Arirang, chants populaires de Corée, en ouverture du 18e Festival de l’Imaginaire
Par Pierre BOIS
Conseiller artistique à la Maison des Cultures du Monde

La Maison des Cultures du Monde a inauguré les 7 et 8 mars derniers sa 18 édition du Festival de l’Imaginaire avec deux concerts de chants populaires coréens.
Au menu, une savante sélection de minyo, de japga et de arirang de diverses régions de Corée y compris de Corée du Nord interprétée par deux trésors vivants, Madame Lee Chun-hee et Madame Yu Ji-suk, accompagnées par une jeune chanteuse et joueuse de janggu prometteuse, Kang Hyo-joo, et un maître du hautbois piri et surtout du puissant hautbois à pavillon taepyeongso, Monsieur Choi Kyuong-man. Comme il est désormais de règle à la Maison des Cultures du Monde pour tous les spectacles coréens impliquant de la parole ou du Arirang, chants populaires de Corée en ouverture du 18e Festival de l’Imaginaire chant, un surtitrage en français de Han Yumi et Hervé Péjaudier permettait au public d’apprécier les images nostalgiques d’une poésie qui allie concision et pouvoir d’évocation.
Paradoxalement, depuis trente-deux ans que la Maison des Cultures du Monde participe à la diffusion des arts traditionnels coréens en partenariat avec le Centre culturel coréen, c’était la première fois qu’elle présentait ce répertoire qui est pourtant très emblématique puisque, tout comme le pansori, il constitue la quintessence d’une culture à la fois populaire et savante.
En effet, le patrimoine des minyo est d’une infinie richesse et se décline de multiples façons : selon ses formes musicales et poétiques, selon qu’il est chanté par des villageois (hyangto minyo) ou par des professionnels (tongsok minyo), selon enfin les différentes régions de la péninsule, chacune ayant son style et son répertoire.
Pour ces représentations, l’équipe de programmation et son conseiller Kim Sun-kook avaient opté pour un répertoire professionnel interprété par ses plus grands maîtres. L’on était donc aux antipodes des préjugés sur l’art populaire : une expression brute, souvent répétitive mais compensée par l’exubérance. Car si ces chants sont effectivement assez répétitifs, cela constitue plus une contrainte pour les artistes qu’une facilité. Il leur faut donc exploiter toutes les ressources de ces courtes formules mélodiques qui transcendent d’ailleurs les genres et les styles, et les travailler, les fleurir, de manière à soutenir l’intérêt de l’auditeur tout en préservant leur caractère envoûtant.
Quant à l’exubérance, point. C’est avec un art consommé et une retenue extraordinaire que les trois chanteuses filèrent leurs sons presque tout au long du concert, comme si leur corps immobile, statu é, réservait toute son énergie à la voix. Le public retenait son souffle...

En ouverture, Kang Hyo-joo, une chanteuse de trente-cinq ans disciple de Madame Lee Chun-hee, interpréta deux chants simplement accompagnés par le rythme du janggu : Norae garak, un célèbre chant populaire issu de la tradition chamanique, et Jebiga ou le Chant de l’hirondelle, un des douze japga de la province de Gyeonggi.
Choi Kyuong-man improvisa ensuite d’éblouissantes variations au taepyeongso. Ce hautbois à perce conique et à pavillon de métal se rattache à la grande famille des suona chinois eux-mêmes dérivés du zurna turco-arabo-persan et se distingue par sa sonorité claire et puissante. Cet instrument est a priori plus adapté au plein air qu’à une salle de concert sauf lorsqu’il bénéficie comme ici d’un jeu à la fois imaginatif et paisible. Né à Séoul en 1947, Choi Kyuong-man est reconnu comme un maître des hautbois traditionnels coréens. Il a d’ailleurs enregistré en Corée un CD entier d’improvisations au taepyeongso solo. Ancien conseiller artistique de l’orchestre de musique populaire du Centre National Gugak, il a été désigné en 2013 comme dépositaire de l’art du samhyeon-yukgak, un genre musical de chambre autrefois joué lors des cérémonies au palais.
Suivit une chose rare : trois seodo-sori ou chants des provinces de l’ouest, en l’occurrence Hwanghae et Pyeongan aujourd’hui situées en Corée du Nord, dont Madame Yu Ji-suk est aujourd’hui une des rares dépositaires. Elle interpréta tout d’abord deux classiques du répertoire des gisaeng (chanteuses professionnelles) de Pyeongyang, Gwansan yungma (le cheval de guerre) et Susimga qui est une lamentation sur la futilité de la vie et elle conclut avec le chant Choro insaeng (La vie, rosée sur une feuille), une image de la précarité de la vie.
Mais la plus belle partie du concert fut incontestablement les trois minyo de Gyeonggi interprétés avec une profondeur sans pareille par Madame Lee Chun-hee. Née en 1947, cette chanteuse habitée s’est vu décerner le titre de myeongchang (virtuose vocale) pour le répertoire de gyeonggi minyo dont elle a enregistré l’intégrale en 4 CD pour le label coréen Synnara Records et une sélection en 2013 pour Ocora/ Radio France.
Elle commença par le japga Yusanga (Promenade en montagne) et poursuivit par deux lamentations en partie accompagnées par le glas d’un gong : Ibyeolga, un chant de séparation qui fait partie du célèbre drame de pansori Chunhyangga (Le chant de Chunhyang), puis un chant de regrets, Hwoesimgok. Peu de notes, aucune recherche d’effets, mais une concentration et une intensité dont l’aura rayonna sur tout le public.
Le concert s’acheva sur une note plus enlevée avec une suite de huit arirang de styles variés. Arirang est à l’origine un chant parmi les centaines ou milliers qui constituent le répertoire de minyo. On le dit originaire de la province de Gwangon mais son titre renverrait à une colline située à proximité du mont Baekdu, à 800km de là, aux confins de la Corée et de la Chine. Le refrain, obsédant, évoque la nécessité de franchir cette colline, exacerbant le caractère nostalgique et désespéré du chant. Une expression particulièrement e cace du han, cet état d’âme propre aux Coréens, qui mêle regrets et nostalgie, désir et frustration, révolte et résignation et bien d’autres sentiments encore, et qui irrigue tous les arts coréens, notamment les arts populaires moins soumis à l’étiquette néo-confucéenne que les arts savants.
Arirang connaît à partir du XIXe siècle une fortune étonnante. En ce début d’exode rural, il permet aux travailleurs que la misère a jetés sur les routes d’exprimer leur désespoir. Ce chant va alors bourgeonner, éclore et se répandre en une soixantaine de versions régionales et quelque 3600 variantes. En 1926, un film muet intitulé Arirang et qui raconte la résistance d’un jeune étudiant coréen contre l’occupant japonais lui apporte la consécration. Aux versions villageoises viennent alors s’ajouter celles, plus élaborées, des artistes professionnels. Aujourd’hui encore, de nouvelles versions se créent influencées par les musiques actuelles les plus récentes. Un tel phénomène de création collective et d’identification culturelle lui a d’ailleurs valu une inscription par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Les trois chanteuses interprétèrent donc tour à tour des arirang lents et rapides, des arirang de Jeongseon, Gangwon, Miryang et Jindo pour finir en apothéose par le Bonjo arirang ou arirang commun que tout Coréen connaît aussi bien que son hymne national.
Une heure et demie durant, le public fut tenu sous le charme de ces quatre magnifiques interprètes et de ces chants qui lui révélèrent un pan important et pourtant méconnu de la culture mais aussi de l’âme coréenne.
Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


