André Fabre : Hommages de quelques anciens étudiants

André Fabre, notre professeur.
Dauphine Scalbert, céramiste
Quelques souvenirs à partager avec Marie-Hélène, Ange, les étudiants...
En l’absence de manuels de coréen, André Fabre avait rédigé pour nous aux Langues’O un recueil de textes courts et parfois drôles, des leçons de grammaire, un lexique de coréen, un lexique d’idéogrammes... Nous suivions ses cours d’histoire, de linguistique, de structure de la langue. Même en cours, il était habité par la constance de la recherche académique, c’était elle, la fidèle compagne du chercheur, celle qui l’accompagnera jusqu’à son dernier jour, constante.
Notre premier lexique de 1500 caractères chinois est précieux de clarté et de sobriété. Il n’y avait annexé que la préface au Hunmin Jeongeum, signée en 1447 par le roi Sejong qui y offrait le hangeul au peuple coréen... et à nous aussi. Nous partions pour un voyage entre la pure simplicité de cet alphabet et l’in nie complexité de la langue coréenne. Les cadeaux que nous faisait notre professeur étaient sa passion pour le travail et un ardent et généreux sens de l’humanité.
Je me souviens avec bonheur de notre cours de traduction : c’était “La terre” de Pak Kyong-ni. Nous traduisions la vie des hommes, les récoltes d’automne et l’angoisse de la soudure, les ancêtres veillant sur la tranquillité de la maisonnée... Je revois mon professeur. Il lit le texte, sa traduction, il explique le vocabulaire, il écrit les caractères sur le tableau vert, il est infaillible, il écrit comme un dictionnaire -c’était avant l’ordinateur -, son poignet le guide, mécanique. Je regarde le tableau, copie sur mon cahier, je pars dans le texte et m’arrête, je regarde Monsieur Fabre, j’admire comme la passion s’est emparée de lui et comme l’homme s’est laissé happer par la passion. Il continue d’écrire par coeur sur le tableau vert.
Après l’université, nos échanges sont devenus épistolaires, cartes de voeux, nouvelles de nos familles, de nos travaux. André m’avait envoyé le catalogue des poteries catalanes, des souvenirs de son enfance. Il aimait être au courant de mon travail. Il me communiquait aussi les nouvelles des républicains espagnols ; ceux-ci, je crois, alors qu’il était très petit (en 1936) lui auront transmis le germe de cette attirance fondatrice vers la terre et ses racines, la problématique de l’exil, de la faim, de la justice.
Il y a peu, j’ai reçu sa traduction de « Sur la route de Smolensk » de Boulat Okujawa que j’écoutais alors. Le poème-chanson finit ainsi :
La route de Smolensk, comme tes yeux à toi Deux étoiles du soir d’un bleu, d’un bleu, d’un bleu.
Le dernier message d’André sur l’ordi était bref ( peut-être était- il sur la route de Smolensk ?) : « Que la poésie bourdonne longtemps encore. Amitiés. André ».
L’homme sans frontières
Adrien Gombeaud, journaliste
Le 20 juillet, je reçus sur mon téléphone portable un petit mot d’André Fabre : « Ne pouvant voyager, je voyage dans ma tête en écrivant mes mémoires ». Préférant ne pas évoquer son état de santé, il avait porté à ma connaissance un nouveau projet : l’histoire de sa vie, envisagée comme un voyage. J’appris sa mort onze jours plus tard et je pris aussitôt le train pour Perpignan, songeant à ma première rencontre avec le grand André Fabre. Le début d’un voyage...
C’était il y a une douzaine d’années. En ce temps-là, je l’appelais encore Monsieur Fabre. Devant le tableau noir, comme à chaque rentrée, il commença son cours ainsi : « Le coréen, c’est de l’acharnement ». Avec ses sourcils épais, ses cheveux blancs hérissés, il avait l’air sévère. Pourtant, lorsqu’on passait un oral avec lui, Monsieur Fabre était souvent aussi nerveux que nous. Un été, nous nous sommes retrouvés avec quelques étudiants dans un petit café de Séoul. Il avait posé sur la table son précieux carnet. Le touriste lambda prenait des photos, Monsieur Fabre, lui, notait des expressions. Grammairien pickpocket, il volait des phrases dans le métro ou à l’arrêt du bus. On retrouverait plus tard ces phrases à Paris, écrites à la craie sur le tableau. Il s’amuserait à les disséquer en verbes, sujets, prépositions... à y puiser de nouvelles onomatopées toujours plus surprenantes. Ce qui l’émerveillait surtout, c’était de découvrir des constructions nouvelles. Il aimait cette langue en perpétuelle évolution qui ne se laissait pas enfermer dans une grammaire définitive. Une langue qui le poussait à « l’acharnement ».
