André Fabre : un parcours remarquable

Par Marc ORANGE
Coréanologue, président de l’AFPEC
(Association française pour l’étude de la Corée )

André Fabre : un parcours remarquable

André Fabre nous a quittés le 27 juillet dernier dans sa soixante-dix-septième année. Coréanologue renommé, il appartenait sinon à la première génération d’enseignants de coréen du moins à la deuxième. En effet, Charles Haguenauer et Li Ogg furent les deux premiers enseignants de coréen. On doit au premier la création d’un certificat d’études coréennes à la Sorbonne puis de l’enseignement du coréen à l’École nationale des langues orientales (Langues O) devenue depuis l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il y eut d’abord un enseignement de coréen aux Langues O, puis ensuite cet enseignement fut sanctionné par un diplôme obtenu après trois ans d’études. Le premier diplômé de coréen le fut en 1963. Li Ogg, quant à lui, vint en France en 1956, à la demande de Charles Haguenauer et enseigna le coréen à la Sorbonne (il fut lecteur à la faculté des lettres de l’université de Paris de 1956 à 1969) et aux Langues O où il fut chargé de conférence puis répétiteur de 1959 à 1969*.

* On notera que la création du diplôme de coréen se fit très rapidement. D’autres langues eurent moins de chance. On peut citer, à titre anecdotique, le cas du mongol. Louis Rochet (1813-1878), qui fut le premier enseignant de mongol, écrivit à l’administrateur de l’école (1er juillet 1874) puis au ministre de l’Instruction publique (20 mars 1875) : « ... c’est dire combien la connaissance de ces deux langues [mongol et mandchou] deviendrait nécessaire aujourd’hui que la Chine du Nord est ouverte au commerce, à nos Missionnaires et aux études scientifiques et littéraires. » Malgré ces arguments, le diplôme de mongol ne fut institué qu’en 1967, deux ans après l’ouverture des relations diplomatiques entre la Mongolie et la France.

Après avoir fait ses études secondaires au lycée Arago de Perpignan, ville dont il était originaire, André Fabre monte à Paris. Attiré par l’Extrême-Orient, il s’inscrit à l’École nationale des langues orientales en japonais, en chinois et également en russe. Il sera respectivement diplômé de ces trois langues en 1954, 1956 et 1957. A noter que, pour le russe, il suivait également des cours à la Sorbonne où il obtiendra une licence (1957). En 1955, il fut un des premiers à obtenir le certificat d’études japonaises à la Sorbonne et, en 1960, il obtint celui d’études coréennes.

Après avoir accompli son service militaire, il est nommé secrétaire général du Centre d’études chinoises de l’École pratique des hautes études (EPHE), centre dirigé alors par le linguiste et sinologue Alexis Rygaloff.

Le professeur Charles Haguenauer, qui avait eu André Fabre comme étudiant, avait remarqué ses qualités de linguiste et il avait réussi à le persuader d’aller en Corée. Il adressa, en 1961, une demande au gouvernement coréen en vue d’obtenir une bourse d’études en échange d’un enseignement qu’André Fabre aurait pu donner à l’université des langues étrangères Han’guk. Il fallut une année pour attendre la réponse, négative : le ministre coréen de l’Éducation ne pouvait sur son budget 1963 disposer de crédits destinés à des étudiants étrangers. A la suite de ce refus, monsieur Chambard, qui était alors ambassadeur à Séoul, décida d’écrire à la Direction des affaires culturelles au Quai d’Orsay pour expliquer le grand intérêt qu’il portait à ce que André Fabre puisse venir en Corée. Finalement, c’est en 1963 que celui-ci fut envoyé par le ministère des Affaires étrangères comme lecteur à l’université des langues étrangères. Il occupa, dans le même temps, les fonctions d’adjoint culturel à l’ambassade de France.

Il profita de son séjour en Corée pour suivre, parallèlement à son travail, des cours à la Graduate School de l’université nationale de Séoul. En 1967, il obtint un Master of Arts en linguistique avec un mémoire, rédigé en coréen, sur les mots expressifs en coréen moderne (la version française se trouve à la bibliothèque de l’INALCO sous le titre Les mots expressifs en coréen moderne). C’est aussi à cette époque qu’il s’exerça à la traduction de plusieurs nouvelles coréennes (quatre d’entre elles (Quand le sarrasin refleurit de Yi Hyo-seok, Printemps ? Printemps de Kim Yu- jeong, Les grues de Hwang Sun- weon, Une balle perdue de Yi Beom-seon) furent publiées, en 1970 à Séoul, par Le Centre coréen du P.E.N. Club international dans un ouvrage intitulé Contes et pièces de théâtre moderne de la Corée).

A son retour en France en 1968, André Fabre occupa un poste de formateur au CREDIF, organisme dépendant de l’École nationale supérieure de Saint-Cloud, jusqu’à son élection en 1969 à la chaire de coréen créée à ce moment-là aux Langues O. C’est au CREDIF qu’il avait obtenu, en 1963, un diplôme d’enseignement du français par les méthodes audiovisuelles.

