2016, une année charnière pour la littérature coréenne ?

Par Jean-Claude DE CRESCENZO
Directeur de la revue Keulmadang,
Conseiller littéraire auprès du Centre National du Livre pour Livre Paris 2016

2016, une année charnière pour la littérature coréenne ?

Après le Japon, la Roumanie, l’Argentine et le Brésil, pour ces quatre dernières années, la Corée du Sud était Pays Invité d’Honneur de Livre Paris 2016. Trente auteurs coréens présents dans un même temps et dans un même espace, à la suite d’un accord signé entre Vincent Monadé président du Centre National du Livre (CNL) et Lee Jae Ho, président du KPIPA en 2015, n’est pas chose courante en France. Trente auteurs, choisis pour moitié par deux institutions françaises (CNL et Institut Français) et pour l’autre moitié par six institutions coréennes (KPA, LTI Korea, KPIPA, KOCCA, KOPUS et NAVER). Chaque liste d’auteurs fut établie en toute autonomie par chacun des pays, les deux listes distinctes formant la liste finalisée que le public découvrit. Pratiquement, tous les genres littéraires étaient représentés sur la base de critères spécifiques, définis par les puissances invitantes, françaises d’un côté et coréennes de l’autre. Choix douloureux on s’en doute, côté français, et on peut imaginer qu’il en fut de même côté coréen. Tant d’autres auteurs absents auraient pourtant mérité leur présence...

Succédant aux traditionnelles Lettres de..., le CNL avait choisi un thème unique Lire, écrire le monde d’aujourd’hui : regards croisés France-Corée. Un auteur français ou étranger était invité à discuter avec un auteur coréen, sur la base d’un thème défini. Choix courageux, qui n’était pas évident à porter par les auteurs coréens, ces derniers étant dans l’impossibilité de lire les ouvrages de leurs homologues français. Malgré ce handicap, la qualité des modérateurs choisis, parfaitement secondés par les interprètes, permit aux seize rencontres de se dérouler le plus souvent dans de bonnes conditions. Vingt-trois auteurs coréens publiés en France et vingt-deux auteurs français ou étrangers, représentant une trentaine de maisons d’éditions françaises débattirent ainsi durant quatre jours devant des spectateurs qui, pour beaucoup, découvraient la littérature de Corée du Sud. Au total, les auteurs coréens participèrent à une bonne trentaine de rencontres, sur des îlots pilotés par différentes institutions.

Enfin, la liste prête, Livre Paris pouvait commencer. Et de belle manière ! Au cours d’une performance qui restera sans doute dans les mémoires, Kim Jung-gi subjuguait littéralement un auditoire d’enfants et d’adultes avec une mini fresque graphique étonnante de détails et de netteté. Il confirmait ainsi sa réputation de « meilleur dessinateur du monde ». La soirée inaugurale qui devait réunir Hwang Sok-yong et Luis Sepulveda était prometteuse. L’amphithéâtre du CNL était plein à craquer quand il a bien fallu se rendre compte que les quatre heures de retard de l’avion de Sepulveda annulaient tout espoir de voir les deux auteurs, qui ont tant de points en commun, côte à côte. Qu’importe, Hwang Sok-yong très rôdé aux prestations de ce genre, en compagnie d’Hervé Aubron du Magazine Littéraire, abordait la question de la mémoire dans son œuvre — mémoire volontaire, involontaire, historique —, le grand écrivain coréen illustrant parfaitement le thème proposé : « La mémoire, source de la littérature ».

Livre Paris est lancé, avec le discours inaugural sur le Pavillon coréen.

On s’en doutait : BD et manhwa coréens ont attiré le jeune public.

Le stand du CNL était réparti entre l’Amphithéâtre et le Salon littéraire, à proximité du stand de la Corée où, de temps à autre, les sons provenant des deux stands se mêlaient dans les airs. À l’exception de deux animations programmées en même temps au Salon littéraire et à l’Amphithéâtre, toutes les animations firent salle comble, dans l’un comme dans l’autre espace. Ce fut le cas de Lee Suzy dont l’œuvre graphique constitua pour les jeunes enfants, dans le cadre de la journée des scolaires, un réservoir de questions aussi pertinentes que touchantes, auxquelles elle se livra de bonne grâce. Amphithéâtre comble aussi pour Jeong You-jeong et Kim Young-ha, en compagnie de Marin Ledun et Jérôme Leroy, sur le thème « La vie est-elle devenue un roman noir ? » Le genre policier, toujours aussi décrié en Corée du Sud manifeste pourtant une belle vitalité. Passionnant débat entre Julia Kristeva, Eun Hee-kyung et Kim Jung-hyuk, sur la place des femmes dans les sociétés contemporaines, et dans la littérature en particulier ; bien que la difficulté pour les auteurs coréens de n’avoir pu lire les œuvres des auteurs français fût perceptible, ils parvinrent à contourner la difficulté par la qualité de leurs interventions. Sur un sujet plus difficile, « La langue littéraire, dernier espace de résistance ? », Yi In-seong, Kim Hye-soon et Eric Laurrent s’évertuaient à démontrer l’importance du style dans l’œuvre littéraire. À l’heure où tant de livres, même à succès, montrent une pauvreté de style, il était bon de répéter, avec Chateaubriand par exemple, que la littérature reste avant tout affaire de style.

