Ahn Eun-Me : piments chorégraphiques
Par Thomas HAHN
Critique de danse

S’il existe aujourd’hui en Corée du Sud une chorégraphe qui a su s’imposer en dehors des frontières de son pays, il ne peut s’agir que d’Ahn Eun-Me. Sans exagérer, on peut affirmer qu’elle a marqué les esprits européens, et surtout en France, avec des pièces déjantées, exubérantes et imprévisibles, dans un esprit joyeux, iconoclaste, parfois farfelu et surtout, résolument populaire. Avec son crâne rasé et ses tenues hautes en couleurs, la quinquagénaire bouillonnante semble à tout moment émerger d’un de ses spectacles phares. Ahn Eun-Me aime autant les robes à pois que le hanbok, mais ses énormes boucles d’oreille et autres parures peuvent lui donner un air de pirate, genre célébrant la liberté à sa manière. Aussi, son look signifie l’impossibilité de toute récupération. C’est précisément cette authenticité à toute épreuve qui lui a permis d’accepter des missions institutionnelles sans rien perdre de son âme, notamment en 2002 la chorégraphie d’une partie de la cérémonie d’ouverture du Mondial de foot. Avait-elle prévu que ce genre de personnalité est plus facilement adopté et adulé à l’étranger que dans son pays ? Sulfureuse et irrévérencieuse, Ahn Eun-Me a été la première chorégraphe coréenne à se produire nue sur scène, ce qui lui a valu un statut d’enfant terrible. Et pourtant, dans une culture qui valorise la discrétion, son extravagance s’est finalement imposée. Partie de nulle part, elle noua une amitié avec Pina Bausch qui a dû reconnaître en elle une âme-sœur, par sa démarche mais sans doute aussi parce que Pina elle-même avait subi le rejet dans son pays alors que la France lui déroula déjà le tapis rouge. À son tour, Ahn Eun-Me accueille dans ses spectacles des grands-mères, des employés de bureau ou des adolescents, et bientôt des aveugles. Elle aime le chamanisme, mais agit en chrétienne : « Face à la danse, nous sommes tous égaux ! ».
Culture Coréenne : Comment êtes-vous venue à la danse ?
Ahn Eun-Me : Je suis née en 1963, année du lapin ! Enfant, j’ai rencontré dans la rue un groupe de gens tout de vert vêtus et je les ai suivis jusque dans leur studio de danse. J’étais très impressionnée par l’ambiance, les miroirs... Je mourais d’envie de les rejoindre, mais il fallait payer, et ma mère n’avait pas d’argent. Je me suis donc entraînée toute seule et je créais des spectacles avec mes amis. Quand j’avais douze ans, ma mère me paya enfin des cours pour apprendre les bases de la danse traditionnelle coréenne. Mais peu après, elle m’obligea à étudier l’anglais au lieu de la danse. Au lycée, elle me paya des cours de danse contemporaine. Ensuite, je suis entrée à l’EWHA Women’s University à Séoul, dont je suis sortie diplômée en arts plastiques. Parallèlement j’ai ouvert un studio de danse, et j’ai créé ma première chorégraphie, Paper Steps, où je décris comment nous voulons toujours avancer et marchons comme sur du papier.
Après vos études à Séoul, vous avez rejoint la Tisch School for the Arts de New York, en 1994. Etait-ce une nécessité ?
Je fais partie de la première génération de Coréens qui se sont mis à l’art occidental, dans le cadre d’une lutte pour la démocratie, avec toutes les manifestations contre le gouvernement de l’époque. Nous cherchions une nouvelle façon de vivre et un nouveau rapport à l’art. Nous étions donc obligés d’aller étudier à l’étranger. À la Tisch School, j’ai pu m’initier aux techniques de danse en vogue à l’époque, surtout le tension/release où on écoute son corps et suit son propre rythme. La liberté artistique des danseurs à New York m’a beaucoup inspirée. Et je me suis nourrie des expositions, du cinéma...
Vous êtes la pionnière de la danse moderne coréenne et votre succès se fonde sur un style très personnel. Quelles en sont les sources ?
Ma génération a reçu beaucoup d’inspiration de l’étranger. Mais un jour j’ai vu une chamane coréenne danser dans la rue, avec toute l’énergie de son être, de son intérieur et une voix venant d’ailleurs. Ce fut le déclic pour chercher un art venant de moi-même. Pour mieux me comprendre il me fallait changer de pays. Je suis donc allée à New York où je suis devenue danseuse contemporaine, jusqu’en 2000.