Après ces débuts brillants, André Fabre a poursuivi sa carrière de chercheur et
d’enseignant jusqu’à sa retraite en 1998, contribuant ainsi à la formation de plusieurs générations d’étudiants. Il a également donné de multiples conférences sur la Corée, tant en France qu’à l’étranger.

André Fabre n’a cessé, tout au long de sa carrière, de s’intéresser aux questions de linguistique mais aussi d’ethnolinguistique : standardisation de la langue coréenne, oppression de cette langue pendant la colonisation japonaise, coréen du Nord et coréen du Sud, emprunt de langues à d’autres langues (à ce sujet on peut citer l’article très documenté « Trois écritures à base de caractères chinois : le idu (Corée), les kana (Japon) et le chu nôm (Viet Nam) », Asiatiche Studien /Etudes asiatiques, vol. XXXIV-2- 1980, p. 206-225). Dans le cadre de ses études de la langue coréenne, il s’est intéressé aux communautés coréennes vivant à l’étranger, principalement celles de l’Asie centrale*, qui parlent un coréen, le koryeo mal, présentant un certain nombre de différences avec celui parlé dans la péninsule. Il s’intéressait également au catalan et y voyait quelquefois des similitudes avec le coréen.

* Il s’agit de populations coréennes qui vivaient dans la partie orientale de l’Union soviétique (proche de la Corée - région du Primorié (Vladivostok, Nakhodka) et de Khabarovsk) et dont Staline décida le déplacement vers plusieurs républiques d’Asie centrale afin de participer à leur développement économique.

Il est l’auteur, avec Shim Seung-ja, d’un Manuel de coréen publié en 1995 (Paris, l’Asiathèque, collection Langues et mondes, 270 p. + 1 CD) et également, en collaboration avec Song Eui-jong, d’un volume de la collection Assimil, Le coréen sans peine (Paris, 1999, XXI+561 p. + 4 cassettes (maintenant 4 CD). La linguistique ne lui avait pas fait abandonner la littérature. Il collabora ainsi avec Mine Hi-sik à la traduction du premier tome de la célèbre saga de Pak Kyong-ni, La terre (Paris, Belfond, 1994, 600 p). Œuvre complexe où apparaissent nombre de personnages (la traduction fournit un index de cinq pages des personnages pour aider le lecteur francophone à s’y retrouver), elle retrace, à partir de 1897, la vie de trois générations de Coréens.

André Fabre aimait aussi faire connaître la Corée. Si, en 1986, il publia un petit guide, Corée du Sud (Paris, Marcus, collection Poche- voyage Marcus, 1986, 64 p.), il s’attaqua plus tard à un travail beaucoup plus important, une histoire de la Corée. En 1988, il publia La grande histoire de la Corée (Paris, Lausanne, éditions Favre, 391 p.). Ce livre ne connut qu’une diffusion réduite : il resta peu de temps en librairie à la suite de la faillite de son éditeur, faillite presque concomitante à la sortie du livre. Mais, un peu plus de douze ans plus tard, il publia une Histoire de la Corée (Paris, l’Asiathèque, collection Langues et mondes, 419 p.). Reprenant son ouvrage précédent, il procéda à une révision complète. Profitant d’un voyage en Corée, à l’invitation du ministère coréen de la Culture, des Sports et du Tourisme, il put, par exemple, accéder à de nouveaux documents concernant des découvertes archéologiques récentes et remanier ainsi totalement le chapitre sur la préhistoire. Il réactualisa aussi son texte et ajouta une partie importante concernant l’histoire coréenne récente (rencontre de Kim Dae-jung et de Kim Jong-il, par ex.). Ce livre est également richement illustré, doté de cartes et d’un index fort utile. Bien qu’il ait fait l’objet d’un certain nombre de critiques, il reste à ce jour l’histoire générale de la Corée la plus récente et une source d’informations précieuses pour qui s’intéresse à la Corée.

A la fin de sa carrière, André Fabre fut sollicité pour enseigner au Kazakhstan. Il avait d’ailleurs le titre de Professeur émérite de l’université Qyzylorda, université située dans la province éponyme.

Rappelons qu’André Fabre occupa diverses fonctions administratives à l’INALCO et qu’il fut notamment président de l’AKSE (Association for Korean Studies in Europe) de 1987 à 1990. En 2000, lui fut aussi attribué le prix culturel France-Corée pour une meilleure connaissance en France de l’histoire de la civilisation du Pays du matin calme. Ce prix lui fut remis par M. Kwon In Hyuk alors ambassadeur de Corée en France.

Même si, après sa retraite, son activité diminua, il garda un certain nombre de liens avec d’anciens étudiants, avec des institutions comme le Centre culturel coréen, et il resta sollicité pour donner des conférences, tant à Paris qu’en province, et participer à des colloques.
Ces quelques lignes n’ont pas la prétention de retracer de façon exhaustive la carrière d’André Fabre ni de citer tous ses écrits. Ce n’était pas un bavard, il parlait rarement de lui- même et ne faisait guère de publicité lorsqu’il publiait un article ou allait faire une conférence. On espère cependant que tous ceux qui l’ont peu ou pas connu pourront apprécier la place qu’il a tenue dans les études coréennes en France.



Cet article est extrait du numéro 79 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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