Après un voyage très important pour lui au Kazakhstan, Monsieur Fabre prit sa retraite. A l’initiative de Patrick Maurus, il donna son « dernier cours » dans une salle bondée. Sur l’esplanade de l’université Dauphine, je lui demandais ce qu’il comptait faire de son temps. Il me répondit : « J’ai encore des comptes à régler avec la guerre d’Espagne ». Il passa la porte de l’université sans se retourner.
Quelques semaines plus tard, je reçus une carte postale de Perpignan, mon Maître me priait de l’appeler désormais André. Ayant rencontré Monsieur Fabre à la fin de sa carrière, j’eus ainsi le privilège de devenir l’ami d’André. Nous nous voyions lorsqu’il montait à Paris, dans des cafés de St. Michel ou dans des restaurants chinois de Belle- ville. Nous nous écrivions régulièrement. Il avait une calligraphie merveilleuse, une écriture à la fois souple et énergique, dont il était très fier. Cependant, je crois que j’en appris beaucoup plus sur lui et sur sa vocation de coréanologue lors de promenades dans sa ville de Perpignan. Au fil des rues qu’André avait tant fréquentées dans son enfance, nous basculions sans prévenir d’une artère commerçante bourgeoise du quartier St. Jean à cette fameuse rue gitane de l’Anguille où le linge flotte au vent, où l’on bavarde au pas des portes en regardant les mômes fumer des clopes. Derrière la ville, s’étendent les Pyrénées et le mont Canigou. Au-delà commence l’Espagne. André adorait le village de Salses et sa forteresse, les terrains de jeux de sa jeunesse où il emmenait désormais ses petits-enfants. Il me racontait qu’il y avait là autrefois un marais. D’un côté du marais, on parlait catalan. De l’autre, s’ouvrait le monde occitan. Je compris alors qu’avant de devenir Monsieur Fabre, le grand spécialiste de la culture et de la langue coréenne, André avait déjà vécu entre les frontières. Si Monsieur Fabre avait consacré sa vie à la Corée, un pays plus marqué qu’aucun autre par les divisions, c’est parce qu’André était d’abord catalan. Il me raconta les feux de la St. Jean, quand chaque 23 juin, Catalans du Nord et du Sud transforment le Canigou en un phare étincelant dans la nuit. Au petit matin, le vent disperse les dernières cendres. Chacun rentre chez soi, sur son versant des Pyrénées. André avait choisi la Corée car il se sentait profondément attaché au peuple catalan qui partage une même langue, une même culture, mais qui vit des deux côtés d’une frontière Nord / Sud. En Corée, il devait retrouver une frontière plus infranchissable encore, un Nord et un Sud tranchés à la hache. Quant à la guerre d’Espagne, l’histoire de sa famille lui avait enseigné les lâchetés, les trahisons qu’impliquent les conflits de ce genre. En étudiant la Corée, il avait croisé les mêmes bassesses, la même violence. Son « Histoire de la Corée » est donc un ouvrage aussi personnel qu’académique. A travers la Corée, André aborde la fatalité des divisions, la complexité, la douleur des frontières, le courage et la peur, l’absurdité des guerres fratricides. Avait-il passé tant d’années en Corée pour mieux comprendre son pays et les siens ? En le voyant s’éloigner sur les planches de l’université Dauphine, j’ai longtemps cru qu’après son dernier cours, Monsieur Fabre rentrait enfin chez lui. Peut-être qu’André n’est jamais vraiment parti.
Les figues et la mort
Juliette Morillot, écrivaine
Quand le Centre culturel coréen m’a sollicitée afin d’écrire un petit article en hommage à André Fabre, j’ai hésité. André était un homme pudique, discret qui détestait les feux des projecteurs. Ne s’était-il pas exilé à Perpignan pour quitter Paris et ses mondatités ? « La vieille grenouille que je suis a regagné son puits et est bien décidée à y demeurer tout au fond. » Après réflexion, je me suis laissée convaincre. Après tout, depuis le premier jour de 1980 où j’avais fait sa connaissance, il n’avait jamais cessé de me soutenir en tant que professeur de coréen puis en tant qu’ami. « Suivez votre instinct et vos convictions quoi que les esprits chagrins puissent en penser ». J’ai donc accepté, certaine de son approbation posthume.
D’ailleurs, la mort n’était pas un sujet tabou. André avait relu récemment « Ce cher disparu » d’Evelyn Vaughn, où « l’auteur se moque avec raison de la bienséance funéraire et des défunts trop gominés, une carte de visite coincée entre les gencives et les lèvres pour qu’ils partent avec un sourire éternel. » Et conclu : « l’anticonformisme est un bien nécessaire. »
Mais où commencer ? J’ai ouvert mon ordinateur et suis restée ébahie de l’énorme correspondance que je découvrais : près de 350 e-mails en moins de deux années... Des e-mails gais, tendres, érudits, ironiques, caustiques, relus avec émotion et admiration. Au cours des années, André Fabre, le prof., était devenu Sélène Moki, un ami proche et un confident. Et aujourd’hui encore, le soir, quand la nuit tombe, la tentation de reprendre nos discussions d’ « oiseaux nocturnes, passionnés et brisés » est toujours là, à portée de clavier et de souris...
