woman on the beach sur le déclin. En faisant se frôler les souvenirs sentimentaux de deux amis sur le point de se quitter, ce récit très drôle est certainement un des films les plus doux de Hong Sang-soo, retrouvant par instant la beauté minérale du chef-d’œuvre Conte de cinéma. Et si l’on reconnaît partout la patte du maître (le doux tintement des verres de soju qui rythme le récit), Hahaha et son prix « Un Certain regard » ont su rappeler, avec quelques autres, que la belle histoire entre Cannes et le cinéma coréen est sûrement loin d’être terminée.
Cet article est extrait du numéro 80 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