On vous identifie partout grâce à votre crâne rasé et votre style vestimentaire très coloré. Que signifient ces choix dans votre vie ?
Lycéenne, j’avais encore les cheveux longs. Quand je suis allée chez le coiffeur, je ne l’ai pas décidé sur un coup de tête, mais après avoir mijoté l’idée pendant cinq ans. Le crâne rasé est porteur de symboliques lourdes, les gens l’associent aux moines, à une punition, voire aux troubles mentaux. Autour de moi, aucune femme n’était sans cheveux. J’avais peur du résultat, mais j’ai tout de suite trouvé ma tête rayonnante et je savais que j’allais rester comme ça. Le crâne rasé m’a ouvert l’esprit et m’a fait changer ma façon de m’habiller qui est devenue plus exubérante. J’ai acheté des vêtements rouges et orange, alors que dans la vie quotidienne, les Coréens aiment se vêtir de façon discrète pour ne pas troubler le regard de l’autre. Tout ça m’a donné beaucoup plus d’énergie.
Votre style correspond plus à New York qu’à Séoul. Pourquoi êtes-vous rentrée au pays ?
Un jour j’ai reçu la proposition de diriger la compagnie de danse contemporaine de Daegu, la seule qui existait en Corée à l’époque. J’étais très surprise car j’étais encore jeune et n’avais pas donné beaucoup de nouvelles au pays concernant ma vie professionnelle à New York. Diriger cette compagnie de quarante-cinq danseurs allait m’initier aux grands formats. J’ai donc quitté New York pour m’installer à Daegu. J’y ai introduit les couleurs, l’humour et le bonheur dans un monde de danse contemporaine réputé hermétique, aux esthétiques sombres. J’ai voulu montrer que la danse contemporaine n’est pas « difficile d’accès ». Ce changement a permis à la compagnie de gagner un nouveau public.
Le public parisien vous a découverte dans le cadre de Paris Quartier d’Eté et du Festival d’Automne. Votre trilogie Dancing Grandmothers / Middle Aged Men / Teens Teens tourne dans toute la France.
Carole Fierz, la co-directrice de Paris Quartier d’Eté, a découvert mon travail en Allemagne. Ensuite, elle est venue à Séoul où nous avons beaucoup parlé et compris que nous partageons une même vision de l’art. Et j’ai eu la chance que la France et la Corée du Sud aient mis en place une année d’échanges culturels intenses.
Paris Quartier d’Eté vous consacre cette année un temps fort et vous présentez, avec We are Korean, Honey !, tout un programme coréen, avec vos propres pièces, des concerts traditionnels, musique rock et cérémonie chamanique.
Le festival m’a donné carte blanche et j’ai conçu ce focus coréen comme un portrait de mon univers à travers des artistes importants en Corée. Pour fêter mes quatre ans de présence à Paris Quartier d’Eté, je vais aussi vendre une collection de mes costumes aux enchères et mettre en vente, à des prix raisonnables, des robes, bijoux, sacs etc. qui m’appartiennent depuis longtemps.
Avec votre compagnie de danse, vous présentez Let Me Change Your Name, une pièce réservée aux danseurs professionnels, antérieure à votre trilogie intégrant les amateurs. Mais vous ouvrez de nouveau le plateau aux citoyens dans un projet intitulé 1’59’’.
Dans Let Me Change Your Name, il n’y a que les corps et la musique, aucune scénographie. La pièce date de 2006 et va permettre aux Parisiens de découvrir une autre facette de mon travail. Et 1’59’’ est un projet avec des amateurs que je conduis depuis quatre ans en Corée. Nous leur dispensons des stages en danse, théâtre, musique ou autres formes de création et ils créent de petits spectacles, du solo à une centaine de personnes. En Corée, certains ont ensuite continué une activité artistique.
Vous nous présentez aussi le chamanisme. Etes-vous chamane vous-même ? Menez-vous des cérémonies ?
Je présente un chamane masculin, ce qui est très rare en Corée. Chanyeop Lee a une voix extraordinaire. Actuellement, les cérémonies chamaniques connaissent un regain de popularité en Corée du Sud. Cette tradition est importante pour nous car elle infuse nos chants et nos mouvements. Par contre, je n’ai personnellement aucun don pour le chamanisme, même s’il y a apparemment une énergie spéciale qui émane de mes spectacles, de par leurs rythmes et leurs couleurs, une énergie qui fait que certains disent qu’ils se sentent transformés.
Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