Son départ pourtant, André me l’avait annoncé, de vive voix, un soir de juillet. « Juliette, votre roman Les larmes bleues sera mon dernier livre. De tous les livres que j’ai lus, c’est lui que j’emporterai avec moi » Puis il avait ri. « Je ne suis plus qu’un tube digestif et un champ de tir pour missiles à insuline mais, rassurez-vous, je garde le moral et suis bien décidé à ne pas me laisser abattre et contre-attaquer la maladie. Un guérilléro de la guerre d’Espagne a écrit qu’il ne faut jamais entrer dans le schéma où on est le lapin pourchassé par le chasseur, mais remonter vers le chasseur et lui en faire voir de toutes les couleurs... »
Nous avions prévu de nous retrouver en août à Perpignan, et de partager, en compagnie de ses chats Mayday, « la séductrice aux grands yeux verts à la Garbo » et Blitz « le matou-mec catastrophe », un dîner catalan : « côtelettes d’agneau au thym et, pour dessert, des figues noires , des « coll de senyora » qu’on peut traduire par « cou de gente dame ». Des figues au « cou » si effilé qu’elles faisaient rêver les paysannes catalanes plutôt baraquées, comme dans les tableaux de Miro ». André devait aussi, si la tramontane le permettait, me montrer les Pyrénées au lointain, et me faire découvrir Lux Aeterna de György Ligeti un compositeur qu’il aimait beaucoup pour « son talent et son anticonformisme ».
Sans doute aurions-nous parlé des heures. Peut-être pas de Corée, mais de musique, de littérature. Ou peut être de « son obsession la plus ancienne », la guerre d’Espagne. « Elle remue toujours en moi des sentiments très forts qui me portent parfois au bord des larmes », ou encore des analogies entre le massacre de Katyn et celui de Paracuellos del Jarama, « la Blitzkrieg s’est-elle inspirée de la guerre d’Espagne ? », ou peut-être aussi de sa recherche sur la naissance des nationalismes en Extrême-Orient.
Mais nous aurions avant tout abordé notre passion commune, l’écriture. Car derrière l’érudit, le chercheur, vivait en silence Sélène Moki, le poète... « Ecrire pour moi est plus qu’une thérapie, c’est prouver qu’on existe face au rouleau compresseur des idées reçues, des clichés et des bonnes intentions qui, en fait, n’en sont pas. Je ne suis pas un coureur de fond qui écrit roman sur roman, mais, dans mon petit carré, j’aime écrire, j’aime écrire le français. Et pourtant, le catalan que me parlaient ma nounou et ma grand-mère est toujours resté pour moi la langue de la tendresse et, quand je ne me sens pas bien, je m’enferme à double tour, mets ma chaîne au maximum et écoute des chansons catalanes... Ecrire en catalan reste mon rêve secret. Ça me fait penser à l’histoire de l’œuf et de la poule. Qui a commencé ? Dans mon cas, c’est un peu plus simple : si je réussis à écrire, français ou catalan, la mort sera le dessert. Mais si on sert la mort en entrée.... »
A défaut de figues à long cou, la mort fut donc le dessert pour Sélène Moki.
Ecrit par André Fabre
à Rivesaltes en 2008
Rituel Final
Sélène Moki faisait des pointes. Il était une danseuse étoile à titre provisoire, mais il n’avait guère le choix s’il voulait attraper la boîte de conserve qui se trouvait, comme par hasard, sur le sommet du rayonnage inaccessible à la superette.
Voilà, la proie était dans le caddy, le caddy avait franchi la caisse, la journée avait été bonne, il avait bien rigolé avec les copains au café. La caissière lui rendit son sourire et il rentra chez lui.
Il descendit lentement l’échelle du Nautilus. Le silence l’accueillit. Le sous-marin était totalement vide, l’équipage était mort depuis longtemps. Il se laissa tomber dans le fauteuil et regarda à travers l’énorme hublot de sa mémoire. Des poissons passaient en bandes, en bandits, en trains de déportés, de prisonniers, de personnes déplacées. Ils soulevaient la vase et Sélène Moki vit apparaître des rails ivres de cahots sous les armes à cliquetis.
Sa grosse maison noire d’où ne sortait aucune voix humaine était comme une épave oubliée.
Cet article est extrait du numéro 79 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


