Arirang, dans tous ses états

Par Hervé PÉJAUDIER
Directeur artistique du Festival K-Vox Voix Coréennes

Arirang, dans tous ses états

On n’aborde pas sans crainte Arirang, tant cette ballade à ritournelle semble contenir tout l’ADN du peuple coréen, au point que l’UNESCO l’a élevée au rang de patrimoine universel en 2012. Mais s’agit-il seulement d’une chanson ?

Quand on en compte le nombre de versions et de variantes, on aura plutôt tendance à y voir l’émanation d’un souffle collectif qu’un chant fixé une fois pour toutes. Tout le monde s’accorde pour dire qu’Arirang est le nom d’une colline qu’il faut franchir, mais personne ne sait où elle est, ni d’où vient et où va ce chant, ni même ce qu’il exprime, puisque ce peut être l’amour, le patriotisme, le jeu, la douleur, la vie et la mort, l’espoir ou le désespoir... La force d’Arirang se nourrit justement de son incroyable multiplicité, et c’est ce que nous avons tenté de faire sentir au public venu nombreux ce soir du 2 avril au Centre culturel coréen assister à la conférence-spectacle que nous y donnions, Han Yumi et moi-même, en compagnie de Kang Min-jeong, Sohn Zeen-bong, Mélissa David et Matthieu Rauchvarger qui illustrèrent le propos de leur voix et de leurs rythmes.

« En abordant divers thèmes universels, cette simple composition musicale et littéraire invite à l’improvisation, l’imitation et au chant à l’unisson, ce qui facilite son acceptation au sein de différents genres musicaux, et les experts estiment le nombre total de chants traditionnels portant le titre Arirang à quelque 3 600 variantes qui appartiennent à une soixantaine de versions » ; ainsi fut présenté ce chant à l’Unesco, qui répondit : « L’Arirang est sans cesse recréé dans divers contextes sociaux, lieux et occasions, servant de marqueur d’identité parmi ses détenteurs tout en assurant la promotion des valeurs de solidarité et la cohésion sociale. (...) Décision : Inscrit l’Arirang, chant lyrique traditionnel du peuple coréen sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. »

Qu’est-ce donc qu’un Arirang, s’il peut prendre tant de formes ? Ce peut être l’enregistrement grésillant d’une voix éraillée surgie d’une Corée archaïque et rurale pleurant la peine qu’on prend à franchir la colline Arirang quand le bien- aimé est parti... Mais gare aux pièges de la mise en perspective, quand ce qu’on croirait être une vieille paysanne illettrée captée au fond de la péninsule par quelque ethnologue se révèle être la chanteuse Kim Un-sun, vedette de la radio nationale, sur un disque Polydor de 1943, en tête des ventes à l’époque ! Arirang serait-il alors une sorte de chant emblématique traversant les époques ? On pourrait le croire à entendre ce fameux Arirang choral hypnotique qui déferla derrière l’équipe de football des Diables Rouges durant la Coupe du Monde 2002, et ses nombreuses versions dérivées, techno, disco, électro, rap, etc. dont le succès ne se dément pas. Arirang semble donc identitaire au point de devenir une sorte d’hymne national, représentant, comme on le dit partout, l’âme de la Corée, pays qui n’est pas simplement peuplée de supporteurs braillards, puisqu’Arirang peut aussi se cacher dans la petite ritournelle d’une boîte à musique... comme dans l’interprétation récente de la chanteuse de jazz Nah Youn-sun, bouleversante version diasporique.

Arirang n’est pas seulement une chanson, c’est un concept qui évoque le han, ce sentiment profond et multiple identifiant l’âme coréenne, et aussi difficile à cerner que lui. C’est un kaléidoscope dont chaque facette reflète un aspect de cette âme coréenne, jusqu’au vertige des 3 600 variantes ! Arirang véhicule avec lui toutes sortes de légendes qui font partie de son histoire. Il semble qu’il n’y en ait en réalité aucune mention écrite avant le XVIIIe siècle, 1756 pour être précis, ce qui a autorisé concernant les périodes antérieures toutes les hypothèses les plus hasardeuses, comme celle-ci : « Ce chant a traversé, par la seule force de la transmission orale, plus de deux mille ans d’histoire sans qu’une ligne d’archive officielle en conserve la trace : cela montre bien l’impressionnante force vitale qui habite Arirang » ; cela montre aussi la force vitale qui habite les thuriféraires de ce chant identitaire ! Il est symptomatique que les diverses sources légendaires soient à la fois contradictoires et complémentaires, et l’on en trouve qui couvrent toute les périodes de l’histoire de la péninsule au moins depuis la fondation de Silla, les Trois Royaumes, Goryeo puis Joseon, pour inscrire Arirang dans les gènes de la péninsule. Parmi nos préférées, citons celle-ci : « Elle s’appelait Seongbu, il s’appelait Rirang, ils s’aimaient. Hélas, Rirang partit à la guerre et un vil séducteur assiégea Seongbu qui résista loyalement ; mais à son retour, Rirang se méprit sur la conduite de sa belle et la fidèle Seongbu, le cœur brisé, se suicida. On l’enterra sur une colline devant laquelle les passants se lamentaient : Ah ! Rirang !, et ceci devint le nom de la colline. »