Autre fameuse question que se partagèrent Mah Jeong-gi, Moon Chung-hee et Charles Juliet : « La poésie, dernier rempart contre la barbarie ». Si hélas, en France, la poésie ne trouve qu’un étroit public, elle reste en Corée d’une extraordinaire vitalité. Des best-sellers en poésie y sont encore possibles et les tirages se portent plutôt bien, à la différence de la fiction, par exemple. Antoine Volodine, grand amateur de culture asiatique, et Lee Seung-u se partagèrent le difficile thème « Le sacré dans l’œuvre littéraire ». En ces temps de rationalisation outrancière des activités humaines, la recherche d’espaces non profanes, non utilitaires, très présente dans l’œuvre de l’auteur coréen, soutenait l’universalité de la conscience humaine.

Par ces temps mouvementés, dans lesquels les civilisations contemporaines sont sans doute parvenues à un point de bascule, Christine Jordis, Lim Chul-woo et Han Kang débattaient, eux, du passé comme point de repère.

Loin d’exalter le paradis perdu, ces trois auteurs tentaient de replacer la vision de l’Histoire dans une perspective littéraire. « Je suis Nous », le thème fleurait le triste parfum d’actualité mais il a été surtout question du rapport entre individu et société. Les récents évènements en France et le modèle communautaire coréen furent interrogés pour tenter de dégager les pistes d’un nouvel art de vivre ensemble, au cours des belles interventions de Oh Jung-hee, Eun Hee-kyung et du philosophe Pascal Ory. Thème qu’il fallait rapprocher d’un autre, celui de la tendance mondiale à la concentration dans les grandes villes et les difficultés qu’elle pose au niveau du lien social. Le débat passionnant qui suivit fut empreint d’humour grâce à Kim Unsu, Kim Ae-ran, Claude Eveno et Benoît Peeters.

Hwang Sok-yong, toujours premier au hit-parade des auteurs coréens les plus connus. Durant Livre Paris, il a enchaîné conférences et signatures.

De la littérature coréenne en français, certes, mais en coréen aussi. Le Pavillon de la Corée du Sud présentait une belle production en langue coréenne.

La littérature de jeunesse et ses différents genres, fictionnels et graphiques, ne fut pas en reste tant elle était un axe majeur de la programmation. Hong Yeong-sik, Park Kun-woon, Oh Yeong-jin, Ancco se confrontaient à Ovidie, Denis Coupas, Farid Boudjellal, Yvan Alagbe, Nicolas Offenstat, Ludivine Bettigny, pour traiter de sujets interrogeant l’écriture de l’histoire, le transhumanisme, la ville tentaculaire, la violence sous toutes ses formes... Les spectateurs tout en découvrant un pan de la littérature de jeunesse en Corée, découvraient aussi le traitement douloureux qu’en font les auteurs coréens.

Au total, les seize tables rondes et les quarante-cinq auteurs attirèrent près de 5000 personnes et sans doute plus, si l’on tient compte des spectateurs qui, ne trouvant pas de place assise, écoutaient debout dans les allées.

La Corée du Sud, en Pays Invité d’Honneur, avait aussi son propre stand et des animations autour de la littérature jeunesse, classique ou contemporaine ont permis, avec d’autres angles d’attaque, de découvrir plusieurs auteurs et œuvres.

Bien que la fréquentation du Salon fût un peu en baisse (crainte d’attentat, sans doute) le public était quand même au rendez-vous pour découvrir une littérature toujours en recherche de reconnaissance. De nombreux contacts, des spectateurs venus témoigner, ou encore des gens issus de mi-lieux professionnels sont venus nous dire combien, la littérature coréenne qu’ils venaient de découvrir leur paraissait prometteuse. En cette année 2016 thématisée Corée du Sud, le nombre d’œuvres coréennes publiées bat son plein et le mouvement créé par l’Année croisée et Livre Paris est incontestablement favorable à la littérature coréenne. Mais, ce mouvement va-t-il croître, décliner ou stagner ? Bien malin qui pourra le dire ; les expériences des Pays Invités montrent que toutes les hypothèses sont permises. En tout cas, la littérature de la Corée du Sud a profité d’un joli coup de projecteur. Mais, le chemin est sans doute encore long avant qu’elle ne bénéficie d’une reconnaissance unanime.



Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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