Mais les sources se font plus précises lorsque l’on se rapproche de la fin du XIXe siècle, et de celle de la dynastie Joseon. Le lettré Hwang Hyeon rapporte que « Le roi Gojong et la reine aimaient qu’on leur chante Arirang jusque tard dans la nuit » ; en 1865, son père, le Régent, avait décidé de faire reconstruire le palais Gyeongbok, énormes travaux qui durèrent deux ans et dont on dit qu’ils regroupèrent des ouvriers surexploités venus de toutes les régions de la péninsule, provoquant un brassage de chansons plus ou moins revendicatives ou nostalgiques, principalement Arirang, que les travailleurs auraient rapportées dans leurs provinces d’origine. La référence très fréquente faite à ce chantier nous rappelle comment les arts traditionnels prenaient à la fin de Jeoson une dimension nationale avec l’importance du rôle joué par les fêtes organisées à la cour royale, et c’est bien la période où ce chant aux multiples variantes régionales a commencé à prendre une dimension nationale, simultanément à l’emprise progressive du Japon sur la Corée, qui aboutira rappelons-le à l’annexion pure et simple en 1910, transformant Arirang en vrai chant de résistance d’un côté, et en grand succès commercial de l’autre, ce qui n’est pas forcément contradictoire.

Le cinéma naissant va être un relais important de son succès, et l’on ne peut pas ne pas citer Arirang, film réalisé et joué par Na Un-gyu, considéré comme l’un des chefs d’œuvre du cinéma coréen naissant. Diffusé pour la première fois le 1er octobre 1926 et aussitôt interdit par les autorités d’occupation, il relate l’histoire d’un homme qui se retrouve dans la manifestation indépendantiste du 1er mars 1919 et tue à coups de hache un policier coupable d’exactions ; on raconte qu’« à la fin, tandis qu’on le conduit au lieu de son supplice en haut de la colline et que la foule chante Arirang, dans la salle ce n’étaient que torrents de larmes. Lorsque la foule est sortie au milieu des cordons de policiers japonais à cheval, les gens pleuraient, chantaient Arirang en chœur, il y eut même des cris pour réclamer l’indépendance de la Corée. » Cet Arirang, créé pour le film, est aussitôt devenu une version de référence (Bonjo Arirang). La carrière ultérieure d’Arirang au cinéma est riche, et parmi les plus fameuses nous pouvons citer une version chantée par Oh Jong-hae et Kim Myung-gon cheminant sur une route de campagne dans La chanteuse de pansori d’Im Kwon-taek (1993), ou une autre accompagnant le moine sur le lac glacé de Printemps, été, automne ,hiver et printemps de Kim Ki-duk (2003).

Affiche du film Arirang, l’un des chefs-d’oeuvre du cinéma coréen naissant, réalisé en 1926 par Na Un-gyu.

Il n’est pas étonnant qu’un chant aussi identitaire tienne une grande place dans la diaspora, la plus ancienne version dont on ait gardé une trace sonore étant représentée par trois étudiants coréens enregistrés en 1896 (!) aux États-Unis par l’ethnomusicologue Margaret Fletcher et récemment édités en CD ; mais aujourd’hui encore, on a vu un jeune Mandchou faire pleurer le jury d’un The Voice chinois en interprétant en hommage à sa maman coréenne une version d’Arirang.

La diaspora n’a pas été la seule à faire connaître Arirang à l’étranger : on dit qu’après 1945 « les GI’s avaient adopté Arirang, en en faisant le Lili Marlène de l’Extrême Orient ». Et le jazzman Oscar Pettifod raconte : « On faisait une tournée en Corée et un jour, aux toilettes, j’entends mon traducteur en train de siffloter un petit air, et je lui dis, “c’est super ce que tu si es, c’est quoi ?“ » La chanson était un Bonjo Arirang, et il l’enregistra avec Charlie Mingus sous le nom d’Ah Dee-dong blues, ce qui sera aussi le nom d’une charmante ballade jazzy « with oriental flavour », tandis que le pionnier folk Pete Seeger en chantera une traduction anglaise présentée comme un hymne antifasciste. On retrouve bien le double aspect d’origine d’Arirang, douloureux chant identitaire, mais aussi chanson à la mode qui connaît un grand succès commercial, comme en témoignent d’innombrables pochettes de disques d’époque.

Aujourd’hui le mot Arirang désigne plus qu’une chanson, il est devenu un marqueur identitaire fort, paradigme de la culture traditionnelle. Un exemple récent le montre bien, lorsque la Corée participa à la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Sotchi furent choisies trois stars du chant issues de trois domaines di érents : Nah Youn-sun pour le jazz, Jo Sumi pour l’opéra et Lee Seung-cheol pour la pop, qui ont entonné Arirang. « Arirang » semble d’ailleurs être devenu un nom générique très vaste, qui touche à la culture autant qu’à la communication ; Arirang TV est le nom de la chaîne télévisée sud-coréenne d’information culturelle à destination du monde, tandis que ce même mot est aussi emblématique pour le régime nord-coréen qui désigne ainsi le phénoménal spectacle annuel voué à la gloire de ses dirigeants, ainsi que son tout récent premier smartphone.

À chacun son Arirang ? Je devrais dire : à chacun SES Arirang. On s’aperçoit à quel point Arirang, plus qu’une chanson, est devenu un nom, un emblème, un concept que l’on associe à l’identité coréenne, et qui peut prendre toutes les formes, de la lamentation à la revendication. Mais, Gangwondo Arirang, Jeongseon Arirang, Yeokkeum Arirang, Miryang Arirang, Jindo Arirang, Vieil Arirang ou Bonjo Arirang (Arirang usuel), pour citer les plus fameux, quel que soit votre Arirang, sa force est d’être toujours aujourd’hui chanté par tout le monde, toutes générations confondues, avec des strophes improvisées et le goût du partage et de la fête, comme ce fut le cas à la fin de notre conférence, quand le public reprit en chœur avec les chanteurs des Arirang chaleureux.



